¶ Intro / Opening
Slate Podcast
¶ L'amitié Rêvée des Séries
C'est l'amitié rêvée, celle que l'on nous vend dans les séries télé. On traverse tout ensemble, on ne se quitte jamais, on ne prend jamais une décision sans en parler les uns avec les autres. Et les querelles durent au maximum deux ou trois épisodes. Surtout, on se réunit le plus souvent possible, que ce soit au café du coin, dans le même canapé pendant dix ans, ou au bar d'en bas, assis à chaque fois à la même table, devant les mêmes bières, sur les mêmes chaises. Chacun son QG.
L'important, c'est que les autres soient là à chaque fois, que l'amitié traverse le temps, les histoires d'amour, les changements de job et les déménagements. David et Quentin sont cousins. Ils s'aiment comme des frères et vivent leur amitié comme à la télé. Quoi qu'il arrive, ils se disent tout. Quoi qu'il arrive, ils se retrouvent chaque dimanche soir au bar du coin pour débriefer leur semaine. Quoi qu'il arrive. Vous écoutez Transfer épisode 201. Un témoignage recueilli par Hélène Carbonel.
¶ Enfance et Mercredis Cousins
Je suis né à Saint-Etienne, dans le quart sud-est de la France. C'est une petite ville de 150 ou 200 000 habitants, je crois. J'y ai passé toute mon enfance. de mes 0 à mes 15 ans. Après, j'en suis parti assez vite dès que j'ai pu faire des études supérieures. Donc j'ai grandi là-bas, dans une petite ville qui s'appelle Saint-Galmieux, qui est un village. J'ai deux sœurs, l'une avec laquelle j'ai trois ans d'écart.
et la deuxième qui naît plus tard, avec qui j'ai 10 ans d'écart. L'essentiel de mon enfance, je la passe avec ma petite sœur, avec qui j'ai 3 ans d'écart. Et la particularité, c'est qu'on grandit avec nos cousins. avec qui on passe les mercredis chez nos grands-parents, qui passent une grande partie de notre enfance à nous élever. De mes 0 à mes 15 ans, je passe, peut-être pas...
tous les mercredis après-midi, mais en tout cas, une immense majorité de mercredis après-midi et matin, d'ailleurs, avec mes cousins. On est séparés en deux. D'un côté, ma sœur est avec mon cousin qui a un an de moins que moi. qui est à peu près dans la même classe d'âge qu'elle, c'est les petits, et de l'autre côté, il y a les grands. C'est moi et mon cousin qui a un an de plus que moi, qui n'est pas le chef de bande.
Mais en tout cas, c'est le plus grand, c'est le plus débrouillard, c'est le plus intrépide. Il y a ces deux groupes avec d'un côté les petits, de l'autre les grands. Et Quentin et moi, on est toujours... toujours fourrés ensemble. Le temps fort de ma semaine, c'est de revoir Quentin le mercredi, d'imaginer ce qu'on va faire, ce qu'on va faire tous les deux. Les mercredis, chez mes grands-parents, on invente toutes sortes de conneries.
¶ Jeux et Passions d'Adolescents
Il y en a plusieurs qu'on fait à des âges différents. Quand tu es vraiment tout petit, tu as des expériences avec les kits du petit chimiste. Évidemment, on trafique la recette pour que soit que ça explose, soit que ça fasse de la fumée, que ça ne fasse pas comme c'est marqué sur le mode d'emploi. Et pas très loin de chez mes grands-parents, il y a un terrain de tennis. Et le terrain de tennis, on y va et on passe l'après-midi autour du terrain de tennis, pas sur le terrain de tennis.
à chercher dans les ronces et à se rouler dans les ronces pour retrouver des balles de tennis. On en fait des sauts qu'on ramène chez mes grands-parents et qu'on stocke dans le garage et dont on ne fait jamais rien, évidemment. Quand je suis ado...
On se prend une passion pour boire des cafés. On se fait des cafetières. Il y a une petite cuisine en bas, une cuisine d'été, que mes grands-parents n'utilisent pas. Pendant qu'ils ont le dos tourné, parce qu'on est un peu jeunes pour boire du café, on doit avoir... 12-13 ans, on fait des grandes cafetières en scred et on s'enferme dans le noir dans la petite chambre à côté pour voir des grandes cafetières. Évidemment, le soir, on est ingérable. Pendant un moment, je ne sais pas.
comment, mais une paire de casques, de motos qui atterrissent chez mes grands-parents et on les récupère et on squatte la voiture de ma grand-mère pour faire les... pilote et copilote de rallye. C'est pareil, on y passe des après-midi entières juste à faire ça et à se raconter l'histoire. La voiture, c'est ma passion à moi, les voitures de course.
