¶ Introduction à un Amour Brisé
Elle a un travail prestigieux, trois enfants et un mari aimant. Dans Style Alice, Julianne Moore incarne une femme à qui tout réussit. mais qui voit sa vie bouleversée par une maladie foudroyante et dont l'entourage est forcé de redéfinir ce que veut dire aimer, soutenir et rester. Quand Ariane rencontre Philippe, ils savent déjà qu'ensemble, ils vont tout construire.
Leur vie s'écoule alors entre travail, amour et enfant. Jusqu'au jour où il faut tout reconstruire. Vous écoutez Transfer. Ce témoignage a été recueilli par Ilona Catelin et Yann Besson.
¶ La Belle Vie Avant le Drame
Je rencontre Philippe à un mariage d'amis que nous avons en commun. On n'est pas assis ensemble à la table des mariés. Je le trouve tellement mignon. Je trouve ça un peu dommage. Mais bon, la soirée avançant, la musique, la danse, je finis par me rapprocher de lui. Et on parle, on parle. C'est vraiment très sympa. Mais moi, j'habite à l'étranger. Petit à petit, je commence à me dire quand même.
Ce n'est pas comme avec d'autres rencontres. J'ai vraiment envie de le revoir. On se donne rendez-vous pour se retrouver et passer quelques jours ensemble, cette fois-ci, juste tous les deux. On passe un super week-end ensemble et cette fois-ci, on sait qu'on est amoureux. On commence comme ça une relation longue distance. On a à peu près 24-25 ans. Il faut qu'on prenne une décision. Soit on arrête, soit on passe un cap. C'est lui qui me rejoint.
Un an après, on choisit de rentrer en France, de se marier, et puis on a notre premier enfant une année après, donc en 2001, notre fils aîné. On a un deuxième enfant, vraiment on mène... La vie rêvée sur le papier, on va dire, la maison, un boulot intéressant pour chacun, nos deux enfants qui grandissent. Et puis à l'approche de la quarantaine, on a notre troisième garçon. c'est la belle vie. Les années avancent. On arrive en 2020, donc une période Covid.
L'été, on part en vacances, en famille, au bord de la mer. C'est vraiment chouette de se retrouver comme ça tous ensemble après cette période de confinement. Et puis la rentrée, la routine, voilà.
¶ Les Premiers Signes Alarmants
Philippe attrape le Covid, mais bon, on n'est pas d'un naturel inquiet, il fait beaucoup de sport. Et puis, il y a quand même quelques soucis de santé qui s'enchaînent après ça. On est en octobre 2020. Il se trouve que suite à ses différents soucis de santé, Philippe est en arrêt maladie, donc il est à la maison. Il se trouve que les enfants sont là aussi parce que c'est une période de vacances scolaires. Moi, je suis derrière mon ordinateur et je l'entends qui monte les escaliers.
Et il me dit, voilà, j'ai mal à la tête. Il se trouve qu'il est assez sujet à des migraines, des maux de tête, donc je ne m'inquiète pas plus que ça. Il me prévient juste qu'il va s'allonger, se reposer un petit peu. Donc, il ferme la porte. Moi, je continue ma réunion. Quand on termine, je rentre dans la chambre, je le vois là, il est allongé, il ne dort pas. Il me dit qu'il a encore très mal à la tête. Je ne sais pas comment expliquer, mais je me dis qu'il se passe un truc.
Je lui dis, écoute, je pense que ce serait mieux d'appeler le médecin. Donc, il ne veut pas. Il me dit, ça va passer. J'ai pris un doliprane. Ça va faire effet. On discute un petit peu et puis j'insiste. Donc, je prends son téléphone et puis je lui demande de faire le numéro du médecin. Donc, je parle avec le médecin, je lui explique ce qui se passe et je dis, je ne sais pas expliquer, mais...
¶ L'Urgence et le Diagnostic Choc
Il y a un truc qui n'est pas normal. Et donc, le médecin me dit, emmène-le aux urgences. Tu iras plus vite en l'emmenant toi-même. Je me dis, bon, il faut aller aux urgences. C'est reparti, on va refaire des examens. Je lui demande de se préparer. Il se lève, il descend les escaliers, il titube un peu. On descend et je dis aux enfants « dis au revoir à papa » parce qu'à ce moment-là, je me dis « c'est grave, j'ai aucune idée de ce qui se passe ».
On prend la voiture et nous voilà parti pour l'hôpital. Je vois son état se dégrader à côté de moi, mais vraiment de minute en minute. Il ne me parle plus, il ne répond plus à mes sollicitations. Je me dis là, il n'y a qu'une chose à faire, c'est aller vite, mais en sécurité, en vie, aux urgences, à l'hôpital. Je lui explique ce qui est en train de se passer, je dis voilà, on va à l'hôpital, reste avec moi, quelqu'un va s'occuper de toi, je suis là.
Il ne me regarde plus et il s'affaisse de plus en plus. Je finis par arriver aux urgences et là je sens que la panique monte et donc je rentre et je crie. J'ai besoin d'aide, il y a mon mari qui est en train de faire un malaise. Il l'emmène et puis terminé quoi.
¶ Seule Face à l'Inconnu
Il est de l'autre côté des urgences. Et moi, je me retrouve là, toute seule. Et puis, je ne peux pas attendre, en fait. Enfin, je m'assieds là où on attend, aux urgences, mais c'est trop anxiogène. Je suis dans tous mes états, en fait. Donc, je décide d'aller marcher. Je fais le tour de l'hôpital. J'ai mon fils aîné.
qui m'appelle. « Alors, maman, qu'est-ce qui se passe ? » J'essaie d'être rassurante et en même temps, je ne mens pas. Je dis « je ne sais pas ». J'ai un double appel, donc je dis « je te rappelle plus tard ». Et là, c'est le médecin des urgences qui m'appelle. Vraiment, j'ai peur. croit qu'il va m'annoncer qu'il est mort. Il me dit, venez, je vous attends. Je retourne aux urgences, il vient me chercher, il m'emmène à l'écart.
