¶ Introduction Philosophique et Préambule
L'homme est un loup pour l'homme. Dans son œuvre « Du citoyen » parue en 1642, Thomas Hobbes l'affirme « L'être humain ne naît ni charitable ni généreux. Il est naturellement en guerre de tous contre tous. » C'est la société qui le protège, un contrat social qui lui offre liberté, sécurité et l'espoir de bien vivre. Cent ans plus tard, Jean-Jacques Rousseau soutient la thèse inverse.
L'homme serait bon par nature, né avec l'altruisme comme valeur fondamentale, avant d'être perverti par la société. Quand Alexandra se retrouve confrontée à ses pires craintes, une seule chose peut la sauver, la bonté des autres. Et elle est loin d'imaginer qu'une solidarité inédite va se mettre en place. Attention, cet épisode aborde des sujets sensibles. Pour en savoir plus, reportez-vous au texte de description de l'épisode.
Vous écoutez Transfer, épisode 357. Un témoignage recueilli par Astrid Verdun.
¶ Rencontre et Début de Vie Commune
Un soir, j'ai un ami qui part vivre à l'étranger, qui part en Afrique du Sud et qui décide de faire une grande fête pour son départ. On se dit peut-être qu'on ne va plus jamais le voir. J'ai 21 ans. Je suis un peu fatiguée ce jour-là. En fait, je n'ai pas tellement envie d'y aller. Mais mes amis me convainquent d'y aller. Et c'est parti.
J'y vais, l'ambiance est sympa, notre ami nous explique son projet, il va faire des gaufres belges en Afrique du Sud, on trouve ça très marrant. Et là, au bout de la salle, je vois un garçon un peu plus âgé que moi. Il me tape dans l'œil, je le tape dans l'œil et puis on fait connaissance et on s'entend bien. Il est très grand, il fait 1m98. Il est d'origine moitié belge, moitié congolaise. J'aime bien ce côté métissé.
Et la soirée se passe bien. Je vois que ses copains lui font des signes quand on se parle. Ils le taquinent et voilà, on fait connaissance. Il s'appelle Fred et on se voit les semaines qui suivent cette soirée. Et voilà, on commence notre histoire. Il a 25 ans, il travaille déjà. Moi, je termine mes études à ce moment-là. Ça se passe bien et ça promet d'être bien. On décide de vivre ensemble, de s'installer et on discute de nos projets, on se rend compte qu'on a beaucoup de choses en commun.
On a des grands rêves, on est tous les deux de grands rêveurs et on aime avoir des projets. On a différents projets, celui de fonder une famille, entre autres. Moi, je rêve d'avoir trois enfants, si la vie me le permet, et lui, il aimerait bien en avoir cinq. Je lui dis que c'est quand même trop pour moi, mais on trouvera un compromis. On a aussi le projet de vivre à l'étranger.
C'est quelque chose qu'on a en nous tous les deux, à part notre expérience Erasmus quand on était à l'UNIF. On n'a jamais vécu à l'étranger, on a toujours vécu à Bruxelles, notre ville natale. Et voilà, on discute de tout ça. Et puis un jour, Fred me propose de vieillir ensemble, officiellement, et donc qu'on se marie. À 27 ans, on attend notre premier enfant.
Une petite fille, on l'apprend assez vite, on est super contents. La grossesse se passe très bien, je suis très heureuse d'être enceinte. C'était vraiment la maternité, quelque chose dont je rêvais. Je suis à un peu plus de huit mois de grossesse. J'ai des douleurs.
¶ Premières Grossesses et Défis de Santé
des douleurs sous la poitrine. Je vomis aussi et je n'ai plus du tout d'appétit. Et je me dis, c'est normal. On m'a dit que la fin de la grossesse était difficile. J'avais eu une grossesse tellement parfaite jusque-là. Je me dis, bon, c'est normal. Je prends sur moi. Et en fait, ce n'était pas du tout normal. Donc, après trois jours de douleurs importantes, j'arrive à l'hôpital.
Dans un mauvais état, honnêtement. Et là, les médecins m'auscultent et ils me disent en fait que je fais une préclampsie de type help. Ça veut dire que mon foie est attaqué par mon placenta, en fait, en gros. et qu'il faut tout de suite interrompre la grossesse. Donc en fait, je n'ai pas le temps de faire un accouchement par voix basse dont j'avais toujours rêvé. Vraiment, physiquement, j'en avais rêvé de cet accouchement. Je passe en salle d'op et on doit faire une césarienne.
Je n'ai pas vraiment le temps de réaliser ce qui se passe et ma fille naît un peu plus petite que prévu, mais finalement en bonne santé. Et moi, je me remets assez vite. Je suis très jeune, c'est ce que mon médecin me dit. Je reste un petit peu à l'hôpital juste pour vérifier que ce foie se remet bien. Ma petite fille est adorable. Elle dort déjà quatre heures d'affilée. C'est incroyable. Les infirmières me disent « mais quel enfant, c'est magique ». Puis on rentre à la maison.
Ça se passe très bien, c'est tout à fait bizarre d'amener son premier enfant dans sa maison, même si tout est prêt pour elle d'être là avec son bébé. Et puis les mois passent, c'est l'anniversaire de un an de notre... première petite fille, on décide d'arrêter la contraception et de se dire pourquoi pas un ou une deuxième. Et le mois d'après, je suis enceinte de mon petit garçon.
La grossesse avec mon petit garçon se passe super bien aussi. Pas de problème du tout. Au niveau de l'accouchement avec lui, c'est un grand et gros bébé, mais il ne veut pas descendre. Il se sent très bien là où il est. Mon gynécologue me fait comprendre que si on force, on risque de faire exploser la cicatrice de la césarienne et que non seulement ce serait très douloureux pour moi, mais ça veut dire aussi...
avoir des problèmes après et ne plus avoir d'enfants après. Donc, bref, il me fait comprendre qu'en fait, par sécurité, on ferait bien de faire une deuxième césarienne et que comme ça, ça se passe sereinement et si on a des projets dans le futur d'avoir d'autres enfants, ça n'aura pas d'impact et je me remettrai à ces...
vite de cette deuxième césarienne, comme plein de femmes l'ont fait avant moi. Donc voilà, je fais le deuil d'un accouchement à voix basse, parce que deux césariennes égale trois, ça il me l'explique aussi mon médecin, quand on a déjà eu deux césariennes, si on a un troisième enfant. Ce sera une césarienne. Là, on ne s'amuse pas sur un utérus qui a déjà été ouvert deux fois.
Et puis, il me faut aussi comprendre qu'on s'arrête à trois enfants, parce que trois césariennes, c'est assez dans une vie de femme. Et je lui dis que de toute façon, on avait prévu d'en avoir trois. Et donc, si la vie nous en offre un troisième, eh bien, on s'arrêtera là. Donc l'accouchement de mon deuxième enfant se passe très bien. C'est un petit garçon très costaud, très robuste et je me remets vite. Après trois jours, trois, quatre jours, je suis à la maison.