Il n'y a pas particulièrement de précédent familial. Je ne sais pas pourquoi j'aime ça. La moto, je crois que j'ai toujours vu des motos chez les parents de Quentin. Parce que c'est mon oncle qui nous transmet très très jeune. de la passion, de la moto. Quentin, à 14 ans, était sur une mobilette. Moi, à 14 ans, je suis sur une mobilette aussi. Et après, j'achète une moto, il achète une moto. On n'a pas arrêté de faire de la moto depuis qu'on est tout petit.
Par contre, dès qu'on commence à faire de la moto, dès qu'on commence à faire de la mobilette, on fait attention, on ne prend pas de risques. Parce qu'une chute en moto, ça arrive vite et on peut se faire mal. Cet aspect-là, il est d'autant plus marqué que...
Moi, mon père fait de la moto quand il est jeune, mais il arrête assez vite sur le coup des 18-20 ans parce qu'il a un accident. Il se fait renverser à Saint-Etienne et il s'ouvre, il se fracture tout le bras gauche. Le fait de faire ça en sécurité, quand t'as 15 ans... C'est pas forcément la première chose à laquelle tu penses. Mais à ce moment-là, on passe vraiment des journées entières à bricoler nos motos pour faire qu'elles aillent un peu plus vite, qu'elles soient un peu plus jolies.
On se prend un peu de passion, bricolage, lustrage à ce moment-là. C'est là où on fait nos premiers road trips aussi, en moto. Il y a une fois où on part voir une course dans... dans l'ouest de la France avec son père. L'ouest de la France, c'est littéralement à l'opposé de Saint-Etienne. Et faire un trajet comme ça avec une 125, c'est long. C'est long et ça fait mal aux fesses.
Mais on fait ça parce que ça nous éclate, parce qu'on part en convoi, c'est marrant, on sangle la tente à l'arrière de la selle. C'est des souvenirs assez incroyables et pleins de liberté. Quentin est...
¶ Tempéraments Opposés, Lien Fort
Depuis tout petit, quelqu'un de plutôt extraverti, très angoissé, mais plutôt extraverti, qui va plutôt vers les autres, part à l'internat. Quentin, il a 15 ans.
En trois semaines de temps, il se fait plus de copains que moi je vais m'en faire pendant tout mon lycée. Et moi je suis beaucoup plus introverti, j'ai beaucoup plus de mal à aller vers les autres. Et en fait, les deux font la paire. Donc on a ces deux tempéraments qui sont... qui sont pas du tout pareils et où moi j'ai pas de grand frère ça m'a jamais manqué je pense parce que j'avais Quentin qui est pas mon frère mais qui parce qu'il n'est pas mon frère
Et bien plus que mon frère, parce qu'on peut se dire plus de choses, on peut faire plus de choses. Il n'y a pas la pression du quotidien. On est en août 2012.
¶ Préparation du Voyage aux États-Unis
J'ai 21 ans, je viens de terminer mes deux premières années d'études, et dans l'école que je fais, la troisième année d'études, elle se passe à l'étranger. Donc, je pars à New York. à la fin du mois d'août 2012. C'est une année que je veux assez solitaire. Par contre, c'est la première fois de ma vie que je passe autant de temps sans voir Quentin. Donc on s'appelle. On se Skype un peu et on décide un peu sur un coup de tête de faire un voyage...
de faire un voyage ensemble aux Etats-Unis. Quand on le décide, on ne sait pas trop de quoi on parle encore. Ce qu'on sait, c'est que Quentin, cette année-là, il finit ses études. Et qu'en fait, il passe son diplôme à la fin de l'année et que dans l'été, il est libre et au bon moment de sa vie pour faire un road trip aux Etats-Unis. Quand ça finit par arriver...
¶ Le Road Trip Américain
à New York en juillet 2013, et je vais le chercher à l'aéroport. L'aéroport Kennedy à New York, il est loin de Manhattan, il est loin du centre-ville. Il y a quand même quelques personnes qui sont venues me voir cette année-là pour me visiter. Ça faisait une occasion d'aller à New York, etc. Je ne suis pas tous allé les chercher. Mais là, évidemment, Quentin, j'y vais. Il finit par arriver. Ça fait...
un an que je ne l'ai pas vu et je ne le trouve pas changé. Je ne le trouve pas changé une seconde. C'est comme s'il avait toujours été là. Comme s'il avait toujours été là dans la situation, dans le contexte. Posé devant la porte vitrée à JFK. et qui devait arriver à ce moment-là, et que c'était écrit comme ça. Évidemment, il arrive, je le prends dans les bras, on s'embrasse, je le prends ses valises, et je crois qu'on a dû parler en non-stop.
