¶ Intro / Opening
Ce podcast vous est présenté par audible.fr. Vous aimez les podcasts ? Vous allez adorer les livres audio. Téléchargez-les et écoutez-les sur votre smartphone. Avec l'offre d'essai, le premier livre audio est offert
¶ L'amour De L'école Et L'anxiété Normative
J'ai toujours adoré l'école. Je me souviens de ma rentrée de CP, quand on a ouvert pour la première fois les cahiers d'exercice qui nous apprendraient à lire. Je me souviens des visages du petit garçon et de la petite fille dessinée, bruns tous les deux.
Des coupes de cheveux façon Agnès Varda, tous les deux. Les fils actaires qui flottaient au-dessus d'eux, avec des phrases que j'ai oubliées depuis mais qui étaient aussi formidables, poétiques et impressionnantes que « Je m'appelle Pauline » ou « J'ai faim ».
Ce premier jour, ma mère était venue me chercher et je me souviens encore de mon extase frénétique. Un nouveau monde venait de s'ouvrir. Je me décuplais. Ma vie allait se transformer. Malgré ça, j'ai toujours été très angoissée par l'école. par mille petites choses, au point que ma maîtresse en CE1 m'avait suggéré, comme résolution du nouvel an, d'arrêter d'avoir mal au ventre. Je crois que l'une des choses terriblement stressantes, c'était, un mot que j'apprendrai bien plus tard,
la normativité de l'école. J'avais terriblement peur de ne pas être dans la norme. En sport, par exemple, où j'étais incapable de faire une galipette, alors je ne vous parle pas des rondades, et dans tant d'autres domaines, l'école vous impose un rapport au monde ? à votre corps, à la société, à votre milieu social, à l'intelligence, des milliers de petites règles, parfois éprouvantes. Et des millions d'enfants vivent avec de micro-tortures quotidiennes dont ils devront plus tard se défaire.
¶ L'histoire De Nadia Et Son Milieu
C'est l'une de ces petites tortures que raconte l'épisode d'aujourd'hui, qui est aussi une histoire d'amour familial, d'ascenseur social. L'histoire de Nadia, journaliste de Slate, dont vous aviez peut-être entendu la voix suave dans notre ancien podcast Les Sales Gosses. Et c'est Alexandre Mognol qui est allée la faire parler. J'ai grandi avec l'idée que ma mère était...
Une guerrière, une héroïne du quotidien et une guerrière parce qu'elle avait déjà une force physique hallucinante pour gérer cinq enfants, dont deux, trois particulièrement turbulents. Donc ça, elle arrivait à le gérer d'une main de maître, et puis elle bossait, elle faisait le ménage, elle nous faisait à manger tout le temps, très bien. Elle n'était jamais fatiguée, elle ne se plaignait jamais, elle n'était jamais malade.
Et j'avais une espèce d'admiration pour elle. Et en même temps, c'était assez ambigu. C'est-à-dire qu'elle m'agaçait aussi. Parfois, j'avais envie qu'elle se rebelle. J'avais envie qu'elle envoie chier mon père. J'avais envie peut-être même qu'elle nous envoie chier de nous parce qu'on était... tous un peu tyranniques. Mais c'est vrai que je les regardais comme ça toute mon enfance avec des yeux un peu ébahis. Je me disais, quelle meuf ! Donc on est ce qu'on appelle une famille d'immigrés.
typique avec un papa qui travaillait à l'usine, une maman à la maison puis femme de ménage et on a grandi à Strasbourg. dans une cité, mais qui n'est pas vraiment la banlieue, parce qu'on en était très fiers. Le code postal, c'était 67 000. Donc on n'était pas dans ce qu'on appelle aujourd'hui la France périphérique. On considérait que c'était encore le centre. Mais c'était un quartier tout pourri. Vraiment tout pourri. Tous les cinq ans, il faisait des ravalements d'immeubles.
Et donc, on appelait ça la cité Smarties parce qu'elle était de toutes les couleurs. Il y avait une entrée bleue, une entrée verte, une entrée rouge. Et au bout de deux mois, évidemment, c'était dégueulasse. Donc voilà, j'ai grandi.