¶ Le Rêve de l'Expatriation aux Philippines
En 2009, ma fille a donc deux ans et mon fils a six mois, un petit peu plus. Toujours eu le souhait, mon mari et moi, de vivre à l'étranger. Mais les années passent, on a tous les deux un bon boulot. Lui, il est dans le marketing, dans une société multinationale. Moi, je suis enseignante. dans une école internationale à Bruxelles. Ça se passe bien, on a acheté une maison, les enfants sont en pleine santé, ils sont beaux, ils sont gentils. Mon mari a une voiture de société, tout roule.
Mais quand même, au fond de nous, on se dit, on est jeunes, on a encore la vie devant nous. Est-ce qu'on a envie vraiment de se poser comme ça à Bruxelles, entre guillemets, pour toujours, en sachant que quand les enfants seront plus âgés, ils n'auront peut-être plus envie de bouger ? Du coup, on cherche tous les deux un travail à l'étranger. On se dit, allez, on verra bien, on verra bien ce que la vie nous offre comme opportunité. Et du côté de mon mari, on a des propositions plutôt en Europe.
Et de mon côté, avec les écoles internationales, j'ai le grand luxe d'avoir trois pays qui s'offrent à moi la Chine, la Turquie et les Philippines. On a 48 heures pour décider si on accepte le poste. On est au mois de mai. On devrait partir en août, donc c'est très très proche. Pendant 48 heures, on se met devant Internet, on lit des forums d'expats qui habitent à Ankara, à Guangzhou et à Manille. On essaie de comprendre, on parle à quelques amis qui ont l'expérience de l'étranger, de voyage.
Et au bout de 48 heures, on n'a évidemment pas le temps d'aller sur place, mais on signe pour Mani, aux Philippines, en sachant que deux mois après, on doit partir, vider notre maison, la louer, tout plaquer. Et puis si ça ne nous plaît pas, on revient dans un an, je casse mon contrat, on est toujours libres et surtout on y croit, on a envie d'arriver, de descendre de l'avion main dans la main dans un pays qu'on ne connaît pas, en se disant, ben voilà, ici ça va être chez nous.
Mani, c'est une très grosse ville. Moi, je connais peu l'Asie quand j'arrive là-bas. On imagine l'Asie avec des petits bateaux sur des rivières, pas du tout. Mani est en effet au bord de l'eau, mais Mani est une ville comme Hong Kong, Shanghai, avec 17 millions d'habitants, des gratte-ciels de 50-60 étages. Énormément, énormément de population, de trafic, de bruit. Les Philippines sont des gens adorables, vraiment.
Ce n'est pas toujours facile. Les six premiers mois, honnêtement, on est dans une ville qu'on ne connaît pas du tout. On ne connaît pas les codes, on ne connaît pas les quartiers. C'est tout à fait différent de l'Europe et on habite au 22e étage d'un immeuble. On a une vue magnifique, mais c'est...
Quand même particulier. Très vite, on apprend qu'en fait, il y a des quartiers résidentiels avec des maisons, avec des petits jardins dans des quartiers plus calmes qui sont très, très proches du centre-ville. C'était en fait les anciens quartiers des militaires américains. des années 60 et 70, et on décide de déménager et d'aller habiter dans une maison comme ça avec nos enfants. Ça nous convient beaucoup mieux que la vie en appartement.
On découvre la vie en Asie, on découvre la vie sous les tropiques, qui fait 30 degrés toute l'année. Bon, ça, c'est pas désagréable. Les Philippines, c'est un pays avec 7000 îles. Donc le week-end, dès qu'on peut, on prend un bateau, on va voir une île. C'est très, très beau, très épuré. Il n'y a pas beaucoup de tourisme comme en Thaïlande ou en Indonésie qui sont juste à côté.
Il y a les pour et les contre dans cette expatriation, mais globalement, on aime bien. Deux ans après notre arrivée à Manille, on se sent bien, on se sent chez nous.
¶ La Naissance de Gaspard
Nos enfants ont un petit peu grandi, ils sont très très chouettes, mais on aimerait bien leur offrir un petit frère ou une petite sœur. Il n'y a rien de plus gai dans une fratrie que d'avoir un bébé à choyer. On remet la machine en route. Je tombe enceinte en 2011 et notre bébé naîtra en 2012, donc d'une césarienne aussi, vu que c'était comme ça.
Il y a deux grands hôpitaux à Manille, Makati Medical Center et St. Luke's Hospital. C'est les deux très grands hôpitaux privés où les médecins ont été formés aux Etats-Unis. qui sont magnifiques, avec tout le matériel. Donc, on se sent tout à fait en sécurité dans ces hôpitaux-là. Et donc, j'accouche dans un de ces hôpitaux-là, Makati Medical Center, et Gaspard Ney.
Gaspard est un enfant unique, différent de nos deux autres enfants. On ne le comprend pas tout de suite, c'est la vie qui va nous l'apprendre. Très petit, il fait 44 centimètres, donc il naît à terme. La grossesse s'est franchement bien passée et il naît à terme. Donc normalement, par exemple, son frère, qui a donc trois ans à ce moment-là, est né, il mesurait 54 centimètres.
Moi, j'ai une taille normale, mon mari est plus grand que la moyenne et donc on est surpris d'entendre les médecins nous dire qu'il fait 44 centimètres. En dehors de toutes les courbes, il est vraiment beaucoup plus petit. Mais bon, on se dit pourquoi pas, ça nous fait même sourire.
¶ Diagnostic et Inquiétudes Croissantes
Mais il n'y a pas que ça. Dans les minutes qui suivent la naissance, les médecins nous le prennent et nous disent qu'ils ne respirent pas bien. par lui-même et du coup ils vont lui donner de l'oxygène. Il va rester comme ça en aide respiratoire pendant 48 heures. Moi, je suis dans ma chambre à l'hôpital, je suis en forme, j'ai une césarienne, il faut bien survivre à ça, mais il n'y a pas de problème à ce niveau-là. Par contre, on est quand même un petit peu inquiets.
On aimerait bien savoir ce qui se passe. Et au bout de 48 heures, les médecins nous disent qu'en fait, ça va. Gaspard, petit à petit, lui ont diminué l'oxygène en plus. Et en fait, il arrive à respirer par lui-même. Et il respire d'une manière... un petit peu saccadé, pas comme les autres bébés, mais il est super mignon, il est tout petit et ils nous disent qu'on peut rentrer à la maison avec ce bébé qui respire autrement. On rentre à la maison.
Fin juin, début juillet, chaque année, on a l'habitude de rentrer à Bruxelles, passer l'été en Belgique et en France pour un peu reprendre contact avec la famille. Et puis là, tout le monde est très enthousiaste à l'idée de découvrir notre petit bébé. Tout le monde a vécu ça de loin.
parce que les Philippines, c'est 12 000 kilomètres, donc ils sont très heureux de nous voir. Nous, on est avec ce bébé qui ne se nourrit pas comme les deux autres, par toute petite quantité. Il est adorable, il est très souriant, il est très très doux. C'est vraiment un petit ange. Il dort énormément et il respire toujours de cette manière un petit peu saccadée.
