¶ Intro / Opening
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¶ L'Émétophobie: Une Enfance Terrorisée
On l'appelle parfois liste des rêves ou liste de vie. En anglais, c'est la bucket list, la liste de toutes les choses que l'on veut faire avant de mourir. Cette expression s'est popularisée en 2007 grâce au film sans plus attendre avec Jack Nicholson et Morgan Freeman. Alors qu'ils n'ont plus que six mois à vivre, ils décident de réaliser tous les rêves qui leur restent.
Elisa n'a pas de bucket list, mais elle a un rêve. Dépasser ses peurs. Depuis qu'elle est toute petite, elle ne vit qu'à travers ses craintes, oppressée par ses angoisses. Pour vivre sans terreur, elle met en place des systèmes dans l'espoir de tout contrôler. mais c'est finalement un coup de hasard qui va la libérer. Vous écoutez Transfert. Ce témoignage a été recueilli par Astrid Verdun.
Depuis que je suis petite, j'ai peur de vomir. C'est présent en moi depuis toujours. Par exemple, quand j'ai 6 ans et que ma soeur a 2 ans, elle me court après. pour jouer de son côté. Et moi, si je cours, ce n'est pas parce que je veux jouer, c'est parce que je veux la fuir. Et je veux la fuir parce qu'elle est malade. Et je pense que si elle est malade, ça va me toucher aussi et que je vais vomir.
Et c'est comme si je fuyais le grand méchant loup. C'est assez intense en moi. C'est une angoisse très, très profonde. Et à un moment donné, mon père me dit « Mais t'inquiète pas, ta sœur, elle est plus malade. Tu peux te laisser approcher. » Et là, ma sœur s'approche. Elle me touche.
Et le soir même, je me retrouve dans mon lit. Un sentiment d'inconfort qui vient en moi. Je commence à avoir la gorge qui se serre. J'ai mal au ventre. Je suis sur le dos et je déglutis énormément. Je déglutis, je déglutis. Et je comprends que j'ai envie de vomir. Et je me rends compte qu'à chaque fois que ce sujet-là revient, la gastro, les nausées, le mal-être de quelqu'un au niveau du ventre...
Je ne me sens pas bien. Je suis dans un état presque de trans, en fait. Je n'arrive pas à reprendre mes esprits. Et donc, c'est à chaque fois pareil. Et plus je grandis, plus ça se précise. C'est d'abord au niveau de ma famille parce que forcément, on est quatre frères et sœurs et ça me touche directement. Quand mes frères et sœurs sont malades, je vais écouter aux portes.
Je regarde s'ils ne restent pas trop longtemps aux toilettes, parce que trop longtemps, ça veut dire peut-être malade, ça veut dire peut-être vomir. Je les regarde manger également. Je regarde s'ils ne mangent pas trop vite, pas trop, s'ils ne se touchent pas le ventre.
Parce que si je touche le ventre, peut-être que là, ils ont trop mangé, qu'ils soient en indigestion. Le soir, devant la télé, si ma mère a le malheur de faire un geste, pareil, elle se touche le ventre. Je lui demande si elle a mal au ventre et si elle a envie de vomir. Et c'est... Tous les soirs. Souvent, c'est même trois fois par soir. Au bout d'un moment, je me fais un petit peu rejeter. C'est bon, on a compris, Elisa. J'ai pas mal au ventre, lâche-moi. Et c'est comme ça toute mon enfance.
Et au bout d'un moment, juste, ça agaste le monde autour de moi. Et moi, ça me met encore plus mal parce que je me sens différente. J'ai l'impression que ça touche que moi et que je ne pourrais pas m'en sortir, en fait. Je n'arrive pas à être bien.
Tous les matins, c'est une question. Est-ce qu'aujourd'hui, je vais vomir ? Est-ce qu'aujourd'hui, quelqu'un va être malade ? Et mon quotidien, il se déroule de la sorte. Comme je vois la vie avec une pellicule différente des autres, je dois mettre en place des rituels, des petites manies finalement. Je me lave de nombreuses fois les mains par jour. Dès que je touche un truc, j'ai le sentiment sur ma main qu'il y a de la saleté. Et vraiment, quand je me touche le bout des doigts, je le ressens.
C'est comme s'il y avait des bactéries, des microbes et j'ai l'urgence de devoir aller me laver les mains. Je vérifie la date de péremption des aliments. Parfois, je vais dans le frigo et je regarde si ça n'a pas été dépassé. Si ça approche la date, je ne peux pas le manger.
Je préfère même mourir que vomir. C'est vraiment trop pour moi. Quand je pense à vomir, j'ai ce sentiment au milieu de la gorge, comme si j'allais m'étouffer. En fait, pour moi, mourir et vomir, c'est carrément la même chose.
¶ Origines, Thérapie et Faux Départ
Les années passent et je suis toujours dans cette phobie. J'essaye... d'aller bien, mais voilà, c'est des habitudes qui se sont mises en place et c'est comme si c'était naturel d'avoir ces rituels, d'avoir ces petites manies. Et puis, j'avance comme ça jusqu'en 2019. En 2019, j'ai 23 ans.
Et donc je vais chez une psy. On en vient vite au sujet de la phobie. Je lui dis que j'ai très peur de vomir depuis longtemps, que ça me submerge et c'est compliqué de vivre avec. J'ai l'impression honnêtement de ne pas trop vivre certaines choses. Et en fait, on essaie de chercher d'où vient cette phobie. Quand j'avais deux ans, je me suis étouffée avec un bonbon. Pendant quelques secondes, je n'ai pas pu respirer, donc le bonbon s'est coincé dans ma gorge. Et mon père, il m'a retournée.