Mais quand je dis parler, c'est sans aucune interruption. Je pense que de la porte de l'aéroport à la porte de chez moi, on ne sait pas arrêter de parler une seconde. Et là, il me raconte la fin de son année. Il me raconte ses potes, il me raconte les beaux-arts, il me raconte son projet de fin d'études. On reparle pas mal dans la voiture et on rattrape le temps perdu, en fait. On rattrape le temps perdu.
Le premier truc qu'on doit faire, c'est qu'on fait des courses parce qu'on ne dort pas à l'hôtel, on dort sous la tente. Et la bagnole, c'est une petite Dodge blanche. On blinde la voiture. On part, on passe la première nuit dans un parc dans l'état de New York où il y a des animaux, on ne dort pas bien. C'est un peu folklo. Et on finit par s'arrêter dans le Vermont pour aller faire de la randonnée.
Avant de partir de nos orques, on avait acheté un petit pochon de bœuf pour fumer un pétard une fois de temps en temps le soir. Et en fait, le pochon de bœuf, on ne le touche pas parce que... Après le Vermont, on décide d'aller au Canada. Et le fait de passer la frontière avec le pochon de bœuf dans le coffre,
Ça nous stresse tellement qu'on décide d'enterrer le petit pochon avant de passer la frontière. La frontière dans le Vermont, c'est littéralement une route. Il n'y a pas de poste frontière, il n'y a rien. Il n'y a rien du tout. Mais quand même, on est trop stressé, donc on enterre le petit pochon de bœuf, on lui fait une petite cérémonie d'adieu, et on part et on traverse la frontière. On fait la route, je crois, d'une seule traite jusqu'à Montréal.
à Montréal, c'est notre première escale en ville, on sait pas où on dort, donc on finit par garer la bagnole. Moi, je prends mon petit sac à dos avec mes choses de valeur dedans, mon téléphone et mon ordinateur. Donc, on va s'installer sur une terrasse rue Sainte-Catherine, qui est visiblement une rue un peu connue à Montréal pour boire des coups. Et je ne sais pas, une demi-heure après, je me rends compte que je n'ai plus mon sac à dos. Manifestement, je me suis fait voler mon sac à dos.
Alors dedans, heureusement, il n'y a pas les passeports, mais il y a quand même mon téléphone, mon ordinateur, et accessoirement, il y a les clés de la bagnole. Donc on passe un peu une journée en enfer. On finit par aller dans une agence de location, la même marque que la voiture qu'on a louée, qui nous dise qu'ils ne peuvent pas faire grand-chose. Quentin, à ce moment-là, appelle sa maman.
Parce que sa maman a travaillé dans une boîte américaine, elle a pas mal organisé de voyages, elle connaît un peu des gens dans ce milieu-là. Et là, il nous dit, écoutez, je vous ai vu une solution. Mon pote Kevin qui travaille à l'aéroport, allez à votre voiture, on va vous envoyer un camion et puis c'est réglé.
On retourne à la voiture et là, on voit un mec qui arrive avec un camion plateau américain, tout chrome dehors, qui nous embarque la voiture. Et nous, on se stresse à mort parce qu'on ne sait pas ce qui se passe et surtout, on ne sait pas qui paye à ce moment-là. Donc on se dit, il va falloir qu'on paye la loque de la dépanneuse du centre de Montréal jusqu'à Trudeau. Ça ne va jamais le faire.
On arrive à Trudeau. Immense parking. Là, il y a un mec qui sort de nulle part avec un petit kit brandé Europecar. Et il ouvre la voiture. La voiture qu'on regarde dans le blanc des yeux depuis la veille au soir quasiment. Il est milieu d'après-midi et tout. On est fatigué, on n'a pas dormi. Et le mec, il passe sa petite raclette là sous la vitre et il ouvre la voiture en 30 secondes.
On récupère toutes nos affaires. Personne ne nous demande de rien. Pas une pièce d'identité, pas un passeport, rien. Donc on laisse la voiture et on va à l'endroit où vous avez indiqué le type qui nous a aidé à Montréal. Et là, on arrive...
on trouve le Kevin en question, et une voiture qui sort de nulle part, qui fait deux fois la taille de celle qu'on avait louée initialement, intérieur cuir, toit ouvrant, tout ce qu'il faut, et on dit, voilà, ça c'est votre voiture, messieurs, vous chargez vos affaires, vous repartez. Ce qu'on fait... Il ne nous demande pas un copec. On se demande un peu ce qui se passe à ce moment-là, mais surtout, on se rend compte qu'on a quand même un bol formidable.