J'en parle un petit peu avec mes parents, mon père est médecin, il me dit mais va quand même voir notre pédiatre de famille, donc la pédiatre qui s'était occupée de mes deux aînés qui sont nés à Bruxelles. Je vais la voir en me disant vraiment...
Elle va dire comme les médecins à Mani, il est petit, il respire comme ça, chaque enfant est unique, chaque enfant est différent, voilà, tout va bien. Mais alors pas du tout. C'est une femme expérimentée qui a vu des centaines, si pas des milliers de bébés. qui me dit qu'il faut faire des examens. Ce n'est pas normal. Donc, on va faire des examens. Elle me fait plein de papiers. Je passe toute une journée à l'hôpital. On lui fait des échographies de tous ses organes et des radios de tous ses os.
Un diagnostic tombe, un généticien nous rencontre et nous dit que notre enfant a des os différents des autres enfants. C'est la forme de ces os et la consistance de ces os qui n'est pas la même. Et nous, on lui dit « Ok, mais qu'est-ce que ça veut dire ? » Parce que là, il est là, à côté de nous, dans sa poussette. Il est tout beau, tout mignon.
Et il nous dit, on ne sait rien vous dire de plus, on ne sait pas ce que c'est, ça ne nous rappelle rien. On va faire des études et si vous êtes d'accord, on va envoyer le dossier à l'hôpital Necker à Paris. Nous, on n'a pas de raison de dire non. Tout ça est un peu inquiétant, mais d'un autre côté...
La vie est là, la vie nous porte, notre famille est magnifique. On est en Belgique avec nos familles, nos amis, on leur raconte, tout le monde est avec nous. Gaspard est là, il a des beaux yeux bleus-verts, c'est mon enfant aux yeux clairs. Et on attend. Et puis un jour, on reçoit un message de l'hôpital Necker. Il nous demande de nous voir. On est toujours à Bruxelles, parce qu'on reste toujours six, sept semaines. On reste tout l'été. On y va, on prend toute la famille avec nous.
Et là, il nous donne un nom d'une maladie, un très très long nom, un nom barbare, d'une maladie que Gaspard aurait à ses os. et que les autres enfants, les autres bébés connus dans le monde médical qui ont eu ce syndrome sont morts à la naissance de problèmes respiratoires.
Alors là, c'est un choc, évidemment, parce que le puzzle se reforme. On comprend qu'en fait, à la naissance, il se battait vraiment entre la vie et la mort et on n'avait pas, nous, compris l'enjeu. Et puis, d'un autre côté, on est fiers de lui. On se dit que...
Il s'est battu, il est là, il est tout beau, il est toujours tout petit, mais il est tout mignon. Oui, il ne mange pas beaucoup, il respire bizarrement, mais il est là avec nous, il a réussi à passer cette étape de la naissance et tout va bien. On est positif, ça va aller. On leur demande quand même ce que ça veut dire pour le futur. Qu'est-ce qu'on doit faire ?
Qu'est-ce qui va se passer ? Et là, ils nous disent, en fait, on ne sait pas. Prenez chaque jour comme il vient. S'il y a des problèmes, prenez-les quand ils viennent. Il aura certainement des problèmes respiratoires dans sa vie. Donc, continuer à vivre sous les tropiques, le climat est plus clément qu'ici en Europe. Et puis nous, on se dit, on va profiter de notre petit garçon qui est un miraculé. Il va vivre avec nous et on va être heureux.
¶ Vivre avec la Maladie de Gaspard
Les mois passent et puis ils commencent à avoir en effet des problèmes respiratoires. À chaque fois, on l'emmène à l'hôpital et en fait, on comprend ce qu'ils lui font. Ils lui donnent de l'oxygène, ils lui font des massages. Et assez vite, après quelques mois, en en discutant avec notre pédiatre de là-bas, de Manille, on décide d'acheter le matériel et de pouvoir le soigner nous-mêmes. De ne pas toujours devoir aller à l'hôpital parce que les moments de détresse respiratoire...
Parfois, je dirais en moyenne une fois par mois. Ça dure quelques jours. Le reste du mois, il est très heureux. C'est un garçon qui est un petit garçon qui est très joyeux, qui est très souriant. Bien sûr qu'il n'évolue pas au niveau moteur comme les autres, vu que ses os ne grandissent pas.
vie, il a des belles mains, il réussit à s'asseoir, il aime dessiner, il aime quand on lui chante des chansons, il apprend lui-même des chansons, son cerveau fonctionne tout à fait normalement comme les autres enfants. Très vite, mon mari et moi, on apprend à devenir ces infirmiers à domicile. On forme notre nounou aussi. On a une nounou aux Philippines, tout le monde a une nounou là-bas. Ça rend la vie plus facile aussi avec trois petits-enfants dont un enfant à besoin spécifique.
Il y a aussi toujours ma fille et mon fils qui ont six et quatre et qui aiment leur petit frère d'un amour infini. Vraiment, je crois que l'enfant voit aussi quand un petit être a besoin de câlins et d'attention. et d'amour et voilà, nous on se dit on va lui donner beaucoup d'amour et avec tout l'amour qu'on va lui donner et un peu d'aide médicale, on va vivre avec lui, il va vivre avec nous et on va partager des beaux moments tous ensemble.
¶ Le Décès Brutal de Gaspard
Ça va être une bonne formule. Un peu plus d'une semaine avant son troisième anniversaire, dans la nuit, Gaspard décède, dans son lit, chez nous. C'était un bon moment pour lui. Son papa était là et en fait son papa était seul. C'est une des rares fois, si pas la seule fois finalement, où j'étais partie ce week-end-là avec mes deux enfants.
En week-end avec des amis, un week-end yoga. Et Gaspard et Fred devaient venir avec nous parce que c'était un week-end famille. Et Gaspard, il n'était pas bien. Et donc mon mari m'a dit, écoute, il n'y a pas de souci, va à ce week-end avec les deux grands et moi je reste ici, je m'occupe de lui. Et on se revoit dimanche soir.
Et voilà, on l'a embrassé avant de partir et... Tous les mois, il y avait des moments comme ça où il n'était pas bien et puis il s'en remettait, il s'en remettait à chaque fois. Mais cette nuit-là, les anges sont venus et ils l'ont repris. Et Fred a été seul à l'hôpital avec lui. Honnêtement, il n'y avait plus rien à faire. Mais il fallait quand même aller à l'hôpital.
Puis il m'a appelée et on est arrivés dans l'heure. Le week-end yoga, c'était tout près de Mani. Et notre petit garçon était parti. Il avait presque trois ans. Aux Philippines, quand on a un décès comme ça, dans une famille, il y a une veillée funéraire dans une chapelle. C'est un pays très catholique, les Philippines, le deuxième au monde après le Brésil.
où une chapelle est consacrée aux défunts pendant une semaine, dix jours, parfois même plus. Nous, on avait demandé une semaine, et donc le tout petit corps de Gaspard était là, dans son tout petit cercueil blanc. Pendant une semaine, on peut venir le voir, tout le monde. Notre nounou dormait avec lui, c'était très touchant. Et puis après la cérémonie qu'on a faite là-bas, qui était magnifique.
