Retrouver la paix - podcast episode cover

Retrouver la paix

Dec 28, 202339 minSeason 8Ep. 297
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Summary

Myriam raconte l'agression sexuelle qu'elle a subie à 20 ans et les années de reconstruction qui ont suivi, marquées par le trauma, la thérapie et un procès. Dix-sept ans plus tard, elle découvre la justice restaurative et décide de rencontrer des auteurs de crimes similaires. Elle partage son expérience intense, détaillant le processus qui lui a permis de comprendre les motivations des auteurs et d'expliquer l'impact durable sur sa vie, trouvant ainsi une forme unique de clôture et de paix.

Episode description

Quand ils tuent leur mère et son amant, tous deux coupables du meurtre de leur père Agamemnon, Électre et Oreste choisissent de commettre un nouveau crime pour se faire justice. Oreste en souffrira par mille tourments infligés par les Érinyes, des déesses persécutrices chargées de punir les auteurs de crimes familiaux, avant d'être pardonné par Athènes. Électre, sa complice, ne sera pas trop inquiétée. Mais ce matricide l'aura-t-il aidée à retrouver la paix?

Qu'est-ce que faire justice? La punition du coupable? Une peine de prison? Comment réparer le dommage, la faute? Ce sont toutes ces questions que Myriam s'est posées quand, plusieurs années après son viol, on lui a proposé une nouvelle forme de justice.

L'histoire de Myriam a été recueillie par Camille Jourdan.

Cet épisode aborde des sujets sensibles. Pour savoir lesquels, référez-vous à la fin de la description.

Transfert est produit et réalisé par Slate.fr.
Direction éditoriale: Christophe Carron
Direction de la production: Sarah Koskievic
Direction artistique: Benjamin Saeptem Hours
Production éditoriale: Sarah Koskievic et Benjamin Saeptem Hours
Chargée de préproduction: Astrid Verdun
Prise de son et montage: Victor Benhamou
Habillage musical: Mona Delahais
Musique: «The sad truth» & «These old shoes», Al Lethbridge

L'introduction a été écrite par Christophe Carron. Elle est lue par Aurélie Rodrigues.

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Sujets sensibles: violences sexistes ou sexuelles


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Transcript

Introduction, Thème et Avertissement

Cet épisode de transfert vous est présenté par Bouygues Télécom, engagé avec ses clients contre l'exclusion numérique grâce à l'opération Don de Giga. Chaque mois, les clients Bouygues Télécom peuvent offrir des gigas symboliques à l'association de leur choix. Quatre partenaires participent à cette initiative. Les petits frères des pauvres, le Secours populaire, la Fondation des femmes et l'APF France Handicap.

Ces gigas sont ensuite transformés en forfaits et smartphones pour des personnes en situation d'exclusion numérique. Cette année, plus de 925 000 gigas ont déjà permis à des milliers de bénéficiaires de se reconnecter et ainsi de rester en lien avec leurs proches et la société. Pour découvrir l'histoire de ce beau projet et l'impact concret de vos dons, n'hésitez pas à aller voir la vidéo Giga Merci sur la chaîne YouTube ou le site de Bouygues Télécom.

Quand ils tuent leur mère et son amant, tous deux coupables du meurtre de leur père Agamemnon, Electre et Orestes, choisissent de commettre un nouveau crime pour se faire justice. Au reste, on souffrira mille tourments infligés par les Zérignies, des déesses persécutrices chargées de punir les auteurs de crimes familiaux avant d'être pardonnées par Athènes. Electre, sa complice, ne sera pas trop inquiétée.

Mais ce matricide les aura-t-il aidés à retrouver la paix ? Qu'est-ce que faire justice ? La punition du coupable ? Une peine de prison ? Comment réparer le dommage, la faute ? Ce sont toutes ces questions. que Myriam s'est posée quand, plusieurs années après son viol, on lui a proposé une nouvelle forme de justice. Attention, cet épisode aborde des sujets sensibles. Pour en savoir plus, reportez-vous au texte de description de l'épisode.

Vous écoutez Transfer, épisode 297, un témoignage recueilli par Camille Jourdan.

Récit de l'Agression Sexuelle

En août 2005, je n'ai pas 20 ans puisque je vais fêter mes 20 ans en septembre. Je suis vendeuse des chaussures dans un magasin en centre-ville de la petite ville dans laquelle j'habite. Je suis en couple. On a une bande de potes où il y a, je ne sais pas, peut-être qu'on est 10, 15. On s'entend tous très bien. Et un midi, un ami très proche de mon couple me dit, tiens, viens manger à la maison.

