Les raisons précises de son passage à l'acte seront parties avec lui, puisqu'il n'a laissé aucune lettre explicative. A-t-il agi dans l'impulsion ? Est-ce que c'était pensé depuis un certain temps ? Lui seul le savait. Il avait fait son choix, et pas d'autre option pour nous que de le respecter. Étrangement, ma mère nous fera remarquer que son état de santé s'était dégradé. Il crachait régulièrement du sang, et que selon elle, il ne se portait pas à ça.
L'idée pour elle qu'il n'y ait eu d'autres raisons lui était inenvisageable, trop douloureux sans doute. En doute franchise, on ne s'est jamais réellement attardé sur le sujet. Cela n'aura rien changé à la situation. Après cette soirée cataclysmique, vient le temps de la préparation des obsèques. Ma mère, qui prévient mon frère aîné, nous allons le chercher à la gare. Je vois et ressens la détresse de ma mère en attendant l'arrivée du train.
Je lui dis alors, tu sais, c'est comme quand il partait en mutation. Il partait toujours avant nous, et nous le rejoignons. Il est surprenant comment le cerveau a besoin de relativiser pour mieux accepter la situation. Elle m'a remarqué ma souris. Elle m'a dit c'est vrai, même si ses yeux exprimaient clairement le contraire. On retrouve donc mon frère aîné dans ces circonstances. Ma mère le prend dans ses bras, moi c'est plus distant.
Même si une part de moi me dit que l'on va partager le fardeau de l'aîné dans le soutien. Bon, j'ai vite compris que ce n'était pas du tout le cas. Ma mère avait jugé bon de ne pas lui parler des causes de la mort de mon beau-père. Je me souviens, le lendemain, nous étions chez quelqu'un, je ne me souviens plus, en train de prendre un café en milieu d'après-midi. Et là, quelqu'un de l'assemblée parle du suicide de mon beau-père. Mon frère Rémi ne comprend pas. Il accuse très mal le coup.
Il crie, se met à pleurer et s'enfuit. Je le revois partir en courant. Ma mère est désespérée et moi je tente de réaliser ce qui se passe en me repassant la scène en tête. Je saisis, mon frère Inés souhaitait à un moment donné de sa vie venir confronter mon beau-père sur ce qu'il lui avait fait. Il n'accepte pas qu'il soit parti par suicide. Lui qui lui avait tant rabâché qu'il ne fallait jamais être faible. Il le voit réellement comme un acte de lâcheté.
Le choc pour moi a été le fait qu'il en parle, s'exprime, au moins à l'inverse j'ai passé tout ce silence depuis si longtemps. Les gens n'ont pas à savoir, vu qu'en plus ma mère ne voit et n'entend rien. Or, là ça se bouscule, ma mère voit son fils toucher le fond et exprimer sa fragilité en public. Et avec le temps et le silence on se convainc qu'elle ne sait pas. qu'en fait si, elle sait et voit la destruction de son inaction. Il regagna la maison, plus tard dans la soirée.
Ma mère et lui parlent, je n'entends pas, je suis occupée avec les petits et le repas. Ensuite plus rien à ce moment-là. C'est pas le moment, elle a trop à gérer. Elle vient de perdre son mari, et surtout il y a les petits. Je me souviens de l'annonce du décès de leur père, le lendemain du drame. Pour rappel, ils avaient alors... 11 ans pour ma soeur, et 10 pour mon petit frère. Je les revois, assis sur le canapé autour d'elle. Elle avait du mal, elle pleurait, les mots avaient du mal à sortir.
Et pourtant elle leur dit, tout le monde pleure. On vivait au rythme de l'armée, depuis toujours, et là tout allait changer. Arrive le temps des obsèques. Mon beau-père est la première à mes 17 ans. C'est l'armée qui s'est occupée de tout. Nous devons juste suivre le mouvement. La cérémonie se déroule dans la chapelle de la base militaire. C'est l'aumônier qui officie. Dans mon souvenir, je le sens ému. Il y a les camarades d'armée de mon beau-père qui pleurent. Moi, je ne m'en souviens pas.
Je revois ma mère tenant la main de chacun de ses enfants devant le cercueil, dans cette petite chapelle. C'était presque intimiste. mis à part ces quelques personnes et nous. Il n'y a personne d'autre. Je fais ce que l'on me dit, j'observe. Je ne sais pas réellement ce que je ressens. Je sais juste que dans ce chaos ambiant, il faut faire face, accompagner, soulager ma mère au mieux. Garder la tête froide, et les émotions on verra plus tard. Quelques jours plus tard, les petits partent en colo.
Il est important pour ma mère qu'ils puissent s'aérer. Et puis en toute franchise, c'est le moment pour elle de pouvoir lâcher ses larmes, sans qu'il les revoie. Je le revois proscrit en larmes. En écoutant de vieilles chansons qui lui remémorent leur histoire, je la sens plus fragile que jamais. Mon grand frère aussi est rentré chez ma grand-mère. Je suis donc seule avec elle et son désespoir. Lors de grosses disputes avec mon beau-père, elle le menaçait de se suicider, d'en finir.