Il m'a pris par les pieds, il m'a secouée très très très fort. J'ai vomi le bonbon. Il y a eu toute une atmosphère autour de moi. Il y avait ma marraine qui est tombée de peur. Elle hurlait parce que c'est elle qui m'avait donné le bonbon, donc elle s'en est voulue tout de suite. Mon père, quand il s'est jeté sur moi, j'ai senti, je pense, autour de moi une angoisse et je l'ai absorbé au final et j'ai développé cette phobie, donc l'hémétophobie.
Il y a une autre chose, c'est que mon père, à partir de là, dès qu'il est devenu père finalement, il est devenu très angoissé pour nous. Il nous disait toujours de faire attention à tout, pour les voyages, pour les amis, pour les maladies. Je porte les angoisses de mon père. En fait, on comprend que ce n'est pas moi, mais c'est une transmission doublée d'un traumatisme finalement. Et petit à petit, avec ma psychologue, on se rend compte que je ne sais pas qui je suis.
Je suis formée d'angoisse et mon monde tourne autour de ça, mon quotidien est rempli par faire attention à ne pas tomber malade plutôt que de vivre en fait, je ne vis pas. En 2020, il y a le Covid qui arrive. Alors c'est une période extrêmement traumatisante pour beaucoup de gens. Mais alors pour moi, c'est fou, mais c'est une libération. Parce que tout ce que j'ai fait toute ma vie, le monde entier, fait pareil en fait.
Ils font attention, ils se lavent beaucoup les mains, tout le monde se protège. Alors, quand on est en confinement, déjà, je suis face à personne, juste à ma famille qui ne sort pas beaucoup. Donc forcément, elles ne sont pas malades, quoi. Puis, à un moment donné, le monde reprend un petit peu normalement. Il n'y a plus trop de masques. Les gens se libèrent un petit peu aussi parce qu'ils se sont sentis enfermés, ce que je peux comprendre. Mais moi, c'est pire.
C'est pire qu'avant parce que c'est comme si j'avais mis la maladie sous cloche et que j'ouvrais la cloche et que ça se diffusait encore plus qu'avant. Ça revient vers moi et cette sérénité que j'ai ressentie en 2020, elle disparaît.
¶ Le Déclic du Voyage Libérateur
Et je me sens encore plus mal. En 2021, je termine mes études. Ça commence à être un petit peu le vide en moi parce que je ne me sens pas bien. Je me taire dans mon appartement. Je ne veux plus trop en sortir. Je prends un chat. Je dois m'occuper de lui, je ne veux pas le laisser tout seul. Ça va être mon excuse pour ne pas sortir, parce que c'est un petit peu honteux de dire « je ne sors pas parce que j'ai la phobie de vomir ».
Il n'y a pas grand monde qui comprend vraiment la puissance de cette phobie. C'est atroce, c'est profond et c'est irrationnel surtout. C'est qu'on ne peut pas lutter contre ça, on ne peut pas juste se dire « effectivement, ce n'est pas grave de vomir ». Donc fin septembre 2021, je viens d'être diplômée d'un master communication et je me rends compte en cherchant du travail que ce n'est pas quelque chose qui m'anime. Je me rends compte que j'ai choisi ce métier pour m'isoler.
Parce qu'on peut souvent travailler derrière un bureau en préparant la communication d'une entreprise. On est quand même pas mal tranquille ou en télétravail après la période Covid. Donc, c'est plutôt sympa pour moi et ça me protège.
C'est comme une petite voix qui est dans ma tête et qui me pose mes limites, en fait. Et je fais d'énormes crises d'angoisse. Ça me cloue sur place, en fait. La phobie m'a privée d'un vrai avenir, puisque moi, quand j'étais plus jeune, je voulais être médecin ou enseignante.
J'aime être auprès des autres, j'aime les aider, les accompagner. Et en fait, non. La phobie m'a dit non, tu vas te mettre derrière un ordinateur, tu vas te protéger et ce sera comme ça tout au long de ta vie. Et en cherchant du travail, je me dis... Je vais passer ma vie à faire un travail que je n'aime pas. Mais ce n'est pas moi qui décide, je suis comme le pantin de cette peur. Je vis comme une vieille dame.
Je n'ai pas vraiment de vie sociale, je suis avec mon chat, je mets le même pyjama des semaines et des semaines parce que je suis incapable de sortir de mes habitudes et de ce qui me fait du bien finalement.
Alors un dimanche soir, comme tous les dimanches soirs, je décide de me mettre un film assez tôt. J'ai mangé mon traditionnel plat de pâte au pesto parce que je sais que ça ne va pas me rendre malade. Parce que le dimanche soir, c'est toujours un peu compliqué pour tout le monde, mais encore...
Plus quand j'ai la phobie et que je me dis demain c'est un nouveau lundi, je vais encore devoir lutter contre tout ça. Et donc je suis sur une plateforme de streaming et je lance un film au hasard qu'on me propose, qui s'appelle Falling in Love. C'est l'histoire d'une femme qui gagne un hôtel en Nouvelle-Zélande. Elle doit le rénover et elle décide de changer de vie.