On va en Belgique et là on fait l'enterrement. C'est très émouvant de voir le monde qui est venu à Bruxelles en sachant que Gaspard finalement n'aura pas vécu en Belgique. L'abbaye de la Cambre est comble, comble, comble d'amis, de famille, d'amis, d'amis, de proches. C'est très, très émouvant. Nous rentrons ensuite aux Philippines.
¶ Deuil, Résilience et Nouveau Projet
Notre pays, finalement, la maison est d'un vide morbide. Ce silence est terrible. On essaye de reprendre une vie normale. Fred y bosse comme un fou. Il bosse comme un fou, c'est sa manière de... Je pense d'être dans l'action, ils s'occupent aussi bien de nous, c'est notre rock. Les enfants, mes deux qui sont finalement petits, ils sont à fond dans l'école, ils ne veulent pas passer beaucoup de temps à la maison, je le comprends bien.
Du coup, ils veulent qu'on les inscrive à tous les tournois de foot, de basket, les pièces de théâtre, tout ce que l'école organise pour être le moins possible à la maison. Moi, j'essaye d'enseigner à nouveau, mais honnêtement, c'est dur. Je n'y arrive pas. Je n'ai pas d'énergie pour moi-même, alors je n'en ai vraiment pas pour les adolescents dont j'ai l'habitude de m'occuper. Du coup, je passe beaucoup de temps dans mon lit.
à broyer du noir, à me dire que je reste en vie pour mes deux autres enfants qui ont besoin d'une maman. Et puis un jour, Fred arrive, je suis dans mon lit, il est seul à la table avec les deux petits, et puis il ouvre les rideaux. Et il me dit, mais Alex, c'est pas possible, on était cinq, on n'est plus que trois. Tu dois sortir de ce lit, tu dois revenir, il faut décider de ta vie, il faut décider de notre vie. Il y a encore tout un livre à écrire.
On doit choisir notre bonheur, on doit choisir d'être heureux. Et je sors de ce lit et ce sont des phrases qui me restent en tête. Je me dis bon, allez, il faut bien, il faut bien continuer, malgré le manque, malgré l'absence. Et puis là, je réfléchis. Ça fait quoi, deux mois et demi que Gaspard est parti ? Et je dis à Fred, tu sais, en fait, j'ai que 37 ans. On pourrait redonner la vie. Puis là, il me regarde et il me dit, mais ça, c'est une bonne idée.
Et je vois mes deux enfants qui sont si proches en âge. Ma fille, oui, c'est la sœur aînée, mais en fait, elle a quasi le même âge que son frère. Et ils ont tellement envie de s'occuper encore d'un petit ou d'une petite, on se dit que c'est le plus beau cadeau qu'on peut leur donner.
¶ Grossesse Inattendue de Jumeaux
J'ai fait mettre un stérilet à la naissance de Gaspard parce que pour moi, ma famille était complète après mon troisième enfant, donc je ne voulais plus m'embêter avec des histoires de contraception compliquées. Donc je demande à ma gynécologue d'enlever mon stérilet et puis on verra ce que la vie nous offre. Je tombe enceinte très très vite. Je n'ai même pas mes règles une seule fois pour parler concrètement. C'est complètement fou.
Je fais un test en pharmacie, j'ai la force d'aller à la pharmacie à côté de chez nous, je fais le test, je n'en crois pas mes yeux. Puis je retourne dans mon lit, parce que je suis quand même beaucoup dans mon lit. Et puis Fred arrive, je lui dis, il me dit « mais enfin c'est fou ». Et je dis « ben oui, c'est fou ». Et puis voilà, les semaines passent et je n'y crois pas. Je suis tellement dans le deuil et dans la tristesse. Mais d'un côté, quand même, j'ai des...
J'ai déjà eu trois grossesses, donc il y a des signes que je reconnais, mais je ne me sens vraiment pas bien. Je perds du poids, je ne me nourris pas bien, voire pas du tout. Je perds beaucoup de poids en ce début de grossesse et je ne prends pas rendez-vous chez ma gynécologue parce qu'en fait, quand on n'est vraiment pas bien comme ça...
Juste passer un coup de fil, sortir un agenda, prendre un rendez-vous. En fait, ce sont des choses qu'on fait dans la vie de tous les jours, de toute personne sensée et qui a une énergie normale. Mais quand on n'a pas d'énergie, ça demande beaucoup d'énergie. Donc, les semaines passent, les semaines passent. Et puis, de nouveau, Fred me dit, il faudrait quand même aller voir parce que là, clairement, tu es enceinte. Ça se voit et il faut aller vérifier que tout se passe bien.
Donc, j'appelle, on va ensemble à la première échographie. La gynécologue palpe mon bas du ventre et elle me dit, oui, là, on sent bien, en effet, que c'est rond à l'intérieur, qu'il y a certainement une grossesse qui est commencée. Je dois être enceinte de deux mois à ce moment-là. Toujours, je me dis, elle va m'annoncer qu'en fait, il n'y a pas de bébé. Je n'y crois vraiment pas. Je me dis, ce n'est pas possible. Je m'allonge. Elle met...
C'est intravaginal à ce moment-là de la grossesse, donc l'échographie. Et puis assez vite, on voit un petit peanuts, une petite cacahuète qui bat bien, un petit cœur qui doit faire un centimètre, un centimètre et demi, une petite boule. Il me dit, voilà, vous êtes enceinte, félicitations. Et puis, c'est merveilleux. Je crois que je verse une petite larme, Fred aussi. Et puis là, elle bouge la sonde. Et là, je le vois en premier, je me redresse.
J'ai dit, mais j'en ai vu un deuxième. Et alors, elle attendait. Elle regarde et puis, oui, il y en a un deuxième. Et il y avait deux bébés dans mon ventre. Alors là, on pleure tous les deux. Après deux mois, on se dit, c'est incroyable. Il y a deux bébés. C'est fou, c'est fou. C'est un cadeau de la vie. Puis il y a un écologue qui nous dit, mais ce n'est pas grave. On dit, non, mais ce n'est pas grave. On ne pleure pas parce que c'est grave.
On pleure parce qu'on n'y croit pas. C'est incroyable. C'est magique, en fait. Il y a deux petits bébés. Elle, elle fait le côté technique. Elle vérifie. Tout se présente bien. Il y a deux petites poches. Et ça a l'air d'être des embryons qui sont bien accrochés, qui ont envie de vivre, qui sont là. Et c'est fou. Et on sort de là et on se dit, c'est un cadeau de Gaspard, en fait, ces deux enfants. C'est un élan de vie magnifique. Mais d'un autre côté...
Eh bien, je suis toujours en deuil, en fait. C'est normal. Gaspard, il nous a quittés quelques mois auparavant. Le manque à la maison, il est toujours là. J'ai beau avoir deux enfants en moi, finalement, les enfants ne sont pas là. Et ils ne sont pas là physiquement. Donc, le silence... toujours là, mes deux petits vivants sont toujours tristes, même si devant leurs copains tout va bien, je le vois bien, je les connais.