Je ne sais pas si elle le pensait vraiment ou si c'était un test pour savoir si on l'aimait et à quel point. En tout cas, elle nous faisait bien flipper dans ces crises. Dans ces disputes, arrivait toujours le moment de supplication. De ne pas faire ça, qu'on l'aimait. Sauf que pour lui, il avait fait, il avait été au bout du geste. Et maintenant, la voilà seule. Enfin presque. Lors de cet été, je m'étais inscrite à un séjour linguistique. Deux semaines, à Londres.
A cette occasion, j'ai eu mon premier téléphone portable. C'est bête, c'est pas quoi, on se souvient. Je partais trois semaines après le décès. Ma mère m'avait assuré que ça irait, que je n'ai pas besoin de m'inquiéter. J'étais mitigée entre annuler pour la soutenir et partir, car une part de moi en avait réellement envie et besoin. La décision a été prise, je pars comme prévu. Pour cela, je revois mon trousseau de voyage. Quelques jours avant mon départ, ma mère sort un soir.
Je ne me souviens plus exactement ce qu'elle m'avait dit. Par contre, je me souviens très bien de l'une des plus... Pire nuire d'angoisse. Imagination ou autre, résultat, je sais pas. Donc ce soir-là, je me retrouve seule dans cette maison. Soirée TV, basique. Puis je vais me coucher. Il est tard, il fait bien nuit. Les chambres sont à l'étage, donc je remonte, rejoins de la mienne. Hallucination, imagination, fatigue, je vous laisserai vous faire votre propre idée.
En attendant, je vais dans mon lit. Il fait nuit noire. Je ne trouve pas le sommeil car un bruit me perturbe. Les bruits de pas lourds dans l'escalier en bois qui résonne. C'est pas je les connais. Je suis paniquée. Une peur qui vous prend en tripe. Comme une conne j'ai laissé mon téléphone en bas. Je ne sais pas combien de temps je suis restée figée de trouille dans mon lit. Je me souviens du nombre. Et surtout, histoire de pas comprendre, qu'est-ce qui se passe ?
Non, on voit plus de cette peur. Je ne sais pas comment. Mais je suis redescendue. Il me fallait appeler ma mère. C'est ce que j'ai fait. Elle a décroche. Durant cet appel, j'ai compris qu'elle était avec son amant. Elle me dit clairement, non, elle ne rentrera pas de suite. Mais demain matin comme prévu. Je finis donc ma nuit, toute seule, flippée sur le canapé. A son retour, j'ai dû lui balancer quelques remarques dans la tronche. Mais le mal était fait. Encore, elle n'était pas là.
Elle n'avait pas agi. Pas le temps de m'accabler. Je suis partie quelques jours plus tard. Je suis partie deux semaines en immersion à Londres. Un véritable coup de cœur pour cette ville. La mixité dans le métro, le rythme de vie, tout me convenait. Je me suis retrouvée avec une fille originaire de Chamonix, dans une maison, dans une famille londonienne. Matin, cours d'anglais et après-midi, visite découverte.
Durant ce séjour, j'ai des nouvelles régulières de ma mère, sans savoir réellement ce qu'elle vivait. Au milieu de ces jours, elle m'appelle et m'annonce la mort de mon grand-père. Niveau logistique, il était complexe de rentrer sur place pour les obsèques, mais j'ai eu la chance de pouvoir y assister la nuit suivante. Dans mon rêve, je me retrouve, à l'âge de 4 ans, dans le corbillard, assise avec mon grand-père, sur son cercueil. Il m'explique tout ce qui se passe.
Je le revois serein, comme quand j'étais enfant, quand il me racontait des histoires. Je l'ai quitté à l'arrivée du cimetière. Où là il me demande d'aller me rejoindre ma mère. J'ai donc assisté à ses obsèques par la pensée. Une fois rentrée à ceux de ce séjour, je retrouve ma mère, au plus bas. Si pour les petits elle tente de donner une chance, à quasi un mois d'intervalle elle aura perdu son mari et son père.
Son père qu'elle aimait tellement, à qui elle cherchait l'amour et une reconnaissance. « Je suis la fille de mon père » , disait-elle avec fierté. Cette année 1999 ne l'aura vraiment pas épargnée. Son mari décédé, elle s'est vue obligée de déménager. Je la revois dans le bureau des armées, demander de l'aide pour ses démarches, avec pour réponse le mépris de certaines secrétaires, lui reprochant d'avoir suivi son mari. « Ah, vous ne prenez plus pour ce que vous n'êtes pas.
C'est pas la même chose que sous le soleil. » Je vous laisse faire là encore une fois votre opinion. Ma mère veuve, avec trois enfants, dont deux préados, sans travail, à qui on reproche d'avoir été femme de militaire. C'était le prémice de pas mal d'années de galère en vue. avec pas mal de conséquences auxquelles je n'étais absolument pas préparée. Merci pour votre écoute. A bientôt. Prenez soin de vous.