¶ La Honte Du Métier De Femme De Ménage
J'ai grandi dans ce quartier-là jusqu'à mes 18 ans. J'étais une enfant hyper... Lèche-botte, c'est comme ça que m'appelaient mes frères et soeurs d'ailleurs. Je voulais quand même toujours super bien faire et je voulais vraiment aider cette mère que je sentais dépassée par les tâches du quotidien. Et je me rappelle très bien un jour... lui avoir dit « Maman, je peux faire la cuisine » ou faire, je ne sais plus ce que j'y avais demandé exactement, passer un coup de balai.
Et elle m'a dit, ah non, certainement pas, parce que je ne suis pas venue en France pour que vous fassiez des études et pour que tu te retrouves à faire le ménage comme moi. Et elle avait vraiment, c'était à la fois, je trouve, une manière de se dénigrer et en même temps, une manière de me...
de me propulser vers l'avant qui était assez dingue. Et ça, c'est un truc que j'entendais vraiment tout le temps de la part de mon père aussi, d'ailleurs. Il nous disait, même pas franchement pour nous culpabiliser, je pense pas que c'était ça l'idée, mais il nous disait... On est venus ici pour vous, il faut que vous soyez meilleurs que nous. Mes parents sont illettrés. Ma mère ne sait ni lire ni écrire et mon père...
lit à peu près, et il écrit très très mal. En tout cas, le français, c'est compliqué pour eux. Et je me rappelle très bien que chaque année, au moment de la déclaration d'impôt... Moi, c'est venu plus tard, mais je voyais en tout cas se succéder. J'ai vu se succéder mes sœurs, mon frère, s'attabler le soir avec mon père. Ils sont tous autour de la table et en fait, il aide à remplir sa feuille d'impôt parce qu'il est...
Parce qu'il a du mal, quoi. Il arrive à déchiffrer certaines lignes, certaines cases, mais il a besoin de l'aide d'un gamin de 13-14 ans pour comprendre comment remplir ses déclarations d'impôts. Et alors, pour ma mère, c'est encore pire.
Elle a mis vachement de temps à avoir un compte en banque, mais quand elle a eu son compte, il fallait écrire les chèques à sa place, mais avec une écriture un peu d'enfant. J'avais toujours peur qu'elle se fasse choper ou qu'on lui dise que ce n'est pas un vrai chèque.
La signature, par exemple, d'un adulte qui sait une lire ni écrire, t'as l'impression que c'est un enfant qui signe. Et donc ma mère, elle faisait un K dans un petit bateau, parce qu'elle s'appelle Khadija, et elle faisait un K dans un petit bateau, comme ça, et super appliqué.
Et donc moi, enfant, j'adore l'école. C'est genre ma passion première. Les dessins animés, ça ne m'intéresse pas beaucoup. Les Barbies, vite fait. Les copains et les copines, pas tant que ça. Mais alors l'école, c'est mon kiff. Je pense que ça commence. Je ne sais pas si déjà en maternelle c'est comme ça, mais en primaire, à partir de mi-juillet, j'en ai marre, j'ai envie de retourner à l'école.
Je fais chez mes parents pour avoir mes petites gommes, mes petits machins. J'ai mes petits carnets tout propres, mes petits cahiers tout propres. Mon cartable, c'est le grand drame de ma vie, c'est que je n'ai jamais de cartable neuf. J'ai toujours celui de ma sœur, qui est dégueulasse. et voir celui de mon frère qui est encore pire. Tous les matins, ma mère, elle ne me dit pas, passe une bonne journée ma chérie, elle me dit, travaille bien.
¶ Le Rituel De La Fiche De Renseignements
En CE1, et ça continue les années d'après, il y a ce rituel, tous les jours de rentrée, voire le lendemain de la rentrée, mais en général, c'est vraiment les premières heures, ou quand le maître a accueilli... tous les élèves, les nouveaux, s'il y a des nouveaux. On fait un premier truc, c'est qu'on écrit notre nom sur un petit bout de papier qu'on va poser sur le pupitre pour qu'ils connaissent les noms. Et l'étape d'après, tout de suite, c'est la distribution d'une feuille.
que l'élève doit remplir. Difficilement en CE1 parce qu'on n'écrit pas très bien et après plus facilement. Et sur cette feuille, il faut mettre son nom, son prénom, sa date de naissance. Je pense que c'est vraiment l'info qui vient tout de suite après. C'est profession des parents, profession de la mère, deux points, un espace, profession du père, deux points, un espace. Et je commence à la remplir tout bien comme il faut, au propre.