Donc on part sans demander notre reste, en entendant le bruit du moteur, en s'insérant sur la bretelle d'autoroute, en partant de Montréal, on finit par éclater derrière en se disant « mais on a quand même le cul bordel de nouille ». On achète une carte dans une station service où on va surligner l'itinéraire et on part avec notre carte routière, notre course bagnole, et on traverse, on descend par Chicago, en fait on traverse les Etats-Unis en diagonale.
jusqu'au Colorado, à Las Vegas, et on remonte par la côte ouest. Et à un moment donné, on arrive dans l'Utah, dans un endroit qui s'appelle Saint-Georges, et à ce moment-là, on décide d'aller se faire couper les cheveux. C'est assez souvent quand on était tous les deux qu'on... on prenait l'envie d'aller se faire couper les chevaux ensemble. Et là, on se dit que ça nous ferait un souvenir. Et pour le coup, ça nous fait vraiment un souvenir parce qu'on y va.
On est habillés tous les deux. Je pense que Quentin doit avoir un t-shirt coloré, un truc genre turquoise. On est tous les deux en short. Et on a tous les deux nos têtes de jeunes adultes européens. Et ce n'est pas vraiment couleur locale. On va se faire couper les cheveux, on discute un peu avec les dames du sein de coiffure. Elles sont adorables avec nous.
On voit qu'il y en a une troisième dans le fond du salon de coiffure qui est un peu moins accorde que les deux autres. On se fait couper les cheveux, ça ne prend pas très longtemps. Et en fait, quand on ressort, on voit un attroupement devant le salon de coiffure parce que... Les gens avaient un peu discuté entre eux et ils se demandaient qui étaient ces deux homos qui venaient se faire couper les cheveux dans la bonne ville du Christ.
Le fait qu'on nous prenne pour des homos, ça ne nous dérange pas, ça nous fait même rire. On s'en fout un peu, à vrai dire, parce que ce n'est pas la première fois que ça arrive. On s'est même déjà fait casser la figure. pour une confusion similaire, parce que les gens nous prenaient pour un couple, mais nous, ça ne nous dérange pas du tout. On n'a pas la même tête avec Quentin. Donc, la proximité qu'on a, les gens, du coup, ne peuvent l'interprète.
comme si on était un couple, parce qu'on se ressemble pas. Et que c'est pas la même proximité que deux frères, ou c'est plus proche d'un couple que de deux frères. Parce que la manière dont on se parle, la manière dont on se regarde, je pense que pas beaucoup de gens ont ça. Et donc ça interroge un peu. Parce que c'est très fusionnel, parce qu'on a notre langage à nous, que parfois, quand on se parle tous les deux, les gens autour de nous ne comprennent pas.
Parce qu'on a des mots-clés, des codes qui nous viennent de loin, quand on était petit et qu'on a construit au fur et à mesure du temps. C'est assez déstabilisant pour les gens. La plupart du temps, quand les gens nous voient pour la première fois, ils sont un peu déroutés. Après, ça passe, mais ils sont un peu déroutés. Donc, le fait qu'on nous prenne pour un couple, ça fait partie de ces réactions de premier abord un peu déroutantes. L'été est fini.
¶ Vie d'Adultes et Le Bar QG
Quentin rentre en France, moi je rentre quelques jours après lui. On se revoit pas trop, pas tout de suite après le road trip, c'était quand même assez dense, donc on respire un peu. Moi, je m'installe à Paris. À ce moment-là, on est en août 2013. Quentin s'installe aussi à Paris.
Et là commence une nouvelle vie, notre vie de jeune adulte. Et surtout, notre vie dans la même ville. Parce qu'on n'a pas fait nos études dans la même ville. Donc là, on va pouvoir se voir plus. Se voir vraiment. Moi, j'habite rue du Faubourg-Saint-Denis. On va assez vite poser le camp dans un bar qui s'appelle le Sully, où on a dû aller le deuxième ou troisième soir où je suis dans mon appart. Le Sully, c'est un peu le...
le centre névralgique de nos vies à ce moment-là, parce que c'est là où on se retrouve. C'est là où on a nos habitudes. Le bar, c'est un radin. Il est un peu dégueulasse, mais on a l'impression d'y être comme dans des canapés, parce qu'au bout d'un moment, on est connu là-bas.
¶ Le Bar: Lieu de Grandes Décisions
Ça nous sert à tout. Ça nous sert à exprimer nos joies, nos peines, à faire des choix, à prendre des décisions. C'est là où on se raconte tout, en fait. Coudé sur une table de barre. Donc, c'est là où... où Quentin, par exemple, m'explique que dans son travail actuel au journal Le Monde, ça commence à plus trop lui plaire, il a envie de faire autre chose, que la cuisine, c'est quand même un peu son truc. C'est là qu'il décide.
de plaquer son taf pour se lancer dans la cuisine, passer un CAP et devenir cuistot. C'est vraiment à ça que ça nous sert. C'est là où il prend aussi la décision de se séparer de sa copine, puis de se remettre avec. C'est notre centre de gravité à ce moment-là. Je ne prends pas une seule décision importante dans ma vie sans la tester et sans la partager avec Quentin. À 21 ans, on a les problèmes qu'on a, donc une décision grave, c'est de se mettre ou pas avec quelqu'un.