Comme ça, ça évite de redescendre chez toi. Je passe la porte de chez lui. Il m'explique ce qu'il a fait à manger. Et là, je le vois. Et je vois que dans ses yeux, il y a quelque chose qui dérape. Il brille totalement. Et là, je me retrouve contre un mur. Je me retrouve étranglée, je me retrouve séquestrée. Il décide que, en fait, je dois faire ce que lui a décidé.

Il me force à lui faire une fellation. Il me filme. Il me prend photo. Et vu que ça ne suffit pas, il me viole entre midi et demi et une heure. Je ne sais pas si je vais réussir à ressortir vivante de ça. Il me libère, puisque je dois retourner travailler. Et en me libérant, il me dit que je dois revenir le lendemain.

Parce que lui, il a décidé que ça se passerait comme ça. Je sors de chez lui. Je vais rouvrir le magasin. Je vends une paire de chaussures. Je vends une paire de chaussettes. Je vends une...

Les Suites Immédiates et Démarches

carte de fidélité. Et après, j'appelle mon responsable pour lui dire que ce n'est pas possible, qu'il doit venir travailler à ma place, parce que moi, je ne pourrais pas faire la journée. Et après, tout s'enchaîne. Mon cerveau, il se met en mode robot. Je fais ce que j'ai à faire. Je réfléchis pas. Je passe trois coups de téléphone. Un à mon responsable. Un à une copine. Un à mon copain. Et après, j'enchaîne.

On me dit qu'il faut porter plainte, donc je vais aller porter plainte. On me dit qu'il faut aller à l'hôpital. Je vais à l'hôpital, mais je suis complètement dépassée par ce qui se passe. Je ressors de l'hôpital, je rentre chez moi. Et je vomis triple boyau puisque ça ne va pas. Mon corps n'accepte pas ce qui s'est passé. Mon cerveau n'accepte pas ce qui s'est passé. Et je ressors de l'hôpital avec...

tout un sac de médicaments, ne sachant pas si je suis positive au MST. On m'a donné la trithérapie. Il faut que je prenne des médicaments pour dormir. Par jour, je prends 14 médicaments pendant un mois. C'est dur, mais il faut le faire pour être sûre de ne pas être malade. Le lendemain, le téléphone sonne. C'est la police qui m'appelle en me disant

qu'il faut faire une confrontation. Qui dit confrontation dit que l'auteur a été arrêté et qu'il n'a pas reconnu les faits. J'y vais. Je rentre dans la salle d'audience. Il y a un policier qui rentre, et après l'auteur rentre. On fait une confrontation, et durant cette confrontation, je m'aperçois qu'il a changé 4 fois de version en 24 heures. Il est reprolongé de 48 heures.

en garde à vue, et il finit en détention provisoire jusqu'au mois de novembre, où il n'avoue toujours pas ce qu'il a fait. Après le viol, je suis plus moi-même.

La Vie Après: Retrait et Adaptation

Je m'habille avec des vêtements qui sont de taille plus grande que moi. Je ne sors plus. Je ne vois plus personne. Je reste planquée chez moi. Je parle à très peu de gens, mais par contre... toutes les personnes à qui je parle savent ce qui m'est arrivé. Donc je suis entre deux. À la fois, je veux me terrer chez moi et plus voir personne. Et à la fois, je voudrais le crier sur tous les toits pour...

que ça explose et que la personne qui m'a violée reconnaisse l'effet. Mon copain, il est aussi abasourdi que moi. Et il y a des jours, il va moins bien que moi. Et il y a des jours, c'est l'inverse. Moi, je suis suivie par un psy. J'y vais entre deux et trois fois par semaine durant quelques temps. Au bout de quelques mois...

Mes amis en ont marre de me voir en jogging et en t-shirt. Et ils m'invitent. Et pendant une soirée, une copine qui fait la même taille que moi me dit « Monte, tu vas te changer, j'en ai marre. Tu enfiles ça, ça et ça. » Et je me retrouve avec un jean, des chaussures à talons et un haut, évidemment à ma taille. Et à partir de là, j'ai décidé de m'habiller correctement. Enfin, correctement, avec des habits à ma taille.

maquillée, donc je ressors. Je ressors, je revois du monde. J'ai 20 ans, donc je ressors en boîte, je vais dans les cafés, je mène une vie tout à fait correcte.

Les Séquelles Durables du Trauma

Je garde des blocages. Je suis claustrophobe. Je ne supporte pas d'être dans une pièce sans fenêtres et avec des portes fermées. Je bloque sur l'heure, puisque lorsque... J'ai vécu le viol. J'avais le radio réveil qui était devant moi et je voyais les minutes défiler tout le long du viol. Je ne peux plus.