J'aime pas quand ça dépasse, j'aime pas quand ça fait dépater. Et j'arrive à la case profession du père. Et je remplis, je mets que mon père est ouvrier spécialisé. En plus, il m'avait dit... Quand on te demande ce que ton père fait, tu dis ouvrier spécialisé. Il insistait vachement sur le spécialisé. J'avais aucune idée de ce que ça voulait dire, mais il le disait comme si c'était un truc un peu important et un peu dont il pouvait se vanter. Donc je mettais ça.
Et au moment de remplir la case de la mer, c'est là que je commence à suer à grosses gouttes, je crois vraiment dans tous les sens du terme. Je pense qu'à ce moment-là, je me mets à transpirer. Je mets du temps à la remplir, cette ligne-là. Alors qu'habituellement, je suis la première à remplir les trucs et à le déposer fièrement sur le bureau du maître. Là, je galère parce que je ne sais pas ce que je dois mettre à profession de la mère. Et surtout, je sais ce que je ne dois pas mettre.
Mais ça ne me rend pas la tâche plus facile pour autant. Mes parents, ils nous disent régulièrement, et particulièrement les veilles de rentrée, mais ils nous disent, quand on vous demande, si un adulte vous demande c'est quoi le métier de votre mère, Vous dites, elle ne travaille pas, elle reste à la maison, elle est sans profession. Et sur les feuilles de l'école, vous écrivez sans profession. Vous ne dites surtout pas qu'elle est femme de ménage.
Et comme ma mère passe son temps à me dire, il ne faut pas que tu sois femme de ménage, il ne faut pas que tu fasses le ménage, j'ai envie, au bout d'un moment, de me créer cette espèce de complexe. Femme de ménage, tu n'es personne. Donc, j'ai presque de la colère pour elle. Et en plus de mon petit esprit de gamine de 9 ans, je me dis, attends, mais si elle est femme de ménage et que c'est nul, pourquoi elle ne fait pas autre chose ?
Je ne comprends pas. Et en plus, mes parents me disent, si tu dis que ta mère est femme de ménage, ça va être grave, tu vas voir. Donc voilà, moi je flippe et j'imagine des tas de trucs pour moi, un truc grave. C'est la police qui va venir. Moi, je vais aller en prison, ou c'est ma mère qui va aller en prison, ou c'est mon père, ou toute la famille, j'en sais rien. Mais un truc grave, c'est forcément... Je me dis, s'ils prennent la peine de me le dire et d'insister comme ça lourdement...
et de me dire qu'il va y avoir des conséquences, à cet âge-là, je pense que tu ne peux que imaginer c'est la prison ou la mort. Je me dis vraiment que ça craint. Je suis face à cette fiche et je passe par toutes les étapes. D'abord, je ne mets rien et je me dis, je m'en fous, je vais le rendre comme ça. Et puis, je sais que je ne peux pas, qu'il faut que je mette quelque chose.
Après, je change d'ustensile. Je le remplis au stylo Waterman. Mais cette case-là, je prends un crayon papier et j'écris femme de ménage. Et je continue le reste. Et puis avant de rendre le papier à la maîtresse, je gomme. Et je flippe un peu d'ailleurs, parce que la gomme, ça ne fasse jamais totalement. Donc je vérifie bien, je gomme à fond. Quitte à faire des trous peut-être, mais je gomme à mort.
Et puis je mets, je finis en tout cas toujours par ça, par mettre sans profession. Et de temps en temps, je mets femme au foyer ou ne travaille pas. Sans profession ou femme au foyer. Et parfois, c'est mon cerveau qui me fait flipper. C'est que je rends le truc et le soir, je rentre à la maison et je me dis, putain, j'ai écrit femme de ménage. Et vraiment, je flippe. Je passe plusieurs nuits à me dire...
à essayer de me refaire la scène, à essayer de bien me rappeler ce que j'ai écrit dessus. Et je flippe pendant vraiment mes plusieurs jours. J'en dors super mal. Et j'ai l'impression qu'à tout moment, on va venir me chercher dans la salle de classe pour me dire...
¶ Développer Un Complexe D'infériorité
Venez voir là. À la fin de la primaire, et ça continue comme ça jusqu'au collège et avec quelques traces après, je développe un vrai complexe d'infériorité. Je me dis, bon, ok, donc femme de ménage, en fait, c'est la honte, il ne faut pas le dire. Cette histoire, elle est d'autant plus complexe pour moi que, visiblement, il y a différentes manières d'être femme de ménage. Donc ma mère, elle est femme de ménage chez des gens.