J'ai mes lunettes, j'ai le masque, j'ai de la buée de partout, je pleure. Il me dit « c'est grave, il est en salle d'opération, on fait de notre mieux ». Il m'explique qu'il a fait un AVC. Il est plongé dans le coma, mais avec ses mots de médecin, il me fait comprendre qu'il peut mourir. Il me dit qu'il n'y a rien à faire d'autre que de rentrer chez moi. Je lui explique que j'ai des enfants, donc je lui demande ce que je dis aux enfants.
Il me dit « pour l'instant, on ne sait pas ». Je ressors et je me dis « ok, donc je dois rentrer chez moi, mais je ne me sens pas capable de prendre le volant ». Je suis complètement choquée. J'appelle mon papa.
¶ Le Fardeau des Annonces Familiales
Je lui explique la situation. Déjà, il me dit, il y a les trois enfants qui t'attendent à la maison. Tu ne peux rien faire. Mais par contre, toi, ta mission, c'est de rentrer en vie à la maison. Il me dit des choses du style, de toute façon, pour l'instant, on ne sait pas, donc il faut attendre. Je finis par me calmer, je monte en voiture et puis je rentre à la maison, tranquillement.
Mes filles ont 18 ans, 15 ans et 8 ans. Le petit de 8 ans est dans la salle de jeu et les deux grands m'attendent pour avoir des nouvelles. Je leur explique ce que j'ai compris de la situation. que leur père a fait un AVC, donc du sang dans la tête, et qu'il est opéré pour essayer de faire sortir le sang. C'est une opération extrêmement délicate et dangereuse, et qu'on ne sait pas s'il va survivre à l'opération.
On pleure, mais en même temps, on espère. J'ai un premier appel qui me dit que la première opération est terminée, que ça s'est bien passé, mais qu'il doit retourner en deuxième opération. Et ça, ils me disent que ce n'est pas bon signe. Donc vraiment là, l'alerte, ce n'est plus l'alerte rouge, c'est l'alerte rouge, rouge, rouge, rouge, foncé. Et je vais me coucher et puis je ne dors quasiment pas. Le lendemain, aux premières heures, on me dit qu'il a été opéré.
il est vivant, que son état est stable, il est plongé dans le coma, il est en réanimation. J'y vais, j'arrive dans l'aile de réanimation.
¶ Le Premier Contact en Réanimation
Je me présente, un médecin vient me chercher et m'emmène d'abord dans une salle. Il me pose la question rituelle, qu'est-ce que vous avez compris de la situation ? Je répète un petit peu là où j'en suis. Et donc, il me réexplique avec vraiment beaucoup de douceur, de calme, ce qui se passe. Il m'explique le coma. Il m'explique comment je vais le voir là, comment il est. La seule question que je lui pose, c'est est-ce qu'il va s'en sortir ?
Il me dit, on fait de notre mieux, mais c'est les prochaines 48 heures qui vont être déterminantes. Et donc là, j'arrive dans son box. Je vois comme dans les films, sauf que c'est ma vraie vie. Je vois le box, il y en a trois, fermé uniquement par des rideaux blancs. Il est allongé sur ce lit d'hôpital. Tout son corps est sous le drap blanc.
Sa tête est dans un immense pansement blanc. Il est intubé, il est perfusé, il y a des fils collés partout et des machines. Ça clignote et ça bip et ça ronfle et ça fait un bruit. J'éclate en sanglots, je ressors, je prends un peu de temps pour me calmer, et puis j'y retourne. J'ose pas le toucher, je demande est-ce qu'il est vivant.
¶ Établir un Lien Malgré le Coma
Le soignant me dit, oui, rassurez-vous, il est dans le coma, mais il est en vie, il est vivant, son cœur bat. Je demande si je peux le toucher, je demande si je peux lui parler. Le soignant m'explique, vous pouvez faire ce qui vous fait du bien à vous. Et puis, il me laisse seule et il me dit qu'il est là, à côté. S'il y a quoi que ce soit, je peux aller le chercher, le solliciter. Je touche son bras. Ce n'est pas complètement froid, mais ce n'est pas complètement chaud non plus.
Donc je demande, là aussi je pose la question, est-ce que vous êtes sûrs qu'il est vivant ? Parce qu'il est froid quand même. Et oui, on m'explique que c'est normal, l'énergie du corps est consacrée à maintenir la vie et donc c'est dirigé vers le cerveau, le cœur. Je le caresse un petit peu, comme ça, des petites caresses toutes simples, mais qui me permettent...
Voilà, moi, de reconnecter à lui. Et là, je commence à lui parler. Je lui dis que je l'aime. Je lui demande de ne pas me laisser, en fait. Je lui dis, tu ne peux pas m'abandonner comme ça. Bas-toi. Je lui parle des enfants à la maison, qu'on pense à lui, qu'on l'aime fort, qu'on est là. Ça me fait du bien parce que j'y crois qu'il est vivant.
Jusqu'à maintenant, j'avais juste eu la peur, la peur tout le temps. J'y suis, là, je le vois. Donc, je n'ai pas peur qu'on m'appelle pour m'annoncer qu'il se passe un truc, parce que là, je vois bien que c'est calme, en fait. Je suis calme et en confiance. quand je suis à côté de lui, quand je peux le toucher et quand je lui parle. Quand je suis là, avec lui, dans ce box de réanimation, le temps ne s'écoule plus de la même façon. Je pense que je reste plusieurs heures.
À un moment donné, je me souviens quand même que je suis une maman et que mes enfants m'attendent à la maison. Je rentre. Ensuite, je préviens évidemment la famille. C'est terrible de devoir appeler ses parents. J'appelle ma famille aussi. Je détruis une part de la vie de ces personnes en leur faisant une annonce aussi terrible. C'est une double peine, c'est triple, quadruple. C'est une tonne, en fait, parce que je me retrouve à devoir expliquer.
répondre à des questions auxquelles je n'ai pas les réponses et à devoir consoler. Et sans pouvoir dire « ne vous inquiétez pas, ça va aller, il est pris en charge, le pire est passé ». Je ne peux pas dire ça. Je passe quelques appels et ensuite j'appelle son frère. Je lui demande s'il peut venir avec sa famille pour qu'il y ait quelqu'un à la maison. Il me dit « Bien sûr, on arrive ». Je lui demande d'être le relais avec la famille.