Être accroupie aux pieds de qui que ce soit. J'ai changé de travail, puisque quand on n'est pas en dehors de chaussures, on est souvent accroupie. Et moi, je ne peux plus tenir cette position-là. Donc, je finis dans un magasin de décoration. Et ça se passe super bien. Après, mes responsables sont au courant de ce qui s'est passé. Je ne vais pas me retrouver toute seule avec un client dans un rayon étriqué, par exemple.

Je mène une vie tout à fait normale, ce n'est pas écrit sur mon front. Je pars en vacances, je me mets en maillot de bain, je profite de la vie, tout va bien. J'en parle facilement à des gens qui veulent bien m'écouter. qui veulent bien entendre. Et la plupart du temps, quand je parle de ce qui m'est arrivé, je parle d'un accident de parcours sans forcément évoquer le mot « viol » tout de suite. Parce que sinon, les gens, en règle générale, ils ont peur.

Et ils ont pitié. Et je n'ai pas envie que les gens aient pitié de moi, puisque ça arrive. Et c'est très bien de dire que c'est un excellent parcours. Ça dit ce qu'il faut dire, sans trop rentrer dans les détails.

Le Procès et l'Aveu Différé

Quatre ans après, en 2009, le procès commence. J'arrive au tribunal avec mon avocat, avec ma maman, avec des amis. Je parle avec mon avocat et il me dit... Ça ne va pas être compliqué, il y a deux options, soit il parle tout de suite et il dit ce qui s'est passé, soit il n'avoue pas, et là par contre ça va être beaucoup plus compliqué pour lui. Je vais à la barre. C'est un procès en huis clos. C'est un procès en assise. Donc il n'y a pas grand monde. Il n'y a que le président.

les avocats des deux parties et des jurés. Il n'y a pas de public. Il n'y a personne. Je vais à la barre, j'explique tout, ce qui s'est passé, tout dans les moindres détails. Je retourne à ma place. L'auteur se lève, et là, monsieur, avez-vous quelque chose à ajouter ? Oui, tout ce qu'elle vient de dire, c'est vrai. Il avoue, et il avoue au bout de quatre ans.

Donc pourquoi il a attendu quatre ans pour avouer ? Je ne sais pas. Peut-être qu'il veut que la peine soit moins dure, mais il avoue. Donc moi, je suis soulagée de ça. Il prend six ans de prison. avec mandat de dépôt immédiat. Donc, sorti du tribunal, il part directement en prison. Il demande une prison qui est proche de son domicile, chose qui lui est accordée. Et moi, je sors et je suis vidée. J'ai attendu quatre ans. Je suis vidée, livide. Et vide, surtout.

J'ai mené un combat pendant quatre ans pour qu'il avoue quelque chose. Il a avoué, ça y est, c'est fini. Tout le monde rentre chez soi. Moi, je suis officiellement victime. Lui, il est officiellement auteur. Ça passe dans le journal le lendemain. Ça y est, la vie, elle reprend normalement. Je me pose la question à savoir ce qu'il va faire quand il va sortir. Est-ce qu'il va me retrouver ?

Est-ce qu'il va vouloir se venger ? Est-ce qu'il va vouloir me retrouver, vouloir terminer le travail ? Je ne sais pas, toutes les questions possibles et inimaginables qu'on peut se poser, je me les pose.

Gérer les Dates Anniversaires Difficiles

Donc je replonge. J'ai mis six mois à remonter après le viol, et là je replonge, mais je mets moins de temps à remonter. Je mets un mois, un mois et demi à remonter pour pouvoir refaire surface. Il y a des périodes qui sont compliquées pour moi. Début août, c'est très compliqué pour moi. Les dates anniversaires, elles sont dures. Donc la date anniversaire du viol, elle est compliquée à passer. Je déraille.

Trois, quatre jours avant, je me taire chez moi, je ne fais rien, je me laisse vivre. Sauf s'il faut vraiment que j'aille travailler, mais la plupart du temps, j'évite de travailler ces deux jours-là. Il y a la date du procès aussi, pendant quelques... Pendant 2-3 ans. Mais la plupart du temps, la date du viol est très très dure. En 2012, je me sépare de mon copain. Entre 2012 et 2015, je rencontre quelqu'un.

d'autres, et j'ai une fille en 2015. Et à partir du moment où j'ai ma fille, tout se passe bien. Je suis maman, j'ai un travail, tout va bien.

La Découverte de la Justice Restaurative

En avril 2022, 17 ans après le viol, je reçois un coup de téléphone de deux personnes, une juriste et une personne du service pénitentiaire. parlant de justice restaurative, qu'elles appellent aussi JR. Ma première réaction quand j'ai le coup de téléphone, je me suis étonnée qu'elles puissent avoir retrouvé mon nom et mon numéro de téléphone.