Moi, je ne suis pas bien, je porte la vie, mais je suis en deuil, complètement en deuil. C'est complètement antinomique, en fait, cette double réalité. Et en fait, je m'accroche et je me dis... Je dois arriver au bout de cette grossesse, le plus loin possible, pour que les enfants...
puissent naître le plus tard possible, en sachant bien sûr qu'une grossesse gémelère, on n'arrive jamais au terme, mais pour éviter un autre drame. On en a assez des drames dans la famille. Fred s'occupe bien de tout le monde, il est très heureux de cette nouvelle. Il a toujours voulu avoir cinq enfants. Et voilà, en fait, on en aura eu cinq. Mais cette grossesse est difficile. Donc, on l'annonce à nos deux familles.
À Noël, on leur avait dit qu'on annoncerait le sexe du bébé à Noël, et puis là, on annonce qu'il y a une petite fille et une autre petite fille. Du coup, c'est les fusions, évidemment. C'est les grandes joies. Personne ne s'y attendait, tout le monde est surpris. Et il y a juste, dans ma famille, comme j'ai un papa médecin, il connaît les risques. Et lui me dit, mais tu réalises que c'est ta quatrième césarienne ?
que c'est une grossesse gemelaire, que tu as plus de 35 ans, ce qui est officiellement, je suis vieille au niveau gynécologique, mais c'est comme ça. Donc oui, il y en a deux. Oui, c'est ma quatrième césarienne, mais oui, ça va bien se passer parce qu'on croit en... la vie, on croit en notre bonne étoile et on va tout faire pour que ça se passe bien.
¶ Accouchement Dramatique des Filles
En fin de grossesse, je suis à 35 semaines de grossesse, donc c'est quand même pas mal pour des jumelles. Je sens les contractions, c'est les premières contractions de ma vie en fait, vu que je n'en ai pas eu pour les trois grossesses précédentes. Et c'est la nuit entre le 8 mars et le 9 mars. Journée de la femme d'ailleurs et en plus pleine lune. Je me dis que c'est une super nuit pour accoucher de deux petites filles qui vont devenir des grandes dames.
Je garde mon esprit positif, mais d'un côté, je tremble. Quand Fred m'amène à l'hôpital, il est minuit. Je me rends vraiment compte que ça ne va pas du tout se passer comme pour les autres grossesses.
La césarienne commence et mes sensations ne sont pas comme pour mes trois autres enfants. J'entends un bébé pleurer, je comprends que c'est... une des miennes, mais je sens surtout à l'intérieur de mon corps un froid immense, un froid comme si on m'avait jeté un seau de glaçon à l'intérieur du corps. et que ce froid se propage partout, dans mon ventre d'abord, et puis dans mes membres, je ne suis plus capable de bouger.
Je vois, j'aperçois deux nouveaux-nés qu'on me montre, mais je ne suis pas capable de sourire ou de dire quoi que ce soit, alors que pour mes trois aînés, je leur parlais, je leur disais « Maman est là, j'arrive ». Là, je vois, mais c'est flou. J'entends quelqu'un qui dit...
que l'une pèse deux kilos et que l'autre pèse un kilo et demi, mon esprit me dit « c'est pas beaucoup ». Voilà, ça c'est le côté un peu rationnel de la maman. Mais en fait, ça ne se passe pas du tout comme j'aurais aimé que ça se passe. Tout devient très vite noir, en fait. J'aimerais pouvoir le dire. Je ne peux plus parler, je ne peux plus bouger ni mes doigts, ni mes lèvres. Ce froid m'envahit. Je ne sens plus rien. J'entends au loin comme si...
Tout se passait très, très loin de moi, mais j'entends que toutes les machines bipent. J'entends très, très loin mon mari qui me parle comme s'il parlait à travers un nuage d'oie. qui me dit « Alex, ne ferme pas les yeux, reste avec moi. Alex, reste avec moi, reste avec moi. » Mais c'est tellement loin de moi. Je me rends compte que je suis en train de partir. J'entends aussi une personne qui dit « il n'y a pas de sang à St. Luke's Hospital ».
Et là, quand même, de nouveau, mon esprit me dit « mais moi, je suis à Macatimède ». Donc Macatimède, c'est l'autre hôpital, les deux grands hôpitaux. « Je suis à Macatimède, pourquoi est-ce qu'on parle de Saint-Luc ? » Et la dernière phrase que j'entends avant de... tombé dans le coma, en fait, c'est « il faut appeler la Croix-Rouge ». Et là, je pense que mon esprit a complètement démissionné, parce que pour moi, la Croix-Rouge, dans ma tête, c'est...
C'est la dernière chance, la Croix-Rouge, c'est quand on est dans la jungle, dans un pays en guerre, quand il n'y a vraiment plus de soins hospitaliers. Et là, à mon accouchement, à la naissance de mes filles, j'entends quelqu'un qui dit, comme la dernière chance, il faut appeler la Croix-Rouge. Et là c'est le trou noir. Je me réveille.
Dix heures après environ, mais je ne vois toujours pas grand-chose, mais je suis allongée, je suis dans une autre pièce. En fait, je comprends, une infirmière me dit que tout va bien, je suis aux soins intensifs, on s'occupe de moi, on est en train de me donner du... tu sens que la situation est OK. Et moi, je me réveille un peu, j'ouvre un œil, je retombe, je me sens extrêmement faible, je ne comprends pas ce qui se passe, j'ai l'impression qu'il fait noir.
Je sens qu'il y a du liquide qui coule entre mes jambes. J'en déduis que c'est du sang, mais je suis incapable de vraiment raisonner, de vraiment poser des questions, d'analyser la situation. Je suis... presque mourante en fait, sur ce lit. Fred y fait des allers-retours. Je comprends qu'il est au four et au moulin. Et je crois qu'il a envie de me faire sourire parce que quand il est là, il ne reste pas longtemps. Mais il vient juste s'assurer que je suis toujours en vie d'abord.
Et alors, il me dit, tu ne te rends pas compte, en bas, il y a plein, plein de donneurs pour toi. Le personnel de Macati, là, ils ne savent plus où donner de la tête avec tous ces blancs qui débarquent de partout. Alors bon, j'imagine, oui, c'est marrant, j'imagine dans le bureau, le petit bureau de dons de sang, un afflux de gens qui viennent donner leur sang.
Il m'explique qu'il y a aussi des amis qui les aident, qui se sont improvisés employés bénévoles de l'hôpital pour accueillir toutes ces personnes. Et qu'il y a même des soldats de l'armée américaine qui sont venus pour me donner leur sang et que du coup, je vais être très forte. Il me raconte des choses comme ça qui me font sourire et un petit peu quand même. Et puis, je retombe inconsciente parce qu'en fait, j'ai toujours une hémorragie interne qui continue. En fait, 24 heures après...