Alors que dans la vie, une décision grave, c'est pas vraiment ça. Mais tous mes choix, je les fais avec son avis, pas nécessairement en fonction de son avis, mais à un moment, je me demande si je continue dans les études que je fais ou si je fais pas un peu autre chose.
C'est un peu lui qui m'en dissuade. C'est ce genre de discussion qu'on a. C'est plutôt les discussions sérieuses en première partie de soirée. Passer la deuxième pinte, en général, on parle un peu plus de filles et des vrais soucis de la jeunesse. C'est la personne la plus importante de ma vie et il prend toute la place qu'il occupe dans ma vie à cette époque-là. On a toujours un peu discuté de...
¶ Parler de la Mort et du Destin
de la mort avec Quentin. Comme on parle de tout, en fait, on parle aussi de la mort et on parle de la mort des gens qui nous sont chers et donc on parle de la mort l'un de l'autre. Et c'est très étrange parce qu'on se dit que ça n'arrivera jamais et en même temps, on sait un peu que ça va arriver. Et moi, j'en plaisante pas mal. Il y a un moment où je ne suis pas bien dans mes baskets.
Et où je dis, moi, je n'ai pas envie de passer 30 ans. Si c'est pour avoir une vie comme ça, métro, boulot, ça me fait chier, ça m'emmerde. C'est bon, quoi. Et en fait, je suis très surpris parce que je pense que je suis tout seul à y penser. Et il y a une fois où, plus tard dans le temps, on est en train de le déménager, et le soir, on va boire une bière pour se récompenser, et il dit, mais putain, tu sais, tout à l'heure, quand...
Quand je te voyais monter les lattes du sommier et tout dans ma liste cahier de services, je me suis dit, mais s'il meurt un jour, je vais vraiment être dans la merde. Je crois qu'en fait, pour moi, c'est ce qui définit aussi le truc, c'est que je me dis que s'il meurt un jour... Je vais être dans la merde. Et la mort de Quentin, pour moi, c'est un truc qui n'arrive jamais. Le soir du 11 août 2017,
¶ Rencontre avec Charlotte
J'ai 26 ans et je me fais larguer par ma copine de l'époque. L'histoire qui se finit un peu triste, un peu sale. Et je suis super malheureux parce que c'est elle qui choisit et pas moi. Mais bon, à un moment, il faut se remettre en selle et je sors dans la rue avec mon sac.
Et j'appelle Quentin, parce que j'ai pas d'endroit où dormir. En plus, lui, il habite vraiment pas loin de là où mon ex habite, donc je me dis que ça peut faire. Et j'appelle Quentin, et Quentin, il est pas chez lui, et il me dit, bah, viens ! Viens, et puis on va aviser, quoi. Je saute dans une voiture et je rejoins. Il est avec deux de ses potes. Il y a un gars qui est assez sympa, mais qui ne me marque pas trop.
Et une de ses potes, une petite nana qui s'appelle Charlotte, que je ne connais pas, dont il m'a déjà parlé, mais je ne la connais pas, c'est la première fois que je la vois. J'arrive au bar, on commande un coup, et évidemment, soir de rupture, on fait un peu la fête. Moi, je suis malheureux comme tout et je bois trop. Et on finit par rentrer chez Quentin avec Charlotte, Quentin et moi. Il ne se passe rien ce soir-là entre elle et moi.
Surtout qu'en plus, je ne donne pas envie. Je viens de me faire larguer, j'ai trop bu. Ce n'est pas très joli à voir. Il ne se passe rien, mais... Je sais pas, en tout cas j'ai envie qu'il se passe un truc. Sauf que le lendemain, on avait prévu d'organiser un dîner, ramener du vin, etc. Et on les avait invités à dîner, Charlotte et l'autre pote qui étaient là.
Donc, ils viennent dîner. Et pareil, moi, je suis encore à moitié bourré. Je suis malheureux. J'ai pleuré toute la journée. Là, j'essaye de... Pas d'embrasser Charlotte, mais je fais quelques avances un peu maladroites et marquées. Et elle me repousse en me faisant clairement comprendre que, mec, mais non, tu dégoûtes un peu. T'as vu l'état dans lequel t'es, tu t'es fait larguer hier. Non, c'est pas possible, ça peut pas marcher.