Et on m'explique qu'il ne faut pas le dire. Et j'ai des copines dans mon quartier, à l'école, dont les mères sont femmes de ménage, mais dans des bureaux. Et il y en a une, elle est femme de ménage chez un avocat. Et sa fille, elle le dit comme si c'était trop la classe. Ma mère a travaillé chez un avocat. Donc ça, je pige pas. Et au bout d'un moment, je finis par me dire, en fait...
C'est la honte de faire le ménage chez des gens, ça veut dire que tu vas nettoyer leur saleté, nettoyer leur chiotte et tout ça. Alors que bon, dans un bureau, tu vides des corbeilles à papier, enfin j'en sais rien. Mais voilà, comme s'il y avait plusieurs niveaux dans le... On pouvait faire un même métier et que ce soit la honte, soit un truc valeureux. Je finis par aller au collège, qui est dans un autre quartier que le mien.
nouveau, avec des enfants différents, dont les parents aussi ont des histoires différentes. Ma meilleure copine à l'époque, elle s'appelle Christelle. Sa mère, elle travaille pas, mais elle, bizarrement, ça a pas l'air d'être un problème de le dire ou de pas le dire. Et son père, il est militaire. Ils ont un peu de blé, quoi. Une super chambre, déjà sa chambre, alors que moi, je partage ma chambre avec eux.
avec mes frères et je dors dans les lits superposés. Enfin là, je découvre encore davantage qu'on peut vivre de plein de manières différentes et dans des appartements différents et avec plus ou moins de sous. Et en fait ça me permet de rentrer dans le concret et de comprendre qu'effectivement tu peux avoir des parents plus ou moins riches. Finalement, ça m'aide presque à aller mieux. C'est-à-dire que ce n'est plus un truc que j'imagine ou que je trouve injuste ou pas injuste. C'est comme ça.
¶ Comprendre Le Travail Au Noir
En cinquième, je prends le relais de mes sœurs, dont une n'est plus à la maison et l'autre est à la fac, donc elle n'a plus le temps. Et je m'occupe un peu des papiers de mes parents. Et je m'occupe notamment de la feuille de l'avis d'imposition de mon père, la déclaration commune. Et je comprends, mon père ne me l'explique pas vraiment concrètement, mais je comprends que...
que le problème, ce n'est pas que ma mère soit femme de ménage, c'est qu'elle ne soit pas déclarée. Je ne crois pas qu'on me dit, à ce moment-là, le travail au black ou le travail au noir. On n'encle pas forcément cette expression-là. Mais je comprends que c'est un problème d'ordre administratif. Donc là, il n'est plus forcément question de police, de malédiction, de justice divine ou je ne sais pas quoi. Je comprends que c'est un truc de papier. Une situation juridique sans comprendre...
de manière très précise les tenants et les aboutissants. Ça, je l'apprends dans les semaines ou dans les mois qui suivent, où on m'explique, c'est ma mère, je pense, qui m'explique. qu'en fait, ses employeurs, et notamment son employeur principal, c'est-à-dire la famille chez qui elle travaille le plus et depuis longtemps, ils ne la déclarent pas aux impôts, parce que ça ne les arrange pas du tout de la déclarer, ils perdraient du fric.
Et que c'est à elle de se plier à ça, alors que ma mère, je pense qu'elle n'aurait eu absolument aucun problème à être déclarée. Elle aurait eu une couverture sociale, des points de retraite. Mais cette famille... D'ailleurs, je me rappelle que le... père de cette famille-là était avocat, que cette famille-là, ça les arrangait d'embaucher cette femme qui ne parle pas très bien français, qui ne sait ni lire ni écrire, de l'embaucher au black et de lui filer...
une enveloppe à chaque fin de semaine, plutôt qu'une fiche de paye. Et ça, ça me soulage dans plein de sens. Déjà, je me dis que, en fait, toutes ces années-là, je risquais rien. Ça aurait pu m'énerver, j'aurais pu me dire, je me suis auto-traumatisée pendant des années pour un truc qui finalement n'aurait pas été si grave que ça. Si on s'était fait choper, c'est pas ma mère qui aurait eu des problèmes, ça aurait été ses employeurs.