Et je lui dis que personne ne doit m'appeler parce que mon portable, quand on m'appelle, je perds 10 points de vie parce que je pense que c'est l'hôpital. Et si l'hôpital m'appelle, ça va être pour m'annoncer qu'il est mort. La vie s'organise dans cet espace temps qui n'a absolument rien de normal. J'ai ces membres de la famille qui sont à la maison, qui s'occupent de tout le quotidien. Leur présence. me permet de me consacrer à ces visites quotidiennes. Je passe tous mes après-midi à l'hôpital.
en rendez-vous avec les médecins quand les médecins sont là, sinon juste en ayant les nouvelles avec les soignants, l'équipe du jour. Et puis, petit à petit, je rentre dans une routine sur place. J'amène des photos. Je viens avec des huiles essentielles pour faire des petits massages. En fait, des choses où j'ai l'impression de me sentir utile. Je me dis que d'une certaine manière, ça met de la chaleur. Donc, je lui parle beaucoup.
Mon discours, en fait, vis-à-vis de lui change au fil des jours. Je lui dis, tu peux partir, je vais m'en sortir, je m'occupe des enfants. Fais comme tu peux, fais ce qui est le mieux, on est là. Je lui dis ça parce que... Jusqu'à présent, j'étais plutôt dans « je m'accroche, tu ne peux pas m'abandonner ». Et là, je commence à me dire que peut-être ce n'est pas juste pour lui de revenir.
¶ Le Réveil: Entre Joie et Incertitude
Les médecins me disent qu'ils vont commencer à diminuer la sédation, ce qui revient à dire qu'on va le sortir petit à petit du coma pour voir comment il réagit, voir ce qui fonctionne. De nouvelles questions viennent, que je pose à l'équipe médicale, c'est comment il va être quand il va se réveiller. Là, ils me disent qu'ils ne savent pas. Et là, je commence à comprendre que ce n'était pas juste vivant ou mort, mais que vivant.
Ça peut être aussi dans quel état. J'ai cette discussion avec les médecins sur l'acharnement thérapeutique. C'est un grand sportif. Il n'aurait pas aimé être un légume, mais qui décide comment ça se passe. Mais il me rassure que ce n'est jamais moi qui devrais prendre une décision. Seule, en tout cas. C'est une décision médicale. Ce jour-là, le médecin me dit qu'ils ont fait une tentative de le réveiller.
Ce que je comprends, c'est que son cœur s'est affolé et qu'ils ont dû le rendormir. On doit être au dixième ou onzième jour et je suis là à ses côtés. L'œil bouge sous la paupière. Waouh ! Ça fait 11 jours qu'il n'y a rien, qu'il n'y a pas un poil qui bouge. Et là, il y a un mouvement. J'appelle, il se réveille, qu'est-ce qui se passe ?
Donc là, on est dans une énième tentative de réveil. Mais c'est long, ça prend du temps. Et là, il se trouve que je suis là. Ils appellent les équipes, ils monitorent tout, ils regardent ce qui se passe. Et moi, je suis concentrée sur ce mouvement. J'ai ma main sur sa main et il y a aussi le doigt qui bouge. Et là, je me dis, ça y est, en fait, il y a un contact, il sait que je suis là. Là, ils me disent, malheureusement, non, parce qu'en fait, ce sont des réflexes.
C'est-à-dire qu'à partir du moment où le corps se réveille, il y a tout un tas de mouvements réflexes. Le processus est enclenché. Je rentre à la maison, donc pleine d'espoir. Le lendemain, j'y vais à nouveau. Il est toujours en salle de réanimation. On doit être autour du douzième jour. Le soignant m'arrête à l'entrée. Il me dit qu'il est réveillé. Je ne rentre pas tout de suite, en fait. J'ai besoin d'un temps.
à la fois un bonheur immense, quelque chose que j'ai attendu, et en même temps une peur immense. Je ne sais pas dans quel état il se réveille, je ne sais pas s'il se souvient de moi, je ne sais pas ce qui fonctionne, je ne sais rien. Je me sens prête et j'y vais. Il me voit et il prononce ma chérie. Je m'écroule en sanglots et je ressors. Je n'ai jamais pleuré comme ça de ma vie. Avec ces deux mots, ça veut dire qu'il m'a vue.
Ça veut dire qu'il me reconnaît. Ça veut dire qu'il sait qui je suis, qu'il m'aime, que ça fonctionne là-haut, puisqu'il est capable de faire toutes ses associations. Donc j'ai toutes mes réponses, en fait. Ce cauchemar, ça y est, c'est fini. Je retourne le voir. La parole n'est pas très très claire, mais il me fait comprendre qu'il a faim et il me demande une pizza avec le nom de la pizzeria où on a nos habitudes. Déjà, je rigole en fait. Tout va bien.
S'il va jusqu'à se souvenir du pizzaïolo, limite je m'imagine lui amener une pizza le lendemain pour lui faire plaisir. Le lendemain, c'est lister tout ce qui fonctionne encore et tout ce qui ne fonctionne plus.
¶ La Dure Réalité des Séquelles
Et on est bien loin de manger la pizza. C'est déjà très bizarre de l'entendre et c'est très difficile pour lui de parler. Mais il parle, il est hémiplégique, donc il y a un côté du corps, en l'occurrence pour lui le gauche, qui ne fonctionne plus du tout.
Donc il n'y a plus de sensations, il n'y a plus de mouvements, il n'y a plus rien, du haut jusqu'en bas. Il ne peut plus s'alimenter tout seul, il y a énormément de séquelles. C'est une période qui est à la fois euphorique et à la fois terrible. Parce que commence aussi là la question de la suite. Et donc, on commence à parler de rééducation. J'apprends un matin qu'une place s'est libérée dans un centre.
¶ L'Isolement du Centre de Rééducation
Le transfert se met en place. Je décide de suivre en voiture l'ambulance. J'arrive au centre et je sonne à l'accueil. Je suis l'épouse d'eux. Et on me dit, mais vous ne pouvez pas rentrer. C'est le confinement, les visites sont interdites. Et ça, pour moi, c'est d'une violence. Je ne comprends pas comment c'est possible. Et du coup, je fais le pied de grue. Mais moi, je ne partirai pas.
tant que quelqu'un ne m'aura pas expliqué comment ça se passe. Une personne responsable du centre finit par sortir dans la cour, donc à l'extérieur. Là, gentiment, m'explique comment ça se passe, comment il va être installé, etc. Puis à un moment donné, il faut bien que je parte quand même. Donc là, je suis en position de guerrière.