Et puis, le temps passe. Je finis par recevoir une carte de vœux dessinée à la main. C'est des dessins érotiques dessus. Et en fait, c'est Charlotte qui dessine un peu. fait pas mal de dessins de ce type-là, qui tous les ans fait des cartes de vœux pour ses amis, et qui m'en avait envoyé une. Donc je reçois la carte de vœux, et ça attise ma curiosité quand même.
Et là, on se manque de peu avec Charlotte parce que je veux lui envoyer un texto pour le remercier. Je demande son numéro à Quentin, qui ne me donne pas le bon numéro. Donc, j'envoie un texto qui n'est jamais arrivé. Là, on est au mois de janvier 2018, et je finis par revoir Charlotte à l'anniversaire de Quentin, le 28 janvier 2018.
Et là, je dois croiser son regard au début de la soirée. Elle me demande une clope, je lui la donne. On se tourne autour pendant deux heures et puis on discute et on finit par s'embrasser. La particularité de... ma relation avec Charlotte et de la relation de Charlotte avec Quentin c'est que en fait Charlotte avant d'être ma copine c'est d'abord une des meilleures amies de Quentin
Il y a ce fonctionnement qui s'installe où elle sait que de toute façon, Quentin est ultra important dans ma vie. Lui, évidemment, comprend que Charlotte est en train de prendre de plus en plus de place dans ma vie. Donc il faut faire un peu de la place pour tout le monde. Charlotte le vit très bien, et je pense que, évidemment, le fait que ce soit d'abord une amie de Quentin, ça n'y est pas étranger.
Et je pense qu'elle comprend très vite, par rapport à d'autres de mes ex ou à certains de mes copains, elle comprend très vite que Quentin, chez moi, ce n'est pas une option, ça fait partie de mon équilibre. pour bien vivre moi, je dois être avec lui. Je fonctionne avec lui. Et c'est à peu près à cette époque-là que Charlotte, du coup, qui nous voit un peu faire les 400 coups comme on faisait gamin, sauf que là, on commence à avoir 30 ans.
que Charlotte commence à nous donner des surnoms un peu sympas. Il y a Kiki Fluc, il y a Rapide et Furieux, il y a No Limit et Limitless, il y en a plein. C'est un peu pour tout, parce qu'avec Quentin, on se lance même encore à 30 ans dans des expéditions pas possibles. Et ça, il faut... Quand tu es en couple avec moi, ou avec lui, il faut un peu tenir le rythme de ces trucs-là, qui ne sont plus vraiment des conneries d'ado.
Dans l'été 2018, peut-être juillet 2018, Quentin est dans sa phase de renaissance, je me mets en colloque, je change de boulot, je change de vie, etc. Et à ce moment-là, il est très amoureux d'une fille qui lui fait découvrir pas mal de choses assez sympas. Et il part...
Il part avec elle faire la cuisine dans un festival de théâtre. Il gère toute une cuisine associative. Vraiment, il s'implique à mort. Il y reste trois semaines. Et là, pour le coup, je me tape une vraie mission parce qu'un soir... Il est avec elle, il lui dit, mais écoute, je ne comprends pas bien, on est ensemble, on n'est pas ensemble. Elle dit, non, on n'est pas ensemble.
Et là, lui, il s'effondre parce qu'il est amoureux comme pas possible. Il est à Rouen, à deux heures et demie de là où j'habite à ce moment-là. Et du coup, il m'appelle. Il me dit, viens me chercher. Moi, en plus, je bossais ce jour-là. C'était un week-end, mais j'avais travaillé.
J'allais juste commencer à me détendre et à passer mon samedi soir tranquille. Et évidemment, je suis allé le chercher. J'ai fait mes cinq heures de route pour aller le chercher et le ramasser avec son sac à dos et sa déprime dans ma bagnole en plein milieu de la nuit.
¶ Changements Majeurs: Grossesse et Départ
On est en novembre 2020, on a décidé avec Charlotte de gentiment commencer à... peut-être essayer d'avoir un enfant. On a pris cette décision-là un mois et demi plus tôt, en se disant qu'on avait le temps et que ça prenait du temps d'avoir des enfants. Donc, en moins d'un mois et demi, elle est enceinte. Évidemment, c'est une super nouvelle. premier truc que je fais, c'est que j'appelle Quentin pour lui dire qu'il y a la première personne à qui je le dis, qui à ce moment-là est dans une soirée.
qui est content pour moi, mais je vois que le train n'arrive pas en gare. Il ne percute pas complètement sur le moment. Ma vie va changer, la sienne avec. Je vais devenir papa. Le monde va basculer dans autre chose. Il ne s'en rend pas compte sur le coup. Et ces deux, trois heures plus tard, il m'envoie des textos en rafale en disant « Mais attends, mais c'est incroyable. Mais qu'est-ce qui se passe ? Mais comment tu vas faire ? Mais t'es sûr ? »
On emménage ensemble tout début mars 2021 avec Charlotte qui est donc enceinte à ce moment-là. En fait, Quentin, il vient nous voir parce qu'il a décidé de partir de Paris. Il a rendu son appart. Et il veut aller ouvrir un resto en Ardèche, pas loin de là où ses parents habitent maintenant.