Elle arrive dans ce lieu assez incroyable, avec une nature, des lacs, des montagnes, mais surtout une ambiance chaleureuse, bienveillante, et elle trouve son chemin. Et tout va bien. Et je me regarde, c'est un petit peu, là je deviens comme le personnage principal, je me regarde de haut en bas, je vois ce pyjama délavé, moche.
Je me vois là à 25 ans avec mon chat un dimanche soir, je n'ai rien fait du week-end, j'ai pleuré, j'ai fait une crise d'angoisse et je me dis mais moi aussi je veux changer de vie, moi aussi je veux partir à l'aventure.
Alors c'est paradoxal parce que je ne peux pas sortir de chez moi sans faire une crise d'angoisse, mais en fait ça se joue un peu comme ça dans ma tête, c'est tout ou rien. Donc là j'enlève la couverture qui est sur mes jambes, je me déplace jusqu'à mon ordinateur, c'est pratique, je suis dans un studio, c'est à deux pas.
Je clique sur Internet, je mets où partir, femme seule, voyage, 24 euros, parce que je n'ai vraiment rien sur mon compte. Et là, la Nouvelle-Zélande, c'est quand même 30 heures d'avion. Je me rends vite à l'évidence que malgré mon euphorie qui monte et ce cri d'espoir, parce que c'est vraiment de l'espoir, je ne peux pas partir à Nouvelle-Zélande, ce n'est pas possible. Mais je sens qu'il y a une lumière au bout du tunnel. C'est comme un effet papillon en fait, c'est un film.
un peu hasardeux, qui vient me faire un déclic. Donc je m'endors sur ça, et je fais des rêves. Dans ces rêves, c'est un petit peu loufoque, mais je marche sur des énormes lacs, je vole, je suis vers des lagons bleus, et je me réveille très tôt.
¶ Le Rêve Canadien: Premiers Obstacles
à 6h du matin, alors que ce n'est pas dans mes habitudes. Et je décide de rechercher à nouveau, un petit peu plus précisément, un pays, une destination. Et donc, vu que j'ai rêvé d'un lac, je tape « lac ». ouverture d'esprit. Pays... Je tape tout ça. Et je tombe très rapidement sur un article sur le Québec. J'apprends à ce moment-là que c'est le pays où il y a le plus de lacs au monde. Je trouve ça chouette.
Petit clin d'œil aussi au rêve que je viens de faire, j'aime bien les signes, donc je me lance un petit peu dedans. Et donc j'ai réfléchi, mon frère avait voulu partir là-bas il y a quelques années, et je me suis dit, mais qui veut partir dans un pays, notamment au Québec ?
où la neige, c'est l'habitant bis. Moi, il faut savoir que je n'aime pas beaucoup la neige, parce que la neige arrive l'hiver, et l'hiver, la phobie est vraiment exacerbée, parce que c'est à ce moment-là qu'il y a le plus de gastro recensé. Et ça monte en moi, petit à petit, et je me dis...
Je devrais partir au Québec parce que je ne vais pas simplement partir à l'aventure, je vais partir au Québec pour lutter contre mon hémétophobie. Ce qui est important aussi, au-delà de lutter contre mes peurs, c'est d'apprendre à me connaître parce que je ne sais pas vraiment qui je suis.
Je ne sais pas si j'aime sortir, je ne sais pas ce que j'aime manger, je ne sais pas où est-ce que je me verrai plus tard. En fait, je ne sais rien. Je ne sais pas qui je suis. Donc à ce moment-là, je ne sais pas trop comment faire pour... partir au Canada. Et mon frère, qui est déjà parti en Australie, connaît un petit peu toutes les démarches pour faire un PVT, donc un permis vacances-travail. Donc c'est ce visa-là que je vais demander. Il m'accompagne et on apprend très rapidement que...
Par rapport aux autres pays, c'est très différent au Canada, c'est qu'il y a un tirage au sort. On s'inscrit et on est dans ce qu'on appelle des bassins. Et en fait, on doit attendre. Moi, je postule directement parce que mon anxiété ne me laisse jamais la place de patienter. Je dois tout de suite. postuler, je dois tout de suite changer de vie, sinon je pèse le pour et le contre. Et ça ne marche pas, le contre l'emporte toujours parce que j'ai trop peur. Et donc, on est fin novembre.
Et les bassins se vident fin décembre. Donc il me reste un mois pour être tirée au sort. J'attends, j'attends, j'attends. Et la déception s'installe. Parce que fin décembre, je n'ai pas été tirée au sort. L'anxiété gagne, elle prend le dessus, l'hémétophobie aussi. Elle se donne la main et elle me dit « ce ne sera pas pour toi, ce ne sera sûrement jamais pour toi parce que c'est comme si j'avais raté le train et qu'il ne repasserait jamais. » Et j'abandonne le projet.
¶ Une Deuxième Chance Inattendue
Début 2022, je trouve un CDI en tant que responsable communication dans une petite entreprise. C'est chouette, il y a pas mal de responsabilités, ça pourrait m'aider. Dire que j'ai une place dans ce monde, ce que j'en doute souvent. Mais je ne suis pas très bien.
Je continue d'aller voir ma psychologue, c'est important, je prends soin de ma santé mentale. C'est tout ce qui me reste finalement d'essayer d'aller un petit peu mieux, d'aller lui dire qu'aujourd'hui j'ai une victoire, j'ai réussi à manger mon plat de la veille, de ne pas gaspiller.