Ma gynécologue, elle est déjà passée de toute façon plusieurs fois pour vérifier mon état, mais elle me dit que maintenant ils ont récolté assez de pochettes de sang et qu'on va pouvoir terminer l'opération qui n'avait pas été terminée et qu'il faut me rouvrir. Donc je repasse sur le billard le lendemain matin. De nouveau, je ne comprends pas très bien ce qui se passe. Honnêtement, je suis ce qu'on me demande de faire. Deux jours après cette nouvelle intervention, je suis...
Hors de danger, normalement, mais je suis toujours extrêmement faible, je suis toujours aux soins intensifs, mais j'arrive quand même à raisonner et je ne suis plus inconsciente. Je demande à Fred, est-ce que tu peux m'expliquer ? Maintenant, j'ai compris qu'il y avait eu un problème.
avec mon sang, mais je n'ai pas compris l'ampleur et pourquoi. Est-ce que toi, tu sais, est-ce que tu peux m'expliquer ? Moi, j'ai entendu, alors je lui raconte tous mes sens qui sont partis pendant la césarienne, le fait que je l'entendais m'appeler mais que je n'étais plus capable de répondre et que la dernière phrase que j'ai entendue...
C'est une infirmière qui disait « il faut appeler la Croix-Rouge » et que je suis partie à ce moment-là. Il me dit « t'as bien fait de t'endormir à ce moment-là » parce que la réponse a été très très rapide dans les secondes qui ont suivi.
Le message de cette infirmière qu'il faut appeler la Croix-Rouge, une autre infirmière est arrivée en disant qu'ils n'ont pas de sang non plus à la Croix-Rouge. Et là, Fred me raconte ce qui s'est passé en fait. Il était resté... témoin de ces quelques minutes, en fait ça a duré très très peu de temps, mais de ces quelques minutes de chaos, de naissance de nos filles, de sang, il me dit, il y avait du sang partout, tu n'as même pas idée.
Tout le monde avait du sang sur lui ou sur elle, l'anesthésiste, la gynéco, les infirmières. Il y avait du sang sur le sol, il y avait du sang partout. Tu te vidais de ton sang de partout. Et ils ont appelé Sintlux, ils ont appelé les jeunes hospitales, ils ont appelé la Croix-Rouge. Quand la réponse a été la Croix-Rouge, il n'en a pas. Là, il y a une infirmière qui m'a regardée et j'ai vu dans ses yeux « Monsieur, je suis désolée pour vous ».
¶ L'Action Héroïque de Fred
Et là, ça a été un électrochoc. Je ne pouvais pas te laisser mourir pour une bête histoire de sang. C'est ça qu'il m'a dit. Et c'est incroyable, mais il s'est levé et il a dit au médecin, c'est quoi le problème ? Il vous faut du sang. vous la gardez en vie, donnez-moi une heure, je vais vous trouver du sang. » Et il a quitté la pièce.
Et en fait, ce qui s'est passé, c'est qu'au moment où ils ont ouvert mon utérus, pour la quatrième fois, j'ai eu ce qu'on appelle une atonie utérine. C'est en fait l'utérus qui... n'a plus de tonus, c'est atone, c'est sans tonus. Donc, plutôt que de se contracter, comme après tous les accouchements, une fois qu'on a sorti le bébé et le placenta, ou les bébés et le placenta, l'utérus, naturellement, chez tous les mammifères femelles, se...
le mien est resté complètement ouvert, comme si les bébés étaient encore là, avec les vaisseaux sanguins qui nourrissaient les deux placentas. C'était la catastrophe. Je suis anégatif. Mon sang est anégatif. Alors, je sais qu'en Europe, ce n'est pas très courant. Il y a entre 6 et 10 % des gens qui sont dans du réseau négatif.
On me l'a déjà dit, mais bon, voilà, sans plus. Maintenant, ce qu'on n'avait pas du tout compris, en fait, c'est qu'à Makati Med et dans les autres hôpitaux de Manille, il n'y a pas de sang Arésus négatif parce qu'en fait, c'est un sang qui est quasi inexistant dans les...
les gens d'origine asiatique. C'est fou de se dire qu'il y a des différences de Rhesus en fonction de la population, mais c'est comme ça. Et ils n'avaient pas préparé, en fait, ils avaient une pochette de sang, donc c'est-à-dire un peu moins d'un demi-litre de sang anégatif, et c'est tout.
¶ Un Élan de Solidarité Exceptionnel
Donc Fred m'explique qu'il a quitté la pièce, il a été juste derrière la porte de la salle d'op et il a commencé à appeler d'abord son associé, dont la femme est au négatif. qui est une amie. Elle lui avait dit, un peu en rigolant, tu sais, je suis au négatif, s'il y a un souci, il les appelle en premier. Par chance, leur téléphone est allumé. Il est une heure et demie du matin. Donc, ce sont les premiers arrivés. C'est ma première donneuse. Son cerveau va assez vite, contrairement aux miens.
Et il appelle un ami par quartier. C'est comme si on était à Paris, un ami par arrondissement. Et il appelle le premier qui répond. Il dit, voilà, je te passe les détails. Alex a besoin de sang, à négatif ou négatif, c'est les seules possibilités. Envoie-moi qui tu connais, qui a ce sang, va sonner aux portes, réveille tout le quartier, passe des coups de fil, envoie des WhatsApp, hop, et hop, il passe à l'ami suivant qui habite dans le quartier d'à côté.
Et en fait, voilà, comme ça, très, très vite, il y a eu, entre guillemets, un responsable par quartier qui est devenu deux, trois, quatre. Ça a été exponentiel. Et il y a vraiment eu, en l'espace de quelques heures, un élan communautaire. La plupart des gens n'étaient pas à négatif. Sous-titrage Société Radio-Canada
Il y a vraiment eu un élan de communauté exceptionnelle que Fred, finalement, a réussi à engendrer. Il y a eu plein, plein d'autres personnes dans l'école dans laquelle je travaillais. La direction, le matin, est arrivée, a aussi reçu ses messages, je ne sais pas qui, et a commandé un van pour mettre. Il y avait six enseignants dans toute l'école qui étaient soit au négatif ou à négatif. Et ils ont dit, laissez vos élèves.
On s'en occupe, quitter tout, abandonner tout et partir à l'hôpital pour Alexandra. Et plein d'autres gens ont eu le même réflexe. Il y en a même qui sont arrivés en pyjama. Ils ont abandonné leur travail, leur famille en se disant...
Je suis à négatif ou au négatif. Je peux lui donner mon sang. J'y vais. Tous ces gens arrivaient. Et c'est vrai que c'était tout des Caucasiens. Donc, il y avait des Espagnols, des Anglais, des Australiens, des Américains, des Belts, des Français. Il y avait de tout. Qui débarquait, qui débarquait. Ils sont tous arrivés dans les 12 heures qui ont suivi l'accouchement.
Pour me donner leur sang, il y a une Américaine qui a commandé des pizzas pour tout le monde. Ils ont commencé à bavarder. En fait, finalement, la seule chose qui les reliait, c'était qu'ils étaient... à négatif ou au négatif, et qu'ils étaient là pour sauver une femme que la plupart ne connaissaient pas. Parce que, bien sûr, ceux de l'école et mes amis, ils me connaissaient. Mais c'est qu'une toute petite partie...