Et ensuite, quand elles m'ont expliqué ce que c'était que la justice restaurative, j'ai dit oui tout de suite sans forcément les avoir rencontrés. Puisqu'en fait, elles m'expliquent que la justice restaurative, c'est faire rencontrer des auteurs. Là, en l'occurrence, c'était des auteurs de crimes à caractère sexuel avec des victimes de crimes à caractère sexuel. Durant toutes les dernières années, j'en parle.

Et peut-être qu'à ce moment-là, j'ai le déclic de me dire que je n'en ai pas parlé aux bonnes personnes, puisque j'en parle à tout le monde. Tous mes proches savent que j'ai été victime d'un viol, mes amis, mes collègues de travail. Ce n'est vraiment pas un tabou pour moi.

Mais au final, je m'aperçois que je n'ai peut-être pas parlé aux bonnes personnes et que les bonnes personnes, c'est les auteurs. Donc je vais au rendez-vous qu'elles m'ont proposé une dizaine de jours après. On passe deux heures ensemble. On parle de tout ce qui s'est passé.

Préparation aux Rencontres Auteurs-Victimes

Quand je ressors, je suis prête à aller au centre pénitencier de la région pour aller rencontrer des auteurs. Elles, elles me disent qu'il faut qu'elles trouvent d'autres victimes, parce que c'est très compliqué de trouver des victimes. Après, elles me disent qu'il y a toute une préparation. Il faut qu'on se rencontre plusieurs fois avec la juriste et la SPIP, c'est la personne du centre pénitencier.

C'est des rencontres où on pose toutes les questions possibles et inimaginables. Donc elle m'explique le principe de la justice restaurative. C'est une discussion entre des auteurs et des victimes. Et dedans, il y aura les deux personnes, la juriste... et la SPIP, et deux autres personnes qui seront des membres de la communauté. Les membres de la communauté, ce sont des gens, peu importe qui, qui sont formés par l'Institut National de la Justice Restaurative et qui sont là.

pour écouter. Ces personnes, elles représentent la société. Je vais faire la justice restaurative pour que les auteurs comprennent ma vie, comprennent ma vie après. Après le viol, qu'est-ce qui s'est passé ? Après le viol, pourquoi leur expliquer qu'en fait, je ne peux plus me mettre accroupie, que c'est très compliqué pour moi, que je ne peux plus fermer des portes, que chez moi, mes portes, elles sont...

toujours ouverte. Alors, évidemment, pas ma porte d'entrée, mais voilà, ma porte de salle de bain est toujours entrebaillée, ma porte de chambre n'est jamais fermée. En fait, moi, j'y vais pour leur expliquer... pour leur expliquer ma vie actuelle, en fait. Et que même 17 ans après, ça a quand même des conséquences qui sont assez grandes. Et j'y vais aussi pour comprendre pourquoi ils ont fait ça.

Pour avoir des réponses, alors, je suis bien consciente que je ne vais pas rencontrer la personne qui m'a violée, mais je vais rencontrer des gens qui ont fait des actes et des crimes à caractère sexuel. Et je voudrais comprendre pourquoi ces gens-là ont sauté le pas de faire ça et s'ils ont vraiment conscience de la vie que moi en tant que victime ou que nous en tant que victime, on a après.

C'est compliqué. Je ne veux pas mettre tout le monde dans le même panier parce que tout le monde réagit différemment. Moi, j'ai une vie différente depuis le viol, même si je me suis adaptée, même si... tout va bien, je vais bien, ça ne se voit pas, ce n'est pas écrit sur mon front, tout va bien. Mais il y a quand même des choses qui bug et je voulais leur expliquer ce qui était pour moi problématique et je voudrais comprendre comment ils ont fait pour eux.

passer à cet acte-là. Il faut savoir que la justice restaurative, quand on rentre dans un système de justice restaurative comme ça, c'est confidentiel. Mais confidentiel, ça ne veut pas dire secret. Donc j'en parle à ma maman. qui me dit « mais tu es folle, tu vas replonger ». Je lui dis « mais non, en fait, je ne vais pas replonger, au contraire, je vais aller super mieux après ». J'en parle à mes voisins qui ont le même sentiment de recul et ils se disent « oh là là ».

« Mon Dieu, on va la récupérer dans un état. » Et quand je leur explique, je leur dis « Mais en fait, non, je vais juste expliquer ce qu'est ma vie maintenant, après avoir été violée. » Donc, ce n'est pas replonger, c'est parler aux gens. Et j'ai deux autres amis qui me disent « Écoute, nous, on est là pour toi. Si ça ne va pas, tu nous appelles. » Au final, ils ont tous le même discours protecteur.

Les Premières Séances de Justice Restaurative

Il se passe quelques mois. Je suis contactée par les personnes qui sont responsables de l'AGR. Quand je les rencontre la dernière fois, elles me font signer un papier en me disant que les rencontres vont commencer le 5 janvier. Donc elle m'explique qu'il y aura une rencontre qu'avec des victimes, cinq rencontres plénières, donc victimes et auteurs, et une septième rencontre, bilan.