Et puis, les mois se passent comme ça jusqu'au 7 mars 2022. Le 7 mars 2022, je vais chez ma psychologue et je suis dans la salle d'attente. Et j'entends au loin la patiente qui me précède dire au revoir à ma thérapeute. Et elle lui dit à bientôt, à l'année prochaine. Et ma thérapeute lui répond, je vous souhaite faire un bon voyage, passez une belle année. Et je me dis, mais je devrais être à sa place. C'est à moi qu'elle devrait dire bon voyage.
À l'année prochaine, je devrais être encore dans ce projet, mais j'ai abandonné. Et je m'en veux, je suis un petit peu intolérante envers moi-même. Je me dis que je n'ai pas été assez tenace, que je n'ai pas tenu mes engagements, mes envies, mon espoir.
Et puis ça passe un petit peu comme ça, je vais à ma séance, je lui parle du quotidien, de la difficulté, du stress, des angoisses et de la vie qui se répète. Et puis je rentre chez moi, j'y repense et je me dis que c'est une coïncidence qui ne me plaît pas. Je n'avais pas envie d'entendre ça. Et en plus, on est lundi. Et les lundis, c'est les tirages au sort. Donc, je rentre chez moi et je vais sur Facebook. Et je ne me suis jamais enlevé des...
page Facebook qui s'appelle Entraide PVTiste pour partir au Canada. Et il y a un rituel. Tous les lundis, quand il y a des personnes qui sont tirées au sort, ils mettent un poste. Depuis combien de temps ils attendent ? Parce que parfois c'est 4, 5 ans, parfois c'est 2 mois, mais ça peut être très très long. Il y a des gens qui veulent partir depuis des années. Et puis je regarde un petit peu avec cet œil presque toxique, je suis jalouse.
J'ai envie d'être à leur place. Donc je me dis, moi aussi, je vais enfiler leurs costumes de personnes qui ont encore de l'espoir. Et donc, je fais un petit peu le chemin qu'ils font tous les lundis soirs. J'ouvre ma boîte mail.
J'attends un petit peu que ça mouline, je regarde le ciel, les oiseaux voler. Là, mes yeux se réorientent vers mon ordinateur et je vois un mail du gouvernement canadien. Et je me dis que ce n'est pas possible, parce que je ne me suis jamais réinscrite. Ça ne se fait pas.
D'habitude, on n'est pas tiré au sort l'année d'après. Les bassins se vident. Ça, c'est une certitude. Et il existe parfois des mails fantômes. Donc je me dis, bon, c'est un mail fantôme, mais je clique quand même. Je vois la phrase s'afficher. Félicitations, vous êtes tirés au sort. Vous êtes invités à partir au Canada. J'arrive vraiment pas à y croire.
Mon souffle est coupé, mais de la bonne manière, cette fois, ce n'est pas une crise d'angoisse, c'est une crise de joie. Je mets mon ordinateur sur le côté, je saute de joie, je fais une story pour mes amis qui voient que je suis tirée au sort, parce que c'est évident que je vais partir, il n'y a pas aucun doute.
Vraiment, je suis très, très heureuse. Et quand l'euphorie retombe, je me dis mais comment c'est possible ? Je ne me suis pas réinscrite, quoi. Je vais me renseigner un peu sur Internet. Et suite au Covid, il n'y a pas assez de personnes en France qui sont parties au Canada. Donc en fait, toutes les personnes qui sont inscrites en 2021 n'ont pas été retirées du bassin et c'est la seule année où c'est arrivé en fait.
Là, je me dis, la vie a joué sa partition derrière mon dos. Elle a peut-être attendu que j'aille un petit peu plus chez la psy, que je sois prête. Ça se trouve, je n'aurais pas été prête deux mois avant. Et là, c'est évident. Je vais partir. Et maintenant, il faut se préparer.
¶ L'Adieu Difficile: Le Départ
Donc à partir de là, tout se met en place. Je dois dire à tout le monde que je pars. Il y a certains amis qui sont étonnés de ce que je vais faire parce qu'ils se disent « t'as peur de tout, mais c'est génial quoi ». Ma mère, elle est contente, elle n'est pas très émotive, donc elle me dit simplement que ça va être chouette et qu'elle va garder mon chat parce qu'il ne faut pas l'oublier. Et là, j'appelle mon père.
Et là, il y a un blanc, je sens un petit peu mon père tomber des nus parce que je suis sa fille qui lui ressemble le plus. Je suis une grosse angoissée comme lui et j'ai toujours fait attention dans ma vie, ça l'a beaucoup rassurée. Et là, c'est l'angoisse qui lui pique le combiné, finalement. Mais non, tu ne vas pas partir, n'importe quoi. Tu ne sais pas te débrouiller toute seule. Ce n'est pas possible, tu es incapable. Il me répète des choses que je me dis tous les jours.