Mes parents n'étaient pas des immigrés illégaux, ils étaient français. En revanche, je commence à développer une forme de rancœur pour les employeurs de ma mère. Je me dis, putain, ils m'ont bien fait chier, c'est con quand même.
¶ La Confrontation Chez Les Employeurs
À la fin de la troisième, pendant les vacances d'été entre la troisième et la seconde, et en plus un changement de lycée, ma mère me propose, elle me transmet une proposition de son employeur principal. qui me demandent de faire du babysitting chez eux pendant une partie de l'été. Parce qu'ils ont une fille qui elle-même a des enfants, une petite fille de deux ans et un petit garçon d'à peine six mois, ou deux ans et demi et six mois, quelque chose comme ça.
Et j'accepte, évidemment, parce que j'ai envie d'avoir des sous. Je ne les avais jamais vus. Je les avais au téléphone de temps en temps quand ils appelaient pour demander un truc à ma mère ou changer ses horaires. Mais je ne les connaissais pas et je ne connaissais pas leur maison.
Et donc le matin, j'ai pris le bus avec ma mère et on est allées travailler toutes les deux. Pas pour faire la même chose, mais on est allées toutes les deux travailler. Et j'arrive dans leur maison qui est dans un... Un quartier résidentiel super cossu de Strasbourg. Canon, hyper beau. Juste pour accéder à ce quartier-là, tu as une espèce de grande allée avec des peupliers super beaux. Déjà, tu as un...
un horizon, ce que j'ai pas moi dans ma cité, parce que le truc le plus près c'est un autre immeuble, et derrière il y a encore un immeuble, donc tu vois quasiment jamais le ciel où il n'y a pas de truc vert, il n'y a pas de pelouse, il n'y a pas de gazon, il n'y a rien. Et là c'est vraiment super beau.
Je trouve ça cool d'aller bosser dans un quartier comme ça. Par capillarité, ça devient aussi mon milieu. À l'extérieur, il fait très chaud. Ils ont une grande terrasse avec des parasols. Ils ont une piscine. Et donc ils prennent l'apéro, ils jouent, tout ça, et ma mère, elle, elle est à l'intérieur, et j'ai le souvenir assez précis de la voir, elle, faire les carreaux depuis l'intérieur de la maison, donc nettoyer les vitres, pendant qu'eux sont dehors en train de kiffer.
Et moi, mon job, c'est de divertir les petits, notamment la petite surtout, donc de jouer avec elles dans la piscine, de faire des jeux d'extérieur. C'est un environnement super cloisonné. Je comprends ce que c'est le cloisonnement spatial. Quand tu travailles chez quelqu'un, toi tu es dans la maison, tu nettoies et les gens sont dans un autre espace.
Par exemple, le midi, ils me proposent de déjeuner avec eux, à table en terrasse. Ils proposent à ma mère aussi, par politesse, qu'elle refuse, parce que ça la met mal à l'aise, j'imagine. Et moi, je suis assise à cette table. avec ma mère debout, qui parfois nous apporte de l'eau, comme si elle était pas que femme de ménage, mais aussi gouvernante à demeure, je sais pas quoi. Et ça me rend dingue. Donc voilà, je commence à me dire, même s'ils sont encore une fois...
Sympa. Je me dis, j'aime pas trop ces gens. Et j'ai pas super envie de leur ressembler. Je découvre aussi, en fait, à ce moment-là... la manière dont ma mère pouvait être soumise. Sur tous les plans, physiquement. Par exemple, je vois quand elle est dans cette maison, elle ne se tient pas pareil. Elle courbe les chines, déjà de fait, parce qu'elle fait le ménage, mais elle se tient, elle est un peu plus affaissée. Sa voix n'est pas pareil, elle rougit.
Je découvre que ma mère est timide, par exemple. Je n'avais jamais vu, moi, ça, parce que je la vois avec nous, avec les amis du quartier. Et je vois que quand elle est confrontée à d'autres gens, et a fortiori de gens qui ne viennent pas du même milieu social qu'elle... Elle est rougie, elle est un peu timorée, un peu maladroite. Ça, ça m'agace profondément. Je trouve qu'elle se laisse faire.
Je ne sais pas, à la maison, nous, elle ne nous rate pas quand on n'est pas sympa ou quand on est un peu ensoleant. Et elle, elle les laisse la toiser, elle est différente. Et ça ne me plaît pas du tout. À la fin de mon job de baby-sitter, c'est la fin de la journée, je vais dire au revoir aux petits. Ils vont manquer un peu, je les aimais bien ces gamins. Et puis je dis au revoir à la famille. Et là, l'homme de la maison, qui en plus était vraiment l'homme de la maison, manspreading et tout ça.