Il y a eu en tout, apparemment, parce que j'ai demandé à ma catimètre de me donner le fichier des donneurs, plus de 70 personnes qui sont venues me donner leur sang. Je crois que c'est toute la population qui est à négatif ou au négatif de Mani. Grâce à eux, et grâce à tout cet effort, finalement, je m'en suis sortie.
¶ La Vie Sauvée par le Sang
Quand Fred me raconte tout ça et que je réalise l'ampleur du drame et de ce qui s'est passé dans cette salle d'up où... Très vite, j'étais inconsciente. Je ne m'en suis pas rendue compte quand je réalise que c'est lui qui m'a sauvée, finalement. Parce que s'il ne s'était pas levé pour dire « je vais trouver du sang », eh bien... Tout le staff aurait abandonné parce qu'une patiente qui a perdu tout son sang, s'il n'y a pas de sang nulle part dans la ville à lui donner, on abandonne et on dit...
Sorry, sir. Et ça, je me dis, c'est fou. Je veux dire, quand même, mon mari m'a sauvé la vie. Alors, je lui dis ça et puis il me dit, mais non, pas du tout. Tous les hommes auraient fait la même chose. Mais je ne pense pas. Je pense que ça dépend du caractère. Certains seraient peut-être restés à côté de leur épouse, à serrer la main, à pleurer ensemble, à vivre un dernier moment ensemble. Mais je crois que...
Fred, c'est un homme d'action. Il y a un problème, il y a toujours une solution. Il est comme ça. Il est comme ça dans la vie. Et là, vraiment, grâce à la manière dont il a réagi... en l'espace d'un centième de seconde, parce qu'il n'avait pas le temps de penser à toutes les solutions possibles, il s'est levé, il a dit « je m'en vais maintenant, vous la gardez en vie, je vous trouve du sang ». Et en fait, il m'a vraiment sauvé la vie.
C'est la plus belle preuve d'amour, je crois, qu'on peut offrir à quelqu'un. C'est de se sauver l'un l'autre dans des moments comme ça. Bon, là, c'est évidemment très extrême parce qu'on parle de vie ou de mort. Mais je crois que dans la vie, il y a des moments où on a vraiment besoin de s'épauler. de se tendre la main et de dire « je suis là pour toi, compte sur moi ».
¶ Récupération et Retour à la Vie
Puis je discute avec ma gynécologue. Voilà, ça fait deux, trois jours maintenant. J'ai repris mes esprits. Je comprends la gravité de ce qui s'est passé. Je suis toujours aux soins intensifs. Je suis toujours vraiment pas bien, avec plein de tuyaux dans tous les sens et tout.
Mais voilà, mon cerveau refonctionne et je lui dis, mais au final, alors, j'ai eu besoin de combien de litres de sang ? C'est quoi ? Et puis, elle me dit quand même 15 pochettes. Donc, une pochette de sang, c'est un peu moins d'un demi-litre. Donc c'est entre 7 litres et 7,5 litres de sang. C'est incroyablement énorme parce qu'une femme de mon gabarit a en moyenne 6 litres de sang dans son corps. Donc en fait, j'ai eu plus.
que mon sang de départ. Donc, j'ai vraiment eu un renouveau complet de mon sang. Enfin, c'est entre guillemets du jamais vu. Alors, il me garde quand même en observation pour vérifier que mes organes acceptent tout ce sang. Mes poumons, mon cœur, mon foie. Parce que c'est ça aussi, après, c'est que...
Bref, il faut que ça se passe bien avec les organes. Et apparemment, mes organes, ils ont tenu le coup. Donc, pendant les premiers jours où je suis aux soins intensifs, donc entre un petit peu la vie et la mort, à essayer de comprendre ce qui s'est passé et à recevoir du coup tous ces dons de sang et puis toutes ces visites de médecins. Je demande quand même, mais où sont mes bébés ? Où est-ce qu'elles sont, elles ? Parce qu'elles ne sont pas près de moi.
Elles sont en néonates, non pas parce qu'elles en ont besoin, parce qu'en fait, malgré leur petit poids, ce sont deux petites filles, deux petits bébés en pleine santé. Et d'ailleurs, la pédiatre... que je connais bien parce que c'était elle qui s'était occupée de notre Gaspard depuis sa naissance et qui avait beaucoup vibré avec lui et qui avait aussi été extrêmement triste de son départ. Elle vient me voir.
Pendant que je suis aux soins intensifs, je crois, après la deuxième opération, elle me prend la main et elle me dit « il ne faut pas t'inquiéter pour tes petites, on s'en occupe ». Tout va bien. Oui, elles sont légères, mais elles se nourrissent bien. Elles font bien popo. Elles régulent leur température et elles respirent super bien. Alex, tu devrais aller voir, elles respirent vraiment bien. Elles sont magnifiques. Ne t'inquiète pas pour elles, on s'en occupe.
Occupe-toi de toi. Je sais que tu es quelqu'un de fort. Je sais que tu vas y arriver. Elles ont besoin de toi. Donc voilà, les filles sont... avec cette femme et l'équipe en néonates. Et le troisième jour, finalement, mes deux grands peuvent venir me voir aux soins intensifs.
Et puis là, ma petite fille de 9 ans, elle pleure en me voyant parce qu'elle me dit « Je croyais que je ne te reverrai plus jamais, maman. » En fait, ça fait trois jours qu'elle sait que ses sœurs sont nées et ça fait trois jours qu'elle ne me voit pas et qu'on ne lui dit pas. Et que voilà, elle sait très bien que parfois, on est à l'hôpital et on n'en ressort pas. Donc, elle pleure et je lui dis que ça va aller et puis que je vais m'en sortir. J'ai juste encore besoin de quelques jours.
Et mon petit garçon, là, il est tout content. Il me fait plein de bisous. Je crois qu'ils sont contents. Ils sont rassurés de me voir au bout de trois jours. Même si je suis aussi pâle que les draps de lit et que le mur derrière moi. Et qu'il y a des tuyaux partout. On peut se parler. voix, que j'ai toute ma tête. Mais c'est quand même des épreuves dans une famille pour des petits-enfants, comme ça, de vivre tout ça en l'espace d'une année.
Quand je quitte les soins intensifs après une semaine pour aller dans une chambre à l'hôpital pour les derniers examens, les jumelles sont là près de moi. Elles sont toutes mignonnes, toutes petites. C'est vraiment des petites fées. Et je sens que je vais mieux. Même si j'étais toujours faible. Mais honnêtement, je marche, ça va. Et c'est une question de temps. Et donc, l'hôpital me laisse partir avec un petit peu plein de choses à prendre.
des médicaments et tout ça, mais ils me laissent partir. Et voilà, on est enfin à la maison. On est à six, avec une étoile au milieu, donc sept. Et c'est une belle histoire qui commence.
¶ Une Nouvelle Vie Reconstruite
Après quelques mois à la maison, on a continué à surveiller ces fameux organes, mais tout franchement fonctionne bien. Je reprends la vie, en fait. Je décide de ne plus reprendre le travail. Je pense qu'il faut que je guérisse. Physiquement et psychologiquement, la naissance des jumelles a eu lieu, elles sont en bonne santé, j'ai survécu, ma famille va mieux.