Donc il vient appuyer ce que je pense de moi depuis toutes ces années. Ça enlève ma joie. J'ai l'impression de ne plus être aussi contente de partir. Et il continue, il continue, il continue. Il me dit que là-bas, il n'y a pas la sécurité sociale, que je ne vais pas pouvoir me faire soigner, que je suis tout le temps malade, que la neige, elle est là 12 mois dans l'année.
les Québécois vivent sous terre, que je n'aurai pas d'appartement, que je ne saurais pas me débrouiller toute seule. Et ça dure 54 minutes. Je subis toutes ces minutes et ces reproches finalement. Et je commence à un petit peu moins croire en ce projet. Mais je raccroche et je décide quand même de continuer parce qu'elle ne m'aura pas l'angoisse et mon père non plus ne m'aura pas. Et en fait, je suis en train de faire une corrélation.
entre mon père et cette angoisse, c'est comme si l'angoisse avait une forme, et c'est celle de mon père, parce que finalement, en disant « si papa, je vais partir », en appuyant mon indépendance, je l'appuie face à mon anxiété, en fait. On est début avril 2022 et je décide de partir à peu près sept mois après, donc en octobre 2022.
Ça me laisse le temps de m'organiser. Mon père essaye toujours de me dissuader de partir. Il m'appelle souvent et il me supplie parfois de rester parce qu'il a très, très peur. Et plus je lui dis non, plus c'est facile. Et à un moment donné, on est en... juin 2022. Et on part en vacances avec mon père et il commence à me reparler du Canada et je lui dis c'est bon, arrête de me parler de ça, j'en ai marre. Et il s'excuse.
Il me dit qu'en fait, il voit tout ce que je fais pour partir et il ne sait pas que je pars pour lutter contre mon anxiété, mais il est fier de moi. Et là, je me dis OK, il a fait son petit chemin et je peux partir tranquille. Tout va bien avec mon père.
¶ L'Envol et les Premiers Doutes
Il ne va pas m'abandonner, il va suivre ce projet. Le 8 octobre 2022, c'est le jour de mon départ. Je l'ai préparé pendant des mois. Ma famille était avec moi, on essaye de rire ensemble, de discuter de ce qui va se passer, mais il y a un moment de flottement. entre le réveil et le départ qui est un petit peu étrange. Je me regarde dans le miroir, je ne me reconnais pas. Qui est cette fille qui va partir à 5000 kilomètres alors qu'elle ne pouvait pas sortir de chez elle huit mois avant ?
Je ne me remets pas en question d'une manière négative, je me dis juste « Ok, c'est chouette, c'est le début de quelque chose ». Ma mère pleure un peu, mon frère est avec moi, il est fier, et je pense qu'il se remémore un petit peu son départ. Il y a ma meilleure amie, il y a mon père.
Tout le monde était à l'aéroport et c'est difficile de me laisser partir. Même moi, j'ai du mal à tourner les talons. Mais je m'en vais, la tête haute et je laisse derrière moi une vie. Je n'abandonne pas, mais je vais vers ma destinée. Et donc, je prends l'avion.
Je m'installe dans cet habitacle fermé, donc c'est la première étape pour moi. C'est très compliqué en tant qu'hémétophobe de savoir que je vais être à côté de plein de personnes pendant 8 heures sans pouvoir ouvrir la fenêtre. Je mets un masque qu'on mettait pendant le Covid.
J'ai un peu honte de devoir le faire, mais je le fais pour me protéger. Et à un moment donné, je décide de sortir un carnet spécial Canada et de noter tout ce que je n'ai jamais fait dans ma vie à cause de la peur. C'est des choses très, très simples. Justement, c'est un petit peu triste parce que c'est souvent des choses qu'on fait à l'adolescence. Donc, je commence cette liste. Je mets être en colocation, faire un festival, aller dans un parc d'attractions.
Prendre une cuite. Simplement, je n'ai jamais pris une cuite parce que j'avais peur de vomir finalement. Arrêter de tout contrôler. Partir en week-end avec des inconnus. Voilà, c'est des petites choses comme ça. C'est une base. Et c'est un peu le début de mon histoire. Je vais devoir cocher des cases. Donc voilà, je pars comme ça au Canada avec cette liste en tête, en poche et dans mon cœur. Donc, huit heures d'avion se passent, plutôt bien. Et je me précipite dehors.
Pour sentir le vent canadien sur mes joues, j'ai l'impression de sortir de prison finalement. Je m'octroie une vie dans un nouveau pays, sur un nouveau continent. Je m'emprègne de toutes ces découvertes. Je vois les gros panneaux verts, typiquement américains. Je vois les pick-up trucks.
Au loin s'offre à moi la ville de Montréal. J'ai l'impression que c'est New York. Je fais un petit peu une comparaison parce que c'est des grands buildings. Je suis émerveillée. Il ne se passe encore rien, mais je suis émerveillée. J'ai trouvé un appart en colocation pour quelques temps. Histoire de...
m'implanter, trouver un travail et une vie un petit peu plus durable, un appartement. Et donc, je tire mes trois valises dans cet appartement et quand j'ouvre la porte, il y a un petit peu l'euphorie qui redescend.
Ma coloc, elle n'est pas là. Je commence à me sentir un petit peu mal, parce que forcément, c'est des pics d'anxiété qui reviennent et qu'on ne contrôle pas. Elle n'est pas vraiment docile, l'anxiété. Par contre, je suis toute seule à ce moment-là. Là, vraiment, il faut que je compte simplement sur moi.
J'essaye de trouver des choses à faire pour être moins triste. Je lis des lettres qu'on m'a données. J'essaie de manger, j'essaie de me rassurer, mais elle m'attrape quand même. Et je m'endors avec la boule au ventre et la question suivante. Qu'est-ce que je fais au Canada ?