Deux mois après la dernière rencontre plénière. Donc ça commence en janvier, le 5 janvier 2023. Première rencontre, donc c'est que entre victimes. Et durant cette rencontre... On place les chaises, on place les personnes et on place les étiquettes puisqu'on a tous une étiquette avec les prénoms pour que chacun se rende bien compte de là où il va s'asseoir. Sachant que...

Évidemment, on ne place que les victimes, donc nous. Une telle va se placer à tel endroit, une telle, tel endroit, une telle, tel endroit. On va mettre les membres de la GIR à tel endroit. Et les membres de la communauté, on va les placer là et là. Les auteurs, eux, ils vont se rencontrer, ils vont faire exactement la même chose de leur côté. Et après, les places, elles ne bougeront plus. Donc on est quatre victimes. Je rencontre les trois autres victimes.

Chacune se présente et chacune raconte ce qui lui est arrivé. Moi, c'était il y a 17 ans. Il y en a une, c'était il y a 20 ans. Il y en a une autre, c'était de l'inceste. Et il y en a une, c'était son conjoint. C'est très très compliqué de les écouter parler. Très très dur. Mais en même temps, je sais pourquoi je suis là. Je sais que je vais entendre des choses qui sont dures à entendre. Moi, je n'ai pas de problème à en parler.

Moi, je n'ai pas de problème à dire, voilà, je suis allée chez lui, il m'a violée, il m'a forcé à faire ça. Mais après, je fais attention parce que, comme j'ai dit, les gens en face de moi, en fonction de comment ils vont réagir, je fais attention à ce que je dis. Mais là, il n'y a plus de filtre, en fait. La semaine d'après, c'est la première rencontre plénière. Je ne me sens pas super bien. Je ne suis pas super à l'aise. Les rencontres, en fait, elles ne se font pas.

Exceptionnellement, nous, elles ne se font pas dans le centre pénitentiel, elles se font dans l'espace famille. C'est une petite salle à part, qui est en dehors du centre pénitentiel. Donc nous, les victimes, on rentre en premier, on s'installe. Il n'y a plus un bruit dans la salle. J'ai froid. Il rentre, j'ai froid. Je ne regarde pas, personne ne se regarde. On a tous la tête baissée. On s'installe chacun à notre place. D'où l'importance d'avoir été placé avant.

Ensuite, chacun doit se présenter. Une victime commence. Elle donne son nom, son âge et ce qui s'est passé. Et moi, je suis, donc j'explique ce qui s'est passé il y a 17 ans. Et je... Je les regarde, au final. Je les regarde. Je regarde les cinq auteurs qui sont en face de moi. Et je leur explique ce que j'ai vécu il y a 17 ans. Chacune de notre tour ont fait ça. Et eux...

C'est pareil, ils expliquent chacun leur tour. Pour parler, on a un bâton de parole. Chaque personne qui a le bâton de parole, elle doit parler et elle doit être écoutée. Chaque personne parle avec le... Je, on n'inclut personne d'autre. Et la première séance se passe. Il n'y a pas énormément de dialogue, cette séance-là. Un petit peu, mais pas trop. Ça se passe entre 14h et 17h.

Au milieu, on fait ce qu'on appelle une pause goûter. Parce que trois heures, c'est long et c'est intense. Et quand la séance se termine, on remonte dans la voiture. Et là, on relâche tout. Mais c'est fatigant, c'est usant de faire une séance de justice restaurative. J'en suis malade dans la voiture et je mange des bonbons à la menthe pour essayer de faire passer cette envie de vomir.

Ça fait longtemps que je n'ai pas ressenti ce mal-être, ce malaise. Mais en même temps, avec ce que je viens d'entendre, c'est normal. Dans les cinq, il y a un auteur.

Échanges et Compréhension Mutuelle

qui a abusé de son enfant. Il y a un auteur qui a abusé d'une personne comme ça, dans la rue, comme ça. Et il y a deux auteurs qui ont agressé et violé leur femme. Et il y en a un qui a abusé de son neveu. C'est très, très compliqué pour moi de gérer ça. Donc, je rentre chez moi, je suis fatiguée. Je vois ma maman et ma maman me dit « Mais pourquoi ? Pourquoi tu y vas ? »

Il faut que je continue à y aller. Je veux y retourner parce que je n'ai pas rempli ma mission. Je veux que ma parole percute dans le cerveau des auteurs. Que ma parole soit entendue. Et qu'au final, ils comprennent que ma vie, c'est plus la même qu'avant. Que même s'il s'est passé 17 ans, j'aurais toujours des séquelles, plus ou moins fortes. mais j'en aurai toujours. Et ça va, si on ne l'explique pas, ils ne peuvent pas le savoir.