J'appelle, j'écris, je fais des mails, je fais des courriers pour obtenir un droit de visite. Je finis par obtenir l'autorisation de venir. J'ai le droit de venir qu'avec un seul enfant. Donc je dois choisir. Je viens avec mon fils aîné parce que c'est son anniversaire bientôt. Mon fils et moi devons nous cacher et des potentielles familles et des patients. Parce que sinon, ils vont dire pourquoi eux et pas nous.
Ensuite, on doit revêtir une combinaison blanche de cosmonautes. En même temps, ça nous fait rire et en même temps, ça nous met en stress terrible. Déjà, il y a le stress en lui-même de la situation. Il y a le stress de revoir. Mon mari et son papa pour mon fils, on ne sait pas comment il est. Et là, on nous dit qu'on a un quart d'heure, 20 minutes, grand maximum. Philippe est là, dans son lit, en larmes et en même temps, en souriant.
On est vraiment dans cette combinaison, donc il n'y a pas de véritable contact. J'enlève quand même le haut de ma combinaison, la capuche et puis le masque pour lui faire quand même un bisou.
C'est un petit bisou chaste, mais c'est quand même le bisou d'une épouse à son mari. Ça scelle les retrouvailles. Ça raccroche à quelque chose de « on est en vie, on est là, on va y arriver ». Je ne peux pas là, mais ce dont j'ai vraiment besoin, c'est un câlin de sentir ses bras autour de moi et de sentir le pilier, le soutien du mari.
Je ne peux pas parce que la combinaison, parce que tout ce qu'on a sur nous et puis parce que son état physique, de toute façon, il n'y a qu'un côté qui fonctionne. Il est d'une immense faiblesse physique, même s'il est d'une immense force psychologique quand même. pour avancer et pour rester vivant. Je finis par obtenir un droit de visite plus régulier et puis les semaines passent et donc aussi les conditions de confinement.
sa souplisse. Je finis par pouvoir aller le voir un peu plus normalement. Je me crée un petit rituel, en fait. Je vais acheter une pâtisserie. Il a réappris petit à petit à pouvoir manger. C'est encore assez difficile, mais il peut à nouveau se nourrir de nourriture molle. On déguste la petite pâtisserie. Il est sur le fauteuil.
J'essaye de garder des petits moments d'intimité, de douceur, de lui apporter quelque chose. Je lui donne des nouvelles, je lui dis que je l'aime, il me dit qu'il m'aime. C'est ça qui nous permet de tenir et de continuer à se battre. Au fur et à mesure de son séjour en rééducation, il y a énormément de progrès déjà physiques, puisqu'il réapprend à manger, il ne récupère pas sa marche de valide.
il réapprend quand même à marcher. Et puis, il y a toute la rééducation cognitive. Il y a différents handicaps invisibles. Parmi ces handicaps invisibles, il y a la mémoire. autant la mémoire longue est bien là. Il se souvient bien de tout le monde, toute la famille, son job, tout ça. Mais il perd sa mémoire courte, c'est-à-dire qu'il ne se souvient plus que je suis venue il y a quelques jours, par exemple.
Il n'arrive pas à se repérer dans le temps non plus sur son emploi du temps, de rééducation. Lui est vraiment déprimé. Quand je l'ai au téléphone, il pleure. Quand je le quitte de ses visites, il pleure. Et du coup, je rentre dans un processus où je veux qu'il rentre à la maison. Je suis intimement convaincue qu'une fois qu'il va être rentré à la maison, avec moi, avec les enfants, que ça ira mieux. Je me bats pour ça.
Je fais des courriers. Il y a une réunion qui est organisée, à laquelle je me rends, où il y a tout le corps médical, tous les rééducateurs, tous les différents corps de métier qui sont là. Il est là, je suis là aussi. Le projet est donc discuté sur la table du retour à la maison.
¶ Le Retour à la Maison: Nouveau Défi
Il est resté environ quatre mois au centre de rééducation, quand enfin le moment tant attendu de son retour à la maison arrive. Donc ça, c'est un moment qui est quand même dingue. Je vais le chercher moi-même en voiture. Je fais son sac, je prends toutes ses affaires, je l'aide à s'installer sur le fauteuil roulant et je l'emmène et on sort de ce centre. On est heureux. Il n'y a rien qui peut nous gâcher ce moment de bonheur.
Et je me retrouve au volant avec lui à côté. Forcément, j'ai un flash de la dernière fois que j'étais au volant et qu'il était à côté de moi. Merci la vie, parce que je l'ai récupéré vivant. Et puis là, je le ramène à la maison. La soirée se déroule, on fait un petit karaoké, on chante. C'est vraiment le bonheur total. Et puis vient le moment d'aller se coucher. L'ancienne chambre d'amis du rez-de-chaussée, je l'ai transformée en chambre parentale, pour moi.
C'est une évidence. Je récupère mon mari, donc c'est une chambre parentale. Elle est médicalisée, il y a tout ce qu'il faut pour lui et à côté, il y a un lit. Moi, je suis très heureuse de faire un petit câlin, ne serait-ce que de tenir sa main. Je lui dis, ça y est, c'est le bonheur. Et puis, je n'arrive pas à dormir.
Je rappelle, il m'y plégie, la moitié du corps dont il n'a pas conscience, qu'il ne sent pas. Donc j'ai son bras qui est comme un bras mort sur moi. Ça m'angoisse terriblement. Dans la nuit, il a besoin de se lever. Il décide que maintenant qu'il est rentré à la maison, il n'a plus besoin du fauteuil. Donc, il va y aller en marchant. Il tombe. Donc, angoisse totale. Donc, évidemment, je me lève. Je lui propose d'utiliser le fauteuil. Il ne veut pas. Je le ramène.
C'est très long, c'est très lourd, c'est très difficile. J'ai peur parce qu'il ne marche vraiment pas bien. Il se remet au lit. Au fur et à mesure de cette première nuit, je prends conscience. que ce n'est pas mon mari que je récupérais, point. C'était mon mari handicapé. Et en plus, avec un certain nombre de séquelles cognitives, dont celle de ne pas avoir conscience de ces handicaps.