Il vient nous voir, comme ça, il voit Charlotte enceinte, il voit l'appart, il voit là où on est installé, il voit à quoi va ressembler notre nouvelle vie. Il en profite pour revoir ses potes rester à Paris, il en profite pour passer... dans le resto où il travaillait avant de partir de Paris. Il fait un peu une tournée d'adieu à ce moment-là parce qu'il change de vie et qu'il va aller habiter en Ardèche et que l'Ardèche, c'est loin.
Et donc, il récupère aussi sa moto qu'il avait laissée dans le parking de son ancien appart. Et le jeudi 25 mars 2021, en fin de journée, moi, je pars courir. Je vais sur la coule verte.
¶ Le Choc de la Nouvelle
Je reviens et je m'assois dans le canapé, j'entends la porte qui s'ouvre et j'entends Charlotte en larmes. Et je me demande à ce moment-là ce qui se passe, et je pense tout de suite au bébé, en me disant qu'il est arrivé quelque chose au bébé, ça va être affreux. Et Charlotte est en larmes, et je l'entends sangloter.
Elle n'avance pas dans le couloir, je me demande qu'il arrive et elle arrive devant moi, je la prends dans mes bras, je me dis mais qu'est-ce qui se passe, c'est le bébé, ça va, ça va pas ? Et elle me regarde défaite et elle me dit c'est Quentin, il est mort. Et en fait, il a eu un accident de la route, banalité d'accident de la route, en entrant chez ses parents, et il est mort presque sur le coude dans un accident de moto.
je ne le réalise pas, je ne ressens pas grand-chose, et je me dis qu'il faut gérer les choses pratiques. Donc j'appelle son frère. Et lui, il habite loin, donc il faut qu'il rentre, il faut organiser ça, et il faut prévenir les gens. Et là, c'est la mission. Lui, je pense qu'il est à peu près autant sous le choc que moi, donc on se répartit les gens.
Et dans la soirée, jusqu'à minuit, 1h, 2h du matin, je refais les 15 dernières années de la vie de Quentin avec des gens que je connais du coup moi aussi depuis 15 ans pour leur annoncer la nouvelle.
¶ Le Vide et Les Souvenirs
Il y a un espèce de vide intersidéral qui est accentué par le fait que Quentin avait oublié son tube de dentifrice à côté du mien avant de partir. Parce qu'il oubliait toujours quelque chose quelque part.
il y a sa présence encore il y a sa présence chez moi et ça c'est l'immédiat c'est le sensoriel et puis après pour moi c'est vraiment le vide parce qu'en fait j'ai beaucoup de temps et Et passer les premiers jours, les premières heures, je me rends compte que j'ai du temps à ne plus l'appeler, à ne plus passer avec lui. Et c'est très vide. J'ai vraiment l'impression d'avoir perdu la moitié de moi-même, au-delà de la formule gadget, dans le quotidien, pour prendre une décision importante.
Pour organiser mon temps le week-end, il y a un trou aujourd'hui. Ma fille, elle est née le 19 août 2021, donc c'est six mois quasiment tout pile après la mort de Quentin. Alors, l'arrivée de ma fille... à ce moment-là, dans cette année-là, elle change tout. Ce n'est pas un rayon de soleil, mais ici quand même, qui vient mettre un peu de lumière là où il n'y en avait plus depuis plusieurs mois.
Évidemment, Quentin devait être le parrain de ma fille. On prend la décision quasiment le jour de sa crémation avec Charlotte de proposer le rôle de parrain et de marraine aux parents de Quentin. qui nous font le plaisir d'accepter et qui depuis, je crois, se plaisent pas mal dans ce rôle-là. Alors ma fille s'appelle Astré, c'est un prénom qu'on a choisi évidemment tous les deux avec...
avec Charlotte. Astré, c'est un prénom que Charlotte a proposé. Ce qu'elle ne savait pas, même si c'est anecdotique, c'est que Astré, c'est le nom d'un livre. du XVe ou du XVIe siècle, je ne sais plus, qui est assez connu dans la région de Saint-Étienne. C'est un roman qui n'est objectivement pas très intéressant. C'est un nom aussi qui se retrouve dans la mythologie grecque, mais Charlotte avait...
connaissait l'aspect mythologique, mais pas du tout cet aspect-là. Et le bouquin a été écrit par quelqu'un qui s'appelle Honoré Durfé. C'était d'ailleurs le nom du lycée de Quentin.