Il me file mon chèque dans l'enveloppe et je pense qu'il doit me filer une petite tape sur l'épaule comme ça pour me dire, allez, va, tu vois, genre, braffi, t'as bien travaillé, t'étais sympa. Donc, il me file mon chèque.
¶ Le Geste Symbolique De Rébellion
Et je dois quitter la maison. Donc la maison est super grande, je sors de la maison, je contourne la terrasse. Et tout de suite à droite, je me dirige vers le portail. Là, je ne les vois plus. Et je passe devant la piscine. Et j'avais un coca à la main. J'ai bu un coca sur la terrasse avant de partir. Et je ne sais pas ce qui me prend en ce moment-là, mais je...
Je verse mon verre de coca dans la piscine. Et puis je me barre. D'abord en marchant. Et après, quand j'arrive dans l'allée, j'en ai plein de petits cailloux. Et là, je tape un sprint. Pas parce que j'ai peur de me faire attraper, je crois. mais il fallait que je me casse le plus vite possible de là. Et en même temps, j'étais assez fière de mon geste qui, aujourd'hui, me semble un peu pathétique. Je ne sais pas ce qui m'a pris, je ne sais pas pourquoi je l'ai fait. Ça m'a soulagée, ça c'est sûr.
Et le coca, la marron, comme ça, dans leur piscine, toute claire, toute belle. J'étais contente de salir un peu. Che Guevara, j'avais l'impression de rétablir un truc, de rétablir une forme de justice sociale. À ce moment-là, je me dis, bon, t'as réparé quelque chose.
¶ Être Adulte, Avoir Les Moyens Et Une Aide
J'ai fait ma vie, j'ai fait d'autres études et quelques années plus tard, je suis devenue journaliste. Quand je vis avec le père de ma fille, on habite... Un chouette appart parisien, ma fille a un an et quelques. Et il demande, on travaille tous les deux et on est très bordéliques et c'est vrai que c'est un peu le bazar à la maison. Il me dit, il faut qu'on prenne une femme de ménage. Je réponds oui.
naturellement, comme ça. Et après, en y réfléchissant, je me dis mais non, je ne veux pas avoir de femme de ménage. Quelques années plus tard, je suis dans un autre appartement, je suis séparée du père de ma fille. Ma situation pro évolue, je gagne bien ma vie, j'ai un super boulot et je vis seule avec ma fille dont j'ai la garde, dont je m'occupe tout le temps. On emménage dans un super bel appart. ... ... ... ... ...
Là, on est deux. Avec le chat, on est trois. Dans un 70 mètres carrés qui fait deux étages. Et j'adore cet appart. Parce que c'était... Quand j'étais gamine, mon fantasme, c'était d'avoir un escalier. Je trouvais que monter un étage, c'était le comble du luxe. Donc j'ai ça. Mais je travaille comme une dingue. Ma fille, elle fout ses jouets partout. Elle n'est pas du tout ordonnée. Le chat...
fout son bac à litière dans la moitié de l'appart. Bref, mon appart est un taudis. Et je me dis, bon, là, peut-être que je vais prendre une femme de ménage. Et je prends. Une femme de ménage. Entre le moment où je me dis je vais en avoir une et le moment où j'en prends une, il se passe un an quand même. Mais une copine me file le numéro d'une femme de ménage que j'appelle. Et donc un matin à 8h, elle vient chez moi et je lui ouvre.
Et ça va. Et c'est plus un problème d'avoir une femme de ménage parce qu'il y a énormément de choses qui ont changé. Déjà, tout a été réparé, je pense. Toutes ces... petites blessures d'enfance, c'est complexe. Je veux dire, moi, ma vie, elle va bien. Je vais bien. Je gagne bien ma vie. Ma mère va bien. Elle n'est plus femme de ménage. Elle est à la retraite.
Elle a une toute petite retraite parce qu'elle n'a pas été déclarée. Elle a été déclarée très tard dans sa vie. Donc elle gagne trois fois rien, mais ça va. Et pour moi, c'est plus... Le monde ne se divise plus en deux parties. Les femmes de ménage et leurs enfants d'un côté, et de l'autre côté, les gens qui ont pas des femmes de ménage. En fait, ça peut se mélanger. La preuve, c'est que ma mère, quand elle va au Maroc, elle a une femme de ménage.