¶ L'Épuisement de l'Aidante et la Solitude
Après cette première nuit, il y a le premier éveil, la première journée. Là, il n'y a personne. On n'est pas au centre. Je dois l'aider à faire sa toilette, à s'habiller. Tout, en fait. Je suis quand même pleine d'espoir. Et j'y crois. Mais c'est de tous les instants. Et puis, je suis encore maman de nos trois enfants, dont un petit d'huit ans que j'accompagne à l'école. Je me retrouve petit à petit à devoir prendre des décisions du type de laisser Philippe.
dans le lit, avec les barrières relevées pour m'assurer qu'il ne va pas se mettre en danger, pendant que moi, j'accompagne notre petit dernier à l'école, dans ma tête, je me dis mais c'est quand même horrible en fait, je l'empêche de bouger. pour m'assurer qu'il est en sécurité. Et ensuite, je reviens, et là, je m'occupe de mon mari. Heureusement, il est ce qu'on appelle rééducation de jour. Ça veut dire qu'il y va tous les après-midi.
Donc, moi, j'ai ces après-midi où je peux faire autre chose, du type les courses, le ménage, m'occuper des enfants et m'occuper de ma boîte, puisque je suis à mon compte. Et donc, quand je ne travaille pas, il n'y a pas d'argent qui rentre. Ça devient un planning de ministre à gérer, avec des rendez-vous tout le temps, partout.
Je me retrouve à avoir un dossier médical épais comme tout, avec toutes les spécialités qui s'occupent de lui. Et puis en plus, tous nos temps d'échange à la maison, que ce soit avec moi ou avec nos enfants. sont des prétextes à la rééducation. Un des handicaps, c'est l'éminégligence. Ça veut dire qu'il n'y a plus conscience de tout ce qui est à gauche. Si je suis installée à sa gauche, c'est comme si je n'existais pas.
Donc, quand on est à table, on le pousse à manger ce qu'est à gauche. Je suis vraiment convaincue qu'on est encore dans les quelques mois qui suivent l'accident. Je me dis, il y a encore plein de choses à faire. Je suis devenue infirmière. ergothérapeute, kiné, aide-soignante, secrétaire, médicale, épouse, c'est loin derrière toute cette liste. En plus de tout ce travail qui est mis en route au quotidien, nos échanges sont très difficiles dus à cette absence de mémoire courte.
Si je lui explique ce qu'on va faire l'après-midi ou le lendemain, il l'oublie, il faut que je le répète. Quand on discute à table, c'est pareil, il va reposer les mêmes questions aux enfants. Je suis épuisée physiquement. Je suis épuisée psychologiquement aussi de toute la charge mentale liée à l'organisation de tout ça. Et en plus, je n'arrive plus à créer des moments de dialogue, de rigolade qu'on avait avant.
plus vraiment de conversation soutenue dans le temps, en fait. C'est juste répéter, répéter. Pour lui, on refait une nouvelle conversation, mais moi, la conversation, je l'ai eue 20 fois, quoi. Nos deux familles vivent loin. pas la conscience de ce qu'on vit, à la fois parce que je ne le dis pas, je les protège, ils ne me demandent pas, ne me posent pas des questions, et puis personne ne me demande comment je vais, moi.
Les seules discussions, que ce soit avec la famille ou avec les amis, les voisins, à l'école, partout, c'est « comment va Philippe ? ». C'est vraiment un quotidien de travail, de rééducation à la maison, de routine. Je reste.
très exigeante et je demande beaucoup parce que je me dis c'est maintenant et la fenêtre de tir à un moment donné elle va se refermer il faut récupérer un maximum maintenant parce que la maladie parce que tout ce qui se passe ou tout ce qui ne se passe plus dans ses connexions neuronales, a tendance à devenir aussi un peu apathique et il a envie de rester tranquille, rien faire, se reposer.
Et il y a des fois où je le supporte, puis des fois où je ne le supporte pas. Et donc, on finit par rentrer en conflit aussi. C'est-à-dire que pour lui, tout va bien et je suis chiante. Et moi, je vais dire qu'il est paresseux ou qu'il laisse tomber ou qu'il se transforme en pépé. Il y a une forme de toxicité qui s'installe entre nous, en fait.
critique, désagréable, voilà. Je commence à sentir que je suis en train de perdre pied. Je me dis, il faut que je crée à nouveau des moments de complicité. Un jour, je décide de l'emmener au bord d'un lac. Bon an, mal an, on passe cette journée, on est assis au bord du lac, lui dans son fauteuil. Moi, en réalité, je suis debout à côté du fauteuil, on mange notre glace.
face à ce paysage magnifique. Et on rentre à la maison, et moi je rentre à la maison, mais vidée, épuisée. Et je me dis, ça ne marche plus, même les trucs les plus simples. C'est devenu d'une complexité terrible. Je commence là à ne plus savoir comment garder un lien de mari et femme, en fait. Sur tous les plans, que ce soit le plan de l'intimité, sur le plan de la communication, sur le plan des moments partagés ensemble, je ne sais plus comment faire.
On est à peu près six mois après l'accident et j'ai une amie qui prend des nouvelles. Je me confie un petit peu plus au téléphone avec elle. Et puis à un moment donné, elle me dit... Pourquoi tu restes avec lui ? Je me fâche presque avec elle en lui disant, mais comment tu peux dire une chose pareille ? Bien sûr que je suis avec lui, c'est comme ça. Il n'y a pas de choix.
On enchaîne sur d'autres choses et puis je raccroche. Et puis, je n'y pense plus vraiment. Je continue à être vraiment dans mon mouvement. Il faut le sauver, il faut avancer dans la rééducation. Mais par contre, je prends vraiment conscience que toute seule, je ne peux plus. Je me dis, je vais chercher la personne idéale qu'il lui faut. On trouve cette personne.
Ce monsieur commence à travailler avec nous. Ça amène vraiment une bouffée d'oxygène dans notre quotidien. Parce que déjà, Philippe et lui s'entendent super bien. Ça remet du sourire, de l'entrain dans la maison. Et puis moi, ce sont des heures pendant lesquelles je peux m'occuper de moi, aller marcher, aller me balader, de me ressourcer en fait.