Pendant la première rencontre, il y a un auteur qui nous dit « Moi, je pense que quand une victime passe les portes du commissariat, elle est prise en charge tout de suite, elle est reconnue victime et elle est soutenue. » Elle est encadrée. On va tout faire pour que ça aille bien pour elle. Et sa vie, ça va aller quand même. Quand il me dit ça, là, par contre, je comprends qu'en fait, il n'a pas compris. Il n'a pas compris qu'en fait...

On n'est pas victime une journée. On est victime toute notre vie, même si ça va mieux, même s'il y a des hauts, il y a des bas. C'est comme tout le monde. Après, ce n'est pas marqué sur notre front. Mais quand je vois l'auteur qui me dit ça, je me dis que ce n'est pas possible, en fait. Il faut continuer, il faut y aller, il faut y retourner. Il faut leur faire comprendre que ce n'est pas ça, la vie. Ce n'est pas toc-toc, on passe les portes du commissariat et c'est bon, en fait.

J'y retourne chaque jeudi. Au total, il y a cinq séances plénières. Tous les jeudis, de 14h à 17h, je suis au centre pénitencier. Je rencontre toujours les mêmes auteurs. Il y a des échanges assez compliqués. À un moment, je leur demande s'ils ont des enfants. Il y en a 4 sur 5 qui ont des enfants. Je leur demande si à un moment, en fait, ils vont expliquer à leurs enfants où ils sont et pourquoi.

pourquoi ils sont emprisonnés, et s'ils vont avoir l'idée de leur expliquer vraiment pourquoi ils sont emprisonnés. Ils me disent tous qu'ils vont dire la vérité à leurs enfants. Mais après, à savoir... Est-ce qu'ils vont vraiment le faire ? Je ne sais pas. On ne saura jamais. Il y a quelqu'un qui a pris 10 ans, il y en a un qui a pris 14 ans, il y en a un qui a pris 7 ans. C'est très lourd comme peine. Lors des séances, on parle de...

tout et on parle de l'enfance que chacun a vécue. Et lors des échanges, on s'aperçoit que beaucoup d'auteurs ont été abusés ou ont vu des scènes d'abus lorsqu'ils étaient enfants. Ça n'excuse rien. En aucun cas, j'excuse ce qu'ils ont fait. Juste, ça donne des explications sur les faits. Mais c'est un problème de normes et c'est un problème de normalité.

C'est-à-dire que la violence pour eux, la violence sur des femmes ou la violence sexuelle en règle générale, pour ces personnes-là, c'est normal. Alors que pas du tout. C'est en échangeant avec ces personnes-là que, au final, je comprends qu'on a... tous une balance de normalité qui est complètement différente. Pour certains, mal parler à une femme, c'est normal. Alors qu'on est bien d'accord que ce n'est pas normal. Ce n'est pas normal d'insulter sa femme alors qu'on va parler de tout.

Clôture Symbolique et Échanges

De l'enfance, du comportement, des couples, tout va y passer. Au bout du troisième rendez-vous, on pose le bâton de parole parce que chacun a bien le respect de l'autre. Et on part dans une discussion tout à fait normale. Comme des gens qui se rencontrent dans un café. On est bien d'accord qu'on n'est pas copains. Il y a quand même une distance. Mais on échange tout à fait normalement, sans cette crainte.

Il y a toujours dans un coin de notre tête quelque chose qui me dit « ils sont en prison, ils ont quand même fait du mal ». Oui, ça je l'ai toujours et je l'aurai toujours. Mais avec les discussions, on écoute. Et on comprend. On n'accepte pas, on ne pardonne pas, mais on écoute et on comprend ce qui se passe. Et lors du dernier rendez-vous, on doit faire un échange. Alors, soit on fait un échange de cadeaux palpables.

Soit on fait autre chose. Il y a un détenu qui nous avait fait un gâteau. Il y en a un qui nous a écrit des textes de slam. Il y en a un qui nous a écrit une lettre. Il y en a un. qui nous a fait un bracelet. Il nous a fait un bracelet avec des lacets. C'est touchant. Et c'est prenant. Et à la fois, c'est tellement triste, en fait. Parce que c'est des lacets.

Ils n'ont pas de cordes, c'est des lacets. Donc, il a été chercher des lacets chez un autre détenu et il a tressé quatre lacets pour faire un bracelet. Les victimes, il y a une personne qui a donné des livres, il y a une autre personne qui a donné des pierres. Moi, j'ai préparé des cœurs en crochet. Je fais des cœurs roses pour les victimes.