¶ La Vie en Colocation: Défis Quotidiens
Petit à petit, je prends mes marques, je visite Montréal. La vie, tout doucement, remplace la peur. Je découvre que pour être bien, il faut juste tester des nouvelles choses. Le temps passe et je me sens vraiment comme dans une lune de miel. Et à un moment donné, je commence à me dire qu'il faut que je coche ma liste. Début décembre, je me mets en colocation avec une inconnue.
C'est un gros step pour moi parce que je vais devoir, au quotidien, être avec quelqu'un que je ne connais pas et dont je ne connais pas les habitudes. Je ne sais pas si elle mange des produits périmés. Je ne sais pas si elle se lave bien les mains. si elle prend soin de sa santé, si elle vomit souvent. Je me dis qu'il faut y aller, il faut que je m'habitue. Au début, c'est très inconfortable parce que mon appartement en France a toujours été ma safe place.
Je regarde un petit peu si elle ne va pas bien, si elle sort trop. Je me rends compte que c'est beaucoup trop pour moi. C'est étouffant. Je ne peux pas contrôler, je ne peux pas voir ce qu'elle fait. Parfois, elle mange des trucs. Je suis absolument terrifiée. Elle mange un saumon qui n'est pas assez de date depuis une semaine. Et puis, je me dis...
heureusement que les toilettes ne sont pas à côté de ma chambre parce que sinon peut-être que je l'entendrai si elle vomit. C'est horrible en fait, mais j'essaye de remplacer cette peur chez moi en sortant souvent avec mes amis en fait.
Je fais tout pour éviter de penser à ce qui se passe à la maison. Donc au début, je suis un petit peu dans l'évitement. Et je l'évite aussi, elle. Je vais dans ma chambre et je m'enferme totalement. Elle ne doit pas vraiment comprendre qui je suis, parce que tantôt, je suis solaire, gentille et drôle.
Et parfois, je m'enferme dans ma chambre et je ne parle pas pendant des jours. Parce que c'est juste mon hémétophobie, mon anxiété qui vient me dire « Ok, là, c'était trop, tu dois t'enfermer, tu dois... » T'isoler, peut-être que ça va être compliqué. Là, elle va être malade. C'est début décembre. La neige va arriver. C'est vraiment compliqué. J'ai comme des chuchotements dans la tête. Je me dis, waouh, c'est très, très dur.
Petit à petit, on s'habitue, comme j'aime dire, on s'habitue toujours à tout. On prend ce qui est positif et ce qui est positif avec cette colocation, c'est que je me fais une amie très rapidement et je ne suis plus toute seule.
Oui, j'ai des amis qui sont à l'extérieur, mais aussi j'ai une amie à l'intérieur qui devient comme ma sœur, finalement. Je ne lui confie pas tout de suite ma phobie. Mais elle sait que je suis un petit peu compliquée au niveau de la nourriture. Le quotidien de lutter contre ses peurs, c'est compliqué.
Il y a un fond de stress qui est toujours là, mais je n'ai plus autant de crises d'angoisse, des fortes, des explosives, celles qui viennent me clouer au sol et qui viennent m'empêcher de vivre. Un an avant, je pouvais faire deux crises d'angoisse par semaine. Et là, on est en deux mois à trois crises d'angoisse fulgurantes. On arrive à la mi-décembre. Forcément, les choses se tassent, les découvertes sont un petit peu moins folles.
Je commence à m'habituer à ma vie. J'ai une routine, des amis, un travail. J'ai une lassitude au fond de mon ventre. Je suis contente, mais je ne suis pas vraiment heureuse. Puis on est à la mi-décembre, ce qui veut dire hiver, neige, maladie potentielle. Même si je suis au Canada et que j'essaye de lutter, c'est là.
¶ Le Déclic de la Neige et les Fêtes
C'est pas derrière moi encore. Donc forcément, j'ai peur. Ça arrive, quoi. C'est le mal qui arrive. C'est la gastro, c'est les gens malades qui peuvent me refiler. Ma coloc, peut-être qu'il va vomir. Donc c'est compliqué. Et puis, un matin... Je vois à travers mes rideaux vraiment un paysage éclatant, comme si le ciel était blanc. En fait, je me précipite à ma fenêtre, j'ouvre mon rideau et je vois qu'il a neigé.
pendant la nuit, mais une neige de 20-30 centimètres, un truc que je n'ai jamais vu en ville. Par contre, on va au ski, on le voit, mais en ville, on ne le voit pas. Donc, j'appelle ma coloc et on rigole ensemble, on déneige un petit peu le devant. Et je suis super contente, je suis excitée. C'est la neige qui réveille un petit peu l'euphorie en moi, qui s'était évanouie. Comme une enfant, ça me ramène à des souvenirs. Quand j'étais petite, on allait à Chamonix tous les hivers.
J'ai un souvenir éclatant et je me dis que ce n'est pas moi qui ai peur de la neige, c'est l'anxiété. Et c'est là que j'apprends à me connaître. Je peux éloigner cette idée. Je n'ai pas peur de la neige. J'aime la neige et je vais me ruer dans la neige avec mes amis. Ce moment-là, il vient se basculer dans mon esprit. Je me rends compte que c'est que des pensées limitantes. C'est des associations de peur qui font que je ne vais pas faire certaines choses.