Et il y a une dimension qui me rattache à Saint-Etienne et qui me rattache à l'enfance et à l'adolescence que j'ai passée à Saint-Etienne, qui me rattache... pas au lycée de Quentin, où je n'ai aucun souvenir, mais à cette époque-là, et qui est a posteriori fortuite, puisqu'on avait choisi le prénom avant que Quentin ait son accident.
Aujourd'hui, pour moi, tout est plus compliqué. Là, je suis en train d'acheter un appart. C'est une décision que j'ai prise, évidemment que j'ai prise avec Charlotte. que j'ai pris sans le consulter lui, sans lui en parler, sans lui demander... lui demander ce qu'il en pense. Et aujourd'hui, ma vie, c'est un peu l'apprentissage du courage et de l'autonomie. C'est-à-dire que mes décisions, où avant, j'avançais toujours avec...
Pas un filet de sécurité, mais avec son avis et en sachant qu'il était d'accord ou pas d'accord, mais qu'au moins je savais ce qu'il pensait. Aujourd'hui, j'ai plus ça. Donc je suis un peu... J'avance beaucoup plus dans le noir que ce que je faisais avant. Ça m'arrive assez régulièrement de réagir encore comme si Quentin était là. Il n'y a pas si longtemps... L'été dernier, je prends un taxi pour aller à Montparnasse. Et avec Quentin, il y a un truc qu'on aimait beaucoup faire, c'est...
s'asseoir à une terrasse de café pour imaginer la vie des gens, les classer un peu en fonction de ce qu'ils se racontent, de leur tête, de manière complètement subjective. Et parfois, on tombait un peu sur des phénomènes, on s'imaginait que les gens étaient un peu des phénomènes. Et là, le chauffeur de taxi qui m'emmène à Montparnasse ce jour-là, c'est un beauf de compétition, il est raciste, il n'est pas agréable, il parle mal, il est anti-vaccin, il ne veut pas porter de masque.
À ce moment-là, j'ai le package complet. Je me dis, c'est un registre de compétition. Il dépose à Montparnasse. Et le premier réflexe que j'ai, c'est de sortir mon téléphone. pour appeler Quentin, qui évidemment ne peut pas décrocher. Je me rends bien compte que ça n'a pas de sens, ce que je suis en train de faire dans la demi-seconde. Mais malgré tout, mon geste intuitif... c'est de faire ça, de l'appeler pour lui raconter, alors qu'il ne va pas décrocher.
en Ardèche, c'est début de l'été 2021. On est chez ses parents avec Charlotte. Son père nous donne quelques affaires dont il pense qu'elles doivent nous revenir. Il nous donne un couteau de cuisine que Quentin adorait. Ce couteau, on lui avait offert avec son frangin et Charlotte. On s'était mis ensemble pour l'offrir pour ses 30 ans. Il nous rend le couteau et il me donne...
des affaires que Quentin avait dans son portefeuille qui dataient du voyage aux Etats-Unis. Et il y a dans ces affaires des choses que je pensais jamais revoir, qu'on s'était séparés pendant le voyage. C'est un petit tas de papiers. qui n'a aucune valeur mais qui en a pour moi il y a dans ces affaires des post-it qu'on avait récupéré en discutant avec des gens à Chicago. Il y a des cartes d'entrée gratuite dans un club de strip à Las Vegas. Et ça, je...
j'étais surpris qu'il l'ait gardée la carte de métro que j'avais prise pour lui en allant le chercher à l'aéroport à New York je lui avais pris une carte pour gagner 5 minutes et qu'il n'est pas à faire la queue au distributeur. Et ça, il a gardé ces choses-là comme... Moi, j'ai gardé les autres affaires. On s'était splitté en deux ces souvenirs-là pour garder un souvenir du voyage aux Etats-Unis. Et aujourd'hui, j'ai récupéré les...
Les deux parties du butin, les deux sont dans mon portefeuille, alors que ces deux parties-là n'auraient jamais dû se retrouver. Vous venez d'écouter Transfer épisode 201, un témoignage recueilli par Hélène Carbonelle. Il a été produit et réalisé par Sleight.fr sous la direction de Christophe Caron et Benjamin Septemours. Production éditoriale
Montage et réalisation, Victor Benhamou. Musique, Thomas Lupias. Retrouvez tous les épisodes de transfert sur slate.fr ou sur votre application de podcast préférée. Pour proposer une histoire, vous pouvez nous envoyer un mail