Philippe marche beaucoup mieux, beaucoup plus longtemps. Il y a même des moments où il se retrouve à jouer dans le jardin avec les enfants. C'est une période qui est plus sympa.
¶ La Recherche d'Aide et Remise en Question
Ce temps libéré me permet aussi de commencer à prendre soin de moi. En l'occurrence, je me dis qu'il serait peut-être temps que je trouve une aide psychologique. On est presque à un an de l'accident. C'est la première fois déjà que quelqu'un s'intéresse à ce que moi je vis. Le regard professionnel de cette psy me fait prendre conscience que ce que je vis n'est pas normal.
Je suis tellement enfermée là-dedans depuis un an et ça a été tellement violent, c'est un véritable tsunami que j'en ai presque oublié ma vie d'avant. Grâce à elle, je prends conscience des nombreux traumatismes que j'ai vécus, de la solitude dans laquelle je suis, de la fatigue et de l'épuisement dans lequel je suis. Je commence à porter un regard un petit peu différent.
sur tout ce qui se passe, sur tout ce que je vis. On est à peu près un an et demi après l'accident. Je décide de parler avec Philippe. J'ai 49 ans, moi je me sens encore jeune. J'ai encore envie de voyager, j'ai encore envie de pouvoir faire du sport et j'ai très peur de... plus avoir de relations intimes, de ne plus pouvoir faire l'amour. J'ai très peur de vivre au rythme d'un couple de personnes âgées, alors qu'on est encore jeunes, toi et moi, et j'en souffre beaucoup.
¶ La Décision Déchirante de la Séparation
Et lui me répond comment je peux oser dire que j'ai mal, que je souffre, que je suis une victime, alors que lui, il a tout perdu. C'est vraiment une fin de non recevoir. Je vais même jusqu'à dire... je ne suis pas responsable de ton bonheur. Il se met même en colère. Il me dit, mais tu ne m'aimes plus. Alors que je ne dis pas, je ne t'aime plus. Je dis juste, je ne suis pas responsable de ton bonheur.
On ne réussit pas à communiquer, on se fâche, on se dit des choses difficiles à entendre. Je m'en vais. Je reviens plus tard, bien sûr, parce qu'il a besoin de mon aide. Mais à l'intérieur de moi, il y a un truc qui s'est cassé. Là, je prends conscience que je suis seule, mais même aussi, je n'ai plus lui non plus. Ce n'est plus mon soutien, on n'est plus deux à se battre. Je suis vraiment toute seule à me battre, même pour lui.
Il n'y a plus de notion de couple, on se soutient l'un l'autre. S'il y a mon mari, je ne peux pas dire je ne vais pas bien. Je ne peux le dire à personne en fait. Il n'y a personne qui me demande comment je vais. Le temps passe là-dessus et les vacances de février se profilent à l'horizon. Le frère de Philippe, qui vit à l'étranger, va revenir passer une semaine en France. Je lui demande « Est-ce que tu serais d'accord pour prendre Philippe ? »
avec ton papa pendant la semaine de congé ? Bien sûr, avec plaisir. Je prépare tout, je l'emmène en voiture. Je l'installe là-bas. J'ai tout un tas de matériel parce que la maison n'est pas adaptée, mais heureusement, c'est une maison de plein pied, donc c'est un moindre mal. Je leur explique tout. Ce n'est pas facile pour moi de le laisser. C'est la première fois que je le laisse.
Je fais le trajet, j'arrive à la maison, et là, on se retrouve donc, mes enfants et moi, tout seul, pendant une semaine. C'est terrible à dire, mais d'un seul coup, il y a une... C'est comme s'il y avait une chape de plomb qui s'en allait. C'est plus simple, plus léger. Je dors. Tout mon système nerveux se relâche. Je me sens libérée, mais carrément.
Les jours se déroulent. La semaine quand même, elle passe vite. Le moment arrive de retourner le chercher. Pour moi, c'est une évidence. Je n'ai pas envie de retourner le chercher. Cette parenthèse de vie normale ou de vie comme avant ou de vie plus facile, c'est insupportable pour moi d'aller le chercher. À aucun endroit, je vois comment je peux reprendre cette vie-là. Donc, je suis dans un sas où ça tourne dans ma tête, sans solution, et j'avance vraiment en mode automatique.
Je conduis ma voiture et je vais le chercher parce que c'est ça que je suis censée faire ce jour-là. Au fur et à mesure du trajet, je me dis, bon, sur place, il y a plusieurs personnes de la famille de Philippe. Et je me dis, il faut que je leur parle avant qu'ils repartent. Il n'y a rien d'autre dans ma tête qu'au moins il faut que je dise à quel point je suis épuisée au bout du rouleau. J'arrive là-bas, on a un petit peu de temps, donc je propose d'aller faire une petite marche dehors.
Malheureusement, tout le monde vient. J'essaie de marcher un peu en arrière, un peu en avant. J'essaie de m'isoler avec l'un ou l'autre. Impossible. Le temps défile et je sais qu'à un moment donné, ils vont partir parce qu'il y a un avion à prendre. L'heure de partir pour l'avion arrive, donc il décide de tous partir. Donc je me retrouve seule avec Philippe dans la maison. Là, je me dis, si je ne le fais pas maintenant, je ne le ferai jamais. Donc je lui demande de s'asseoir.
Et je lui dis écoute, je vais te quitter, je ne peux plus vivre avec toi. Et je le sors comme ça. Il s'effondre, il pleure. Et donc là, je rentre dans la consolation. J'essaye de dire des mots gentils. Je lui dis que je l'aime toujours, ce qui est profondément vrai, mais que je ne sais pas comment faire. Il y a une partie de moi qui...
Le console qui essaye de dire des choses gentilles, mais ce n'est pas entendable. Pour lui, ce que je fais là, c'est une trahison. Et en même temps, j'ai une partie de moi qui se blinde complètement pour ne pas ressentir l'empathie, en fait.