La neige, ça peut être beau si on décide de la voir d'une bonne manière finalement. Les périodes de fêtes de fin d'année ont toujours été compliquées pour moi parce que c'est beaucoup de monde qui se rassemble et j'étais dans beaucoup d'angoisse en étant plus jeune. Je préférais même m'enfermer dans ma chambre et ne pas vivre Noël, même quand je croyais au Père Noël. Et en étant loin, je me rends compte que...
ma famille me manque et que j'aimerais vivre ces moments avec eux en fait. C'est fou de se dire que l'anxiété me prive de moments de bonheur parce que j'adore les gens, j'adore échanger avec eux, rire et juste vivre tout simplement. J'en ai marre d'être privée.
par l'hémétophobie. Et c'est dur. C'est quand même dur d'être loin. Et même si je suis tranquille parce que je ne serai pas face à des personnes qui vont potentiellement vomir, je ne suis pas tranquille au fond de moi parce que je suis toute seule. Donc je passe le 24 décembre et le 25 décembre toute seule. Quelques temps après, j'ai un ami qui m'envoie un message, un ancien ami d'université. Il me dit « Écoute, moi je vais partir en chalet avec plein d'amis. »
Est-ce que ça te dit de venir, il nous reste une place ? Alors sur le coup, il y a la Elisa euphorique qui dit, bien sûr, bien sûr que je veux venir, je n'ai rien de prévu, let's go. Et en fait, après, l'anxiété, elle revient en force devant de la scène. Elle me dit, qu'est-ce que tu fais là ? Je me rends compte que pendant quatre jours, je vais être enfermée avec des personnes que je ne connais pas.
Je vais manger ce qu'ils vont acheter parce que c'est eux qui s'occupent des courses. Je vais dormir avec potentiellement des inconnus. Je fais une immense crise d'angoisse. Je me rends compte quand même qu'il y a beaucoup, beaucoup de chemin à faire, que je pensais que le Graal, c'était de partir au Canada, mais en fait, c'est que le début de ma guérison, en fait, et que être face comme une thérapie d'exposition à mes peurs.
¶ Aventures au Chalet et Petites Victoires
C'est ça qui va faire en sorte que je vais mieux. Le jour J, on part, on est quatre dans une voiture. Donc on part pour fêter le nouvel an tous ensemble. Et je rencontre deux personnes que je ne connais pas parce que la troisième, c'est mon amie d'université. On remplace la peur par des moments de vie ?
C'est comme si on dupait un peu mon cerveau, on le fait penser à autre chose. Donc ça se passe plutôt bien. Et sur la route, on décide de s'arrêter dans une campagne québécoise pour aller chercher des feux d'artifice, pour vraiment fêter le jour de l'an comme il se doit.
Et on arrive péniblement à trouver la porte d'entrée, puis on voit ce grand monsieur de peut-être deux mètres qui nous emmène dans son garage, qui est rempli de feux d'artifice, de trucs en tout genre, pour vraiment faire comme un 14 juillet.
Et voilà, on choisit deux, trois petites choses et on lui pose des questions. On lui dit, est-ce que c'est dangereux quand même ? Parce que nous, on a peur, on n'a jamais fait. Il nous dit, non, il n'y a pas de souci, ne vous inquiétez pas. Il n'y a vraiment aucun problème, c'est safe. Et il nous tend un feu d'artifice et on voit qu'il lui manque deux doigts, finalement. Et on finit par aller dans la voiture et on rigole, on rigole, on en pleure, on se dit mais...
En fait, ça se trouve, il s'est juste coupé les doigts à cause du bois. Mais nous, on pense qu'il s'est fait péter les doigts à cause des feux d'artifice. Et en fait, ça détend l'atmosphère encore plus. Là, je me dis, c'est comme un petit papier de souvenir que je mets dans ma mémoire à long terme. C'est un souvenir merveilleux et qui lance le week-end parfaitement, finalement.
Quand j'arrive au chalet, je retrouve toutes les autres personnes, donc on est une quinzaine, et on me montre ma chambre, on me dit avec qui je vais dormir, donc ce sera avec la fille avec qui j'étais dans la voiture, ça me rassure, je ne suis pas à côté des toilettes !
Ça me rassure. C'est des petites choses importantes pour moi que personne ne remarque, mais voilà, c'est à l'intérieur, ça me fait du bien. Et puis, les choses se passent bien, on joue au beer pong, on se découvre les uns les autres, et puis arrive le premier repas. Et à un moment donné, il y a un ami qui me dit « Mais au fait, Elisa, on m'a dit que tu étais végétarienne. Depuis quand tu l'as, en fait ? » Là, je me rends compte que j'ai menti.
que j'ai dit à celle qui organisait le chalet que j'étais végétarienne. Parce qu'en fait, il est hors de question pour moi de manger de la viande qui a potentiellement mal été réfrigérée, qui a été achetée dans une épicerie. qui n'étaient pas vraiment bien notées. Enfin, c'est des choses qui m'échappent. Mais là, ma manière à moi de rattraper, c'est de dire que je suis végétarienne. Ah oui, oui, effectivement, je suis végétarienne.
Je préfère avoir les animaux dans le jardin plutôt que dans mon assiette. Je sauve un peu les meubles. Donc du coup, avec le repas principal, il y a de la salade. Le saladier se passe de main en main. Tout le monde plonge ses doigts dedans, la tripote. Moi, je la regarde au loin, j'avais très envie de salade, mais ça m'a fait renoncer directement, parce que moi, je ne sais pas si mon voisin de gauche, il sait laver les mains, si celle de droite, elle ne sait pas toucher les cheveux juste avant.