Maintenant, j'ai envie d'écrire un livre qui raconte l'histoire de Gaspard. C'est un projet que je commence à ce moment-là, qui me tient vraiment à cœur. Je suis aussi artiste peintre, en plus d'être prof. d'art et de français à la British School. Donc là, j'arrête l'enseignement et je me consacre à mon art et à mon écriture et à ma famille. Et puis aussi, de temps en temps, quand même, on sort parce qu'à Manille, on a une chouette vie sociale. Il y a toujours des fêtes à gauche, à droite.
une ambiance un peu tropicale. Dès que je sens que j'ai un petit peu d'énergie quand même, on va revoir les amis qui me font une grande fête quand on se voit. Un soir à une soirée un peu plus grande, un espèce de cocktail comme ça.
Comme il y a parfois pour les expats à l'étranger, il y avait pas mal de monde. Et là, je rencontre un groupe de personnes, je me présente, comme on fait quand on fait la connaissance pour la première fois, je dis mon nom. Et il y a un homme dans le groupe qui me fait répéter mon nom. Je répète, et puis il me dit, il est américain, vu son accent et la façon dont il parle anglais, il me dit, mais votre nom me rappelle quelque chose ?
C'est pas vous, la femme, là, qui avait accouché il y a quelques mois, avec tout le drama autour et le don de sang ? Et je dis, oui, oui, c'est moi. Elle me dit, ah, mais vous savez, je vous ai donné mon sang, moi, je suis un négatif.
Et il me regarde et il me dit, mais vous êtes tellement belle, vous avez l'air tellement en forme, c'est magnifique. Et là, je le serre dans mes bras, on se serre l'un l'autre. Parce que je lui dis, mais c'est vous, c'est vous qui êtes magnifique, c'est vous qui m'avez donné votre sang, c'est grâce à vous que je suis là, vous m'avez sauvée, vous êtes mon frère de sang.
Après ça, on n'est pas forcément devenus les meilleurs amis, mais c'est un moment très particulier de rencontrer ces personnes qui, quelques mois avant, ont participé à ma survie, au début de ma seconde vie. et de pouvoir se dire merci physiquement par une accolade, une embrassade, quelque chose de physique.
¶ Célébration de la Vie et Gratitude
Donc un an après, je vais quand même franchement beaucoup mieux. La vie a repris et puis les mois passent. petites filles, nos petits bébés, elles sont adorables. Vraiment, c'est magnifique de les avoir à la maison. Mes deux grands sont rayonnants. d'amour et de joie d'avoir deux petites filles comme ça à cageler. Et on se dit, il faut quand même fêter leur première année. Et ça fait un an que toute cette histoire s'est passée.
Et on fait une petite fête pour les enfants, évidemment. Mais on se dit, tiens, si on faisait une soirée où on invitait tous mes frères et sœurs de sang, dont on a les contacts, vu cette liste que ma catimètre m'avait donnée. Il y a quelques e-mails, quelques numéros de téléphone, 70 personnes sur la liste.
L'un dans l'autre, je pense qu'à ce moment-là, je connaissais quand même un tiers de la liste. Je les avais rencontrés, les gens étaient venus se présenter et c'était toujours très émouvant d'ailleurs. Mais donc là, on invite tout le monde, on réserve un petit bar à Manille.
et on lance une invitation et le thème de la soirée c'était soirée rouge rouge comme le sang et les personnes s'ils avaient envie ils pouvaient venir habiller en rouge tout le monde a une chemise rouge chez soi ou une robe rouge
Et c'était super sympa. Et c'était pour tous nos amis aussi, même ceux qui ne m'ont pas donné leur sang, parce que finalement, tout le monde a aidé, tout le monde nous a aidés, nous a supportés. Et c'était une belle soirée. Et à cette soirée-là, il y a eu quelques personnes qui sont venues. Juste se présenter, boire un verre avec nous, célébrer la vie. J'ai pu leur dire merci. Et puis, chacun a continué sa vie, chacun de son côté.
¶ Retour à Bruxelles et Héritage
Aujourd'hui, nous vivons maintenant à Bruxelles. On a quitté les Philippines il y a quelques années. Nos deux grands devenaient des adolescents. Et puis voilà, on est resté dix ans à Manille, on a vécu énormément de choses là-bas, mais on avait envie de se rapprocher de nos familles et de nos amis d'ici. La communauté là-bas, elle reste vraiment...
Dans mon cœur, elle est très importante à mes yeux pour tout ce qui s'est passé, tout ce qu'on a vécu ensemble. On ne l'oubliera jamais et je n'oublie pas du tout. nos amis, nos contacts et tout ce qui s'est passé là-bas, la solidarité qu'il y a eu dans cette nuit du 8 au 9 mars 2016.
Je sais qu'il y a eu un groupe Facebook, d'ailleurs, qui s'est créé le lendemain de ce drame Rhesus Négatif aux Philippines, où toutes les personnes qui sont Rhesus Négatif s'inscrivent sur ce groupe. Et donc, quand il y a des demandes... Je me dis que c'est une petite chose, mais qui peut peut-être aider d'autres personnes qui n'ont pas le même réseau que nous, ou la même façon de réagir. Cet acte de solidarité, il m'a sauvé moi.
C'est indéniable, mais il a vraiment sauvé aussi toute ma famille, parce que mes deux aînés de 9 et 7 ans Ils n'auraient pas supporté de perdre leur maman, même pas un an après avoir perdu leur petit frère. Les deux petites filles, elles avaient besoin de leur maman, évidemment, d'un papa et d'une maman. Et en fait, de venir comme ça donner son... Ce jour-là, pour...
Aider cette femme qui était moi à survivre, en fait, ça a permis à toute une famille de survivre. Et aujourd'hui, on est heureux, je crois qu'on peut le dire. On est heureux, on va bien. On a vécu beaucoup de choses et donc, du coup, la vie a une saveur. différentes et c'est clairement tout cet acte de solidarité, toute cette action menée par les autres qui nous a permis de vivre ainsi les années qui suivent.
Vous venez d'écouter Transfer, épisode 357, un témoignage recueilli par Astrid Verdun. Cet épisode a été produit par Slide Podcast. Direction éditoriale, Christophe Caron. Direction de la production, Sarah Koskevic. Direction artistique, Benjamin Septemours. Production éditoriale, Sarah Koskevic et Benjamin Septemours. Prise de son et montage.
Victor Benhamou. Habillage musical. Johanna Lalonde. L'introduction a été écrite par Sarah Koskiewicz et Benjamin Septemours. Elle est lue par Aurélie Rodriguez. Retrouvez Transfer tous les jeudis sur Slate.fr et sur votre application d'écoute préférée. Découvrez aussi Transfer Club, l'offre premium de transfert. Deux fois par mois, Transfer Club donne accès à du contenu exclusif. Sous-titrage Société Radio-Canada Pour proposer une histoire,