Sinon, je vais me dire que je suis une personne complètement horrible. Comment je peux faire une chose pareille ? Et en même temps, je sens que c'est sorti. Je sens que j'ai déclenché quelque chose de terrible. Ce n'est pas une décision réfléchie, mais j'ai fait ce choix. Je me couche en me disant « Bon, demain, j'ai une longue route à faire. » Et je le ramène. De toute façon, il n'y a pas d'autre solution. Donc, il faut que je dorme. Je reçois des messages d'une violence hallucinante.
de la famille de Philippe. Je cherche aussi du soutien auprès de ma famille, qu'ils ne sont pas en capacité de me donner non plus. Et d'un seul coup, je passe de la femme sainte. qui s'occupait de tout, que tout le monde vénérait parce que c'était tellement formidable tout ce que je faisais. La salope, je ne sais pas quel autre mot dire. En tout cas, la méchante.
Je réussis à dormir quand même un petit peu, pas grand-chose, mais le minimum. Et le lendemain, il faut affronter cette journée. C'est à la fois glacial et à la fois beaucoup de colère et de pleurs de Philippe. Et malgré tout, il faut monter dans la voiture. Et il faut affronter les plusieurs heures de trajet qu'on a pour rentrer à la maison. Ce trajet est dangereux parce que j'ai à côté de moi quelqu'un qui, parce que le handicap...
fait que la douleur, la tristesse, la colère est complètement amplifiée par les séquelles cognitives. Il se met, il me met, il nous met en danger à plusieurs reprises. Il monte le son de la radio, par exemple, très très très très fort. Il hurle, il crie, il pleure. Il essaye de toucher le volant, le levier de vitesse. Ma grande chance, c'est que comme il est hémiplégique du côté gauche, il ne peut pas trop faire de trucs du côté gauche, donc ça va.
Et parfois, c'est des mots, des insultes. J'essaye de rester vraiment concentrée en me disant, on a nos trois enfants qui nous attendent à la maison. Il faut rentrer vivant. Donc moi, il faut que je réussisse à faire abstraction de ce qui est en train de se passer, que je reste concentrée dans l'idée de nous ramener tous les deux vivants à la maison et qu'on gérerait la suite.
¶ Reconstruire une Vie Après la Rupture
C'est ce qui se passe, fort heureusement. On arrive à la maison. Toute la particularité de cette séparation, c'est qu'évidemment, moi, je ne peux pas me barrer. Je ne peux pas le laisser seul avec les enfants. Et je ne peux pas l'obliger à partir non plus. Il n'est pas capable de partir avec son sac sous le bras. Et en plus, lui, par contre, croit qu'il est en capacité de rester avec les enfants. Donc lui me demande de partir.
Il y a des moments où on arrive à se parler calmement. On établit un projet ensemble. Et le projet, c'est de louer un appartement pas loin de la maison, de faire équiper. Et l'idée, c'est que tout ce qui est en place aujourd'hui, pour lui... à la maison, que tout reste en place, puisque cet appartement n'est pas loin de la maison, donc les enfants iraient le voir. C'est le projet qu'on a. On a trouvé un appartement, donc on en est à la phase de...
de prendre contact avec l'agence immobilière, de commencer à faire le dossier. Philippe m'apprend qu'en fait, il va partir vivre chez son père. Quand j'essaye de poser des questions, les soins, la rééducation, tout ça, il n'y a aucune discussion possible. C'est comme ça, c'est très loin, c'est à plus de 300 kilomètres de la maison.
Je prépare son déménagement. En fait, on remplit le plus de cartons possibles et les enfants m'aident. Le dossier médical, évidemment, tout le matériel lié à ses handicaps et puis aussi ses affaires, tout ce qui lui appartient. Un jour, quelqu'un vient le chercher. On remplit le coffre de la voiture au maximum en disant que le reste sera apporté plus tard et puis il part.
C'est un soulagement. Ces deux semaines, ça a été l'enfer. Moi, j'ai vraiment le sentiment qu'il a été exfiltré, donc j'ai en même temps le truc de me dire est-ce que je suis dangereuse, en fait, pour que ça se passe comme ça ? Est-ce que je suis si mauvaise que ça ? J'en sais rien.
Une fois que Philippe est parti, on s'est retrouvés un peu tous les quatre, les enfants et moi, un peu quand même sous le choc de tout ça. Et en même temps, l'avantage d'avoir des enfants, c'est que la routine du quotidien reprend. Et puis petit à petit, moi je me rends compte que je me retrouve dans une maison calme, avec une routine de maman célibataire. Moi mon objectif là maintenant, ça va être de remettre de la joie dans ma vie.
Je m'inscris sur un site de rencontres pour faire des rencontres non pas amoureuses, mais simplement retrouver la femme en moi. J'ai besoin de ça. C'est purement physique, mais c'est une manière de retourner du côté des vivants. Remettre de la joie de plein de manières différentes. Parce que ce qu'il faut comprendre aussi, c'est que cette décision m'a coupée de la famille de Philippe, me coupe de ma famille à moi, ce à quoi je ne m'attendais pas non plus, me coupe de tous les amis du couple.
Personne même ne me contacte pour chercher à comprendre. Je me retrouve vraiment seule et c'est violent. Mais en même temps, c'est une forme de libération pour moi parce que je n'ai plus rien à perdre. Heureusement, j'ai quand même deux, trois amis qui sont là, qui sont solides. Puis j'ai les enfants qui sont là, qui ne prennent pas partie, ni pour l'un ni pour l'autre, qui aiment autant papa que maman, notre fils aîné ayant le permis.
Très vite, un rythme s'installe où c'est lui qui conduit ses frères et ils arrivent à garder le lien avec leur papa comme ça. Et puis une procédure de divorce se met en route. C'est lui qui prend cette décision-là. Les mois passent et il remet en place, là où il habite, tout ce qu'il faut pour sa rééducation, donc sa rééducation continue. J'ai la grande surprise un jour d'apprendre par mes fils que leur papa va venir.
passer un week-end. Petit à petit, il devient capable de faire lui le voyage pour venir voir ses enfants. Et il le fait en bus. J'ai toujours cette envie de garder le lien avec lui. Je demande toujours si on peut se voir. Alors parfois, ça se passe bien. Et puis, il y a d'autres fois où ça se passe très mal, où c'est un rejet total, où il dit qu'il ne veut plus me voir du tout. Donc en fait, je ne peux jamais savoir.