Donc, dommage, je vais manger des mac and cheese et je vais me contenter de ça. En fait, c'est souvent comme ça. Je me dis que ce n'est pas grave, je me protège. Les choses qui ont été touchées par les autres, je ne les mange pas.
C'est un week-end vraiment génial, je découvre des nouvelles personnes qui vont devenir mes amies, mais il y a des moments où je dois m'isoler, notamment un moment où ils veulent faire un mojito, mais ils se sont trompés, ils n'ont pas pris de la menthe, ils ont pris de la coriandre.
Mais ils décident quand même de faire le cocktail parce que ça les amuse. Et à ce moment-là, j'imagine un mélange explosif dans leur ventre. Et j'imagine que tout le monde va vomir, que ça va être catastrophique. J'ai des pensées horribles qui me viennent en tête. Et je dois aller m'isoler.
faire les 400 pas, et ça va mieux. Je suis heureuse et je passe un des meilleurs week-ends de ma vie. Et je coche cette fameuse case. Et c'est fou parce que dans cette case, il y a tellement d'autres choses qu'une seule case.
¶ Révélation Spirituelle en Guadeloupe
dormir avec une inconnue, manger avec des inconnus, ne pas contrôler la nourriture. Donc je rentre de ce week-end fabuleux. Je suis pleine de joie et ça me fait vraiment du bien de vivre ces moments-là. Fin janvier, j'ai besoin de soleil. Je retrouve mon frère qui vient de France et moi je pars de Montréal pour aller à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe finalement. Et quand j'arrive, l'air est chaud, je sens le soleil sur ma peau, ça me fait vraiment du bien. J'ai l'impression de me faire un cadeau.
Et donc, on fait du surf, on mange des acras de morue, sans appréhension. Je ne demande même pas si le restaurant est bien noté. Et voilà, on passe une semaine absolument géniale et on arrive le dernier jour de cette aventure. Et on va au marché pour chercher des cadeaux à notre famille, notamment à notre mère. Rien nous inspire. Et puis là, on se retrouve étrangement devant un stand de pierres précieuses, de sauges, de cartes d'oracles.
Et le vendeur nous interpelle et il nous dit « Vous savez que vous n'êtes pas là par hasard. » Mon frère le regarde, il dit « Bah oui, on n'est pas là par hasard, on cherche un cadeau à notre mère. » Il dit ça et il dit « Non, je vous ai vu passer plusieurs fois et si vous êtes revenus, c'est le destin qui vous a emmenés à moi. »
Il se présente, il nous dit qu'il s'appelle Franck, qu'il est messager des êtres suprêmes et qu'il a un message pour nous. Il parle un petit peu à mon frère, il lui dit deux, trois choses qui nous clouent un peu au sol. Ensuite, il me regarde. Et je sens mon corps se glacer. Pourtant, il fait 30 degrés dehors. Et il me dit, toi, t'es en colère. Je le vois au niveau de ta gorge. Il y a tout qui vient être étouffant pour toi et t'arrives plus à faire face.
C'est intense pour moi d'entendre ça de quelqu'un que je ne connais pas parce que souvent, je fais en sorte d'être une personne joyeuse, joviale, avec le sourire. Je dupe quand même pas mal de personnes et lui, il n'a pas été dupé. Donc là, il reprend.
Parce que j'ai vraiment la bouche sèche et je ne sais pas quoi lui dire. Et il me dit, tu sais, tes angoisses, elles ne t'appartiennent pas. C'est des transmissions d'âmes passées. Et tu peux t'en débarrasser. Ce n'est pas à toi. Tu as besoin de te libérer.
Libère-toi, c'est important. Il le répète. Libère-toi, libère-toi, libère-toi. Tes angoisses, c'est pas toi. Tu dois prendre soin de toi. Et moi, je tressaille. Mon frère aussi regarde par terre et on vit un moment. On sent qu'on vit un moment. important, en fait. Et surtout, les voyants, les messagers, tout ça, on n'a pas trop l'habitude d'en voir aussi spontanément. Et il me propose deux exercices de libération. Il appelle ça comme ça.
Le premier, c'est d'aller dans la mer, pieds nus, et de crier mon angoisse, de vraiment l'offrir à la nature. Donc ça, je n'ai pas le temps de le faire. Mais la deuxième chose, c'est d'écrire sur des petits papiers tout ce qui me fait peur.
tout ce qui me retient et tout ce qui m'angoisse, et de les jeter aux toilettes. Voilà. Il me dit ça, je trouve ça un peu loufoque. Mon frère, il me dit, tu ne vas jamais le faire. Je dis, si, si, t'inquiète, je vais le faire. Et il me dit, je ne vais jamais t'oublier, ne m'oublie pas non plus.
Et je garde ça en tête et on termine le voyage en Guadeloupe. Et j'ai hâte de rentrer à Montréal pour le faire dans mon espace, à moi, chez moi. Je n'ai pas envie de le faire en voyage. Donc voilà, j'attends. Je rentre à Montréal.
¶ Le Rituel et le Pouvoir du Partage
Et donc je suis à Montréal avec ma colocataire. On trouve toujours des petits moments pour se raconter nos vies, surtout quand on rentre de vacances. Donc on est ensemble, il y a une tempête de neige dehors, donc c'est le moment.
Voilà, faire des petits dessins. On peint un petit peu toutes les deux. Et à un moment donné, je