Donc j'affine un peu mon jugement sur tout ça. Et puis surtout, je me dis que je ne renie rien. Ma mère m'a dit toute ma vie, tu ne seras pas femme de ménage, tu auras un super boulot. Aujourd'hui, j'ai un...
¶ La Honte Inversée De La Génération Suivante
Un super boulot et j'ai les moyens de me faire aider à la maison. Les fiches de renseignement, ça existe toujours. Et je le sais parce que... J'ai une fille qui est en âge d'aller à l'école. Elle est en CM2. Et donc, elle remplit depuis quelques années ses fiches de renseignement.
Et évidemment, ça fait ressurgir à chaque fois un petit truc. Le soir de la rentrée, je lui dis, alors t'as mis quoi ? Elle me dit, j'ai mis que t'étais journaliste. Pour elle, c'est tellement pas un... Il n'y a pas de question, c'est pas un sujet. Je me réjouis que pour elle, ce soit simple. Mais surtout, en fait, ma fille, comme quoi les choses évoluent quand même carrément, c'est que ma fille, elle est rentrée, elle rentre pas très longtemps à la maison un soir.
Et elle me dit, maman, à l'école, on se moque de moi parce que t'es riche. Donc je ne le pige pas trop. Puis je vois qu'elle est vraiment super mal. Et elle m'explique qu'en fait, les gamins, ils ont un... Un truc qu'ils font à l'école, c'est qu'ils reçoivent les factures de cantine. C'est eux qui les reçoivent et c'est à eux de les transmettre à leurs parents. Normalement, c'est cacheté ou en tout cas, c'est une feuille fermée.
Mais quand ils se retrouvent à la récré, ils se les montrent les uns les autres. Et contrairement à ce que j'aurais pu penser, Ceux dont les parents payent le plus de cantines, c'est ceux qui sont stigmatisés. On leur dit « Toi, t'es vraiment un gosse de riche. Tes parents, ils sont blindés. Regarde, moi, j'ai trop de chance. Mes parents, ils payent que 30 euros. »
J'ai pas déclaré... Je me rends compte en le disant. C'est juste qu'en fait, j'ai pas déclaré mon enfant à la mairie, à l'inscription de la cantine. C'est-à-dire que j'ai pas rempli la petite fiche... pour que le bon tarif soit appliqué par rapport à mes revenus. Et du coup, quand tu fais ça, il te colle direct le maximum, ce qui est effectivement très très cher. Donc je ne suis pas...
millionnaire, ce que j'ai dit. Je lui ai dit à ma fille, je ne suis pas millionnaire, je fais de la phobie administrative, ce n'est pas pareil. Du coup, je l'ai briefé, alors je lui ai dit, déjà, tu diras à tes copains que ce n'est pas vrai, on n'est pas si riche que ça.
Parce que c'est vrai que c'est complètement crétin, mais on n'aime pas qu'on dise de nous qu'on est des sales riches. Je suis devenue les sales riches que je détestais quand j'étais gamine. Donc je lui ai dit, tu leur expliques que c'est comme ça. Et j'essaie de lui expliquer que normalement...
Le métier des parents, l'origine des parents, ce n'est pas très important. Elle fait semblant de me croire en me disant « Oui, bien sûr, maman, c'est ça. » Mais si ça se trouve, à l'école, elle raconte que je suis femme de ménage ou un truc comme ça.
C'était un épisode d'Alexandre Mognol sur une musique de Maxime Daoud. Jean-Baptiste Aubonnet a fait le mixage. Venez nous suivre sur les réseaux sociaux, sur les comptes de Slate ou sur les miens, à Tchapudlo sur Instagram, à Tchapudlovski sur Twitter.
Je vous souhaite une bonne rentrée, à tous ceux qui retrouvent le chemin du travail, leur bureau, qu'ils n'avaient pas rangé avant de partir, à tous les enfants et adolescents qui ont soigneusement acheté leur nouvelle fourniture, hument l'odeur de leur nouvelle salle de classe et découvrent leur prof. et leurs excentricités, et à tous les parents qui ont le plaisir d'accompagner ces moments-là. À très vite.
Téléchargez-les et écoutez-les sur votre smartphone. Avec l'offre d'essai, le premier livre audio est offert