Je fais des cœurs verts pour les auteurs et je fais des cœurs bleus pour les autres personnes qui préparent la justice restaurative. Donc j'explique pourquoi j'ai pris ces trois couleurs-là. Le rose, je leur dis... Pour moi, le rose, ça symbolise l'amour, l'amour de soi, etc. Ça avait vraiment une symbolique. Le vert, le vert de l'espoir. En leur crochetant un cœur vert, je leur...

donnent de l'espoir. Je ne vais pas dire de l'amour, mais au moins de l'espoir que eux trouvent la paix et qu'ils puissent avancer. Et après, bleu, parce qu'il fallait une troisième couleur et qu'il fallait une couleur neutre. Donc, tout le monde est touché. Je donne à chaque personne, main dans la main, le cœur. Donc, les victimes, hop, voilà, les personnes qui entourent.

Et je donne à un détenu un cœur. Voilà, tiens, je t'ai fait un cœur. Deuxième, tiens, je t'ai fait un cœur. Et le troisième, je lui tends le cœur, il tient le cœur. Et là, je me dis, mais il faut que je parte. Il faut que je lâche. Je vais passer au prochain parce que sinon je vais m'écrouler. Je donne au prochain, je donne au dernier, je me rassois. Donc ce fameux troisième nous écrit une lettre. Il nous lit la lettre.

Et là, les larmes commencent à couler. Donc, j'essaye de les retenir quand même. Après, le quatrième, pareil, nous dit ce qu'il a pensé. Le cinquième nous donne son bracelet. On se dit au revoir, chacun se serre la main, et ce fameux troisième, je lui serre la main et je m'écroule. Mais je m'écroule physiquement, donc en fait c'est lui qui me relève. J'aurais réussi à tenir les cinq séances sans que mes émotions prennent le dessus.

Et à ce moment-là, je ne peux plus rien retenir. Donc en fait, je finis à pleurer toutes les larmes de mon corps parce que j'ai réussi ce que je voulais faire. En fait, au moment de se dire au revoir, je comprends que... Ma parole, elle a vraiment atteint quatre personnes sur les cinq. Donc je suis contente et je suis soulagée. Le cinquième, je ne sais pas pourquoi, mais je n'ai pas l'impression que...

que mon message est passé. Peut-être que c'est durant nos échanges, peut-être que c'est paroles, certainement. Peut-être que c'est ce qu'il me l'a raconté pendant les cinq séances, je ne sais pas, mais j'ai un doute sur l'idée que ce que je suis venu véhiculer, ça l'est atteint. Donc je repars avec cette pensée-là, je rentre chez moi et je suis fatiguée, mais vraiment fatiguée. Je rentre à 19h, je crois que je vais me coucher. Le lendemain matin...

Ma maman arrive. Elle vient pour me voir. J'ouvre la porte et elle me dit « Mais qu'est-ce que t'es blanche ! » Je lui dis « Bah oui, mais je suis fatiguée en fait. » Et ça a été tellement intense que je suis fatiguée. Elle me dit, est-ce que vraiment c'était nécessaire que tu fasses tout ça ? Et là, je lui ai dit, mais en fait, oui. Je lui réexplique. Et je lui ai dit, mais voilà, en fait, je suis fatiguée parce que j'ai...

Pour moi, j'ai un sentiment de réussite. Donc, je lui explique et je lui dis, mais tu vois, maman, regarde, en final, je me dis que je n'ai plus besoin d'en parler. Ma parole, elle a atteint les bonnes personnes. Il me faut trois jours pour remonter ça. Et le lundi, tout va bien.

La Séance Bilan et la Paix Retrouvée

Deux mois après le dernier rendez-vous, je fais la rencontre bilan. J'y vais avec beaucoup moins d'appréhension. J'y vais presque avec le sourire parce que je suis presque contente d'y aller. Donc là... J'arrive et il y a toujours les cinq auteurs en face de moi, mais on n'est plus que deux victimes. Sur les quatre, il y en a une qui a lâché pendant le parcours. Il y a une autre personne qui...

n'a pas pu venir pour des raisons professionnelles. Donc, on fait la rencontre bilan. On est deux victimes et en face, il y a cinq auteurs. Et on ne retrouve pas du tout les mêmes personnes. Moi, je ne suis pas la même que deux mois avant. La victime qui était avec moi, ce n'est pas la même deux mois avant. Et les auteurs qui sont en face de moi, ce n'est pas les mêmes non plus. On commence par la météo émotionnelle de chacun.

Comme à toutes les séances, mais là, en fait, cette météo-là, elle est un peu particulière parce qu'on sait qu'on ne se reverra plus. Ça fait du bien, presque, de se revoir, sachant qu'on ne se reverra plus après. Et en fait, on voit que tout le monde a avancé. Donc, les quatre personnes que je pense avoir atteintes, elles vont bien. Et une heure avant la fin...