Ça, c'est lié aussi aux séquelles neurologiques. Et comme il y a aussi ce problème de perte de mémoire, on n'avance pas sur des acquis dans cette nouvelle relation de parents divorcés. Chaque nouvelle conversation au téléphone ou chaque nouvel échange par mail ou chaque nouvelle rencontre en vrai, je ne sais pas en fait comment il va être en face et comment il va recevoir ma présence.
Mais je suis très heureuse de l'histoire telle qu'elle est aujourd'hui parce que j'ai un nouveau compagnon, j'ai une nouvelle vie. Dans cette nouvelle vie que je suis en train de construire, j'ai eu la chance de rencontrer... Un homme qui a pris tout le package, en fait, qui est amoureux de moi, mais qui me prend avec mes enfants, qui a tout à fait conscience de cette place très particulière qu'a mon ex-mari.
Pour l'instant, Philippe n'est pas prêt à le rencontrer. Ça se fera peut-être un jour. Mais on a acheté ensemble une grande maison avec mon compagnon. On a fait le choix conscient de la rénover pour que le rez-de-chaussée soit PMR, accessible aux personnes à mobilité réduite. On veut que si un jour... que Philippe, en tant que papa de mes enfants, puisse passer une nuit ou deux à la maison en ayant tout le confort nécessaire à ses besoins spécifiques.
Aujourd'hui, ça reste extrêmement difficile, extrêmement tendu entre Philippe et moi. Après, entre Philippe et ses enfants, ça se passe très bien. Donc, en tant que maman... Je ne peux pas arriver mieux. Ce qui est certain, c'est que ce n'est pas un divorce où on ne s'aimait plus. Non. Il y a toujours des sentiments, il y a toujours ça.
J'ai la foi qu'un jour, ça s'apaisera. Moi, aujourd'hui, j'ai 52 ans, donc je me projette déjà dans des fêtes de Noël, mais je me projette aussi dans des fêtes familiales, des mariages peut-être, des petits-enfants un jour. Peut-être des occasions où réunir la famille, ça sera quand même chouette et que lui, au lieu de se compliquer la vie, sache qu'il a une chambre, une salle de bain, que tout est accessible.
Il y a des moments où je me dis « ça n'arrivera jamais » parce qu'il y a tellement de haine, de colère encore. Et puis, il y a des moments où je retrouve la foi et je me dis « le temps fera son œuvre ».
¶ Le Choix Comme Libération et Espoir
Je participe à des groupes d'aidants, de familles, de traumatisés crâniens et de neurolésés. Et la plupart disent, mais je n'ai pas le choix en fait. Et le fait de dire « j'ai pas le choix », ça nous enferme dans une prison. C'est terrible, en fait, de vivre tout le temps en disant « j'ai pas le choix ». Alors que si on se dit « mais en fait, j'ai le choix de partir, mais je fais le choix de rester, ou je fais le choix de partir »,
Mais du coup, j'ai le choix. Ça nous sort immédiatement de cette prison. Ça change tout. La réalité, c'est qu'on a le choix. Après, il y a tout ce qu'il y a autour. C'est un tabou gigantesque. de quitter son mari handicapé. Je le subis encore aujourd'hui. On n'est pas un monstre parce qu'on prend cette décision-là. C'est juste qu'à un moment donné...
Quand on est au fond du trou, des fois, c'est la seule alternative. Et il ne faut pas oublier que les victimes, quand il y a un accident comme ça, quel qu'il soit, il y a la victime dans son corps, dans sa chair. et puis l'autre membre du couple, donc l'épouse et les enfants. Et il y a tout un tas de monde autour, mais il y a d'abord ce noyau dur. J'entame vraiment cette nouvelle vie que j'essaye de kiffer le plus possible.
Il y a ce nouveau compagnon. Aujourd'hui, je suis officiellement divorcée. Il y a tous les possibles à construire avec ce compagnon, construire ce couple. Moi-même, je suis toujours dans un chemin de guérison parce que la culpabilité... Elle est toujours là, donc j'ai toujours du travail à faire pour accepter mon choix, en fait, et avancer, et pas traîner mon boulet de culpabilité.
J'ai aussi envie de renouer des liens avec ma famille, à ce que ça devienne plus apaisé. Alors avec certains membres de ma famille, c'est bon. Ça s'est apaisé, on s'est compris avec d'autres. C'est plus difficile, mais c'est en chemin. Avec d'autres, ce n'est pas encore en chemin. J'ai vraiment cette envie que ça se passe mieux. Au plus large, c'est qu'on comprenne qu'on peut prendre ce genre de décision dramatique. Mais qu'il y a quand même plein d'amour dedans quand même.
Vous venez d'écouter Transfer. Ce témoignage a été recueilli par Ilona Cattelin et Yann Besson. Transfer est un podcast produit par Slate. Direction et production éditoriale Sarah Koskiewicz et Benjamin Septemours. Chargée de production, Astrid Verdun. Chargée de post-production, Mona Delahaye. Prise de son et montage, Joanna Lalonde. L'introduction a été écrite par Sarah Koskiewicz et Benjamin Septemours.
Elle est lue par Aurélie Rodriguez. Retrouvez Transfert tous les jeudis sur slate.fr et sur votre application d'écoute préférée. Découvrez aussi Transfert Club, l'offre premium de transfert. Trois fois par mois, Transfer donne accès à du contenu exclusif, des histoires inédites et les coulisses de vos épisodes préférés. Pour vous abonner, c'est simple. Rendez-vous sur slate.fr. ... ... ... ... ... ... ... ... Pour proposer une histoire, vous pouvez nous envoyer un mail
Je ne t'ai pas raconté, hier, Louis vient dans l'open space, il me dit qu'il ne comprend pas pourquoi le targeting ne prend pas en compte le scoring. Non, tu n'es pas sérieux ? Je te jure ! Du coup, j'essaie de lui expliquer que ses campagnes marketing ne remontent pas dans le CRM, alors forcément, pour construire des workflows, ça va être compliqué. Bref, je te laisse imaginer l'XP client.
Si cette conversation vous parle, il faut qu'on se parle. Zoho, la suite d'app dédiée à votre business. Pour plus d'infos, rendez-vous sur zoho.com. Et du coup, tu t'en sors, toi, avec ton lit de nurturing ? Bon, carrément. Mon libne ne retourne quoi ?