Il y a le cinquième qui dit une parole du style « je ne verrai plus une femme » ou « je n'approcherai plus une femme comme je pouvais l'approcher avant ». Et là, je ressens un soulagement. « Waouh ! C'est bon ! T'as compris ! » Après, on y croit, on n'y croit pas. Mais j'ai besoin de l'entendre. À ce moment-là, j'ai besoin de l'entendre, cette phrase-là. Et quand je rentre chez moi ce soir-là...

Je suis contente. Mais vraiment, je me dis que c'est bon, c'est fini en fait. Et c'est derrière moi. C'est un chapitre de mon livre, de ma vie, qui est clôturé. J'aurais mis 17 ans à clôturer un chapitre de ma vie. Lors de cette dernière rencontre bilan, on fait un flashback sur la première rencontre, sur le fait qu'on n'arrivait pas ni à se regarder, ni à se parler, ni à oser.

dire quoi que ce soit. Et là, au final, la parole s'est libérée. Et c'est vraiment ça. La justice restaurative, au final, ça sert à ça. Ça sert à libérer les paroles. Au moment de se dire au revoir, au final, on se souhaite chacun le meilleur. Et moi, il me souhaite d'aller bien. La prison, pour moi, ça ne sert à rien. Si ce n'est pas encadré, il faut que les gens qui ont fait...

quelque chose de mal, soit condamné. Mais est-ce que les enfermer dans une pièce qui fait 9 mètres carrés sans rien, ça sert à quelque chose ? C'est ça la vraie question. Et en fait, la justice restaurative... Ça sert à ça. Ça sert à ouvrir les esprits, à faire rencontrer des gens, des auteurs et des victimes. C'est un échange. La justice restaurative m'a aidée un peu à comprendre.

La personne qui m'a violée, pourquoi elle l'a fait ? Mais je n'accepte toujours pas. Ce n'est pas acceptable. J'ai pu comprendre, puisque pendant le procès, il y a eu... l'histoire de son enfance, enfant maltraité, etc. Donc, oui, j'ai compris, mais j'accepte toujours pas ce qu'il a fait.

La justice restaurative, ce n'est pas fait pour se faire des amis. Après, chacun est libre de faire ce qu'il veut. Soit les victimes veulent garder contact avec les auteurs, soit les auteurs veulent garder contact avec les victimes. Moi, j'ai gardé contact avec une victime. On s'est revus une ou deux fois. Mon travail avec les auteurs et les victimes, pour moi, il est terminé. Ce qui n'empêche que la justice restaurative, il faut que ça soit connu.

Voilà. Et ça, j'en parle. Et j'en parle tout le temps. J'explique les bienfaits que ça a eu sur moi, sachant que mes proches et mes amis l'ont vu. J'ai changé mon état d'esprit, je me suis coupée les cheveux. J'ai repris du poids, je suis redevenue normale. Donc, je n'ai pas vécu une expérience comme ça dans ma vie autre que la justice restaurative. Ça n'a eu que des points positifs.

Il y a eu des points négatifs. J'ai fini en pleurs, j'ai eu des nuits où je n'ai pas trop dormi, tout ça. Mais au final, je vais super bien. J'ai avancé en cinq séances avec les auteurs plus qu'en... six ans ou sept ans de thérapie, mais ça a fait l'effet d'une bombe sur moi et ça a explosé des choses dans ma tête qui font que, en fait, maintenant, tout va bien. Et c'est derrière moi.

Et c'est ça le plus important. Peut-être parce que du coup j'ai parlé aux bonnes personnes. Parce que mes mots sont arrivés à toucher des personnes. qui avait fait les actes horribles. Peut-être que c'est ça. Peut-être que ça explique le fait que ça va mieux. Vous venez d'écouter Transfer, épisode 297, un témoignage recueilli par Camille Jourdan. Cet épisode a été produit par Slate Podcast. Direction éditoriale, Christophe Caron.

Direction de la production, Sarah Koskiewicz. Direction artistique et habillage musical, Benjamin Septemours. Production éditoriale, Sarah Koskiewicz et Benjamin Septemours. Chargée de pré-production, Astrid Verdun. Prise de son et montage, Victor Benhamou. Habillage musical, Mona Delahaye. L'introduction a été écrite par Christophe Caron.

Elle est lue par Aurélie Rodriguez. Retrouvez Transfert tous les jeudis sur Slate.fr et sur votre application d'écoute préférée. Découvrez aussi Transfert Club, l'offre premium de transfert. Deux fois par mois, Transfer Club donne accès à du contenu exclusif, des histoires inédites et les coulisses de vos épisodes préférés. Pour vous abonner, rendez-vous sur slate.fr slash transferclub. Pour proposer une histoire,

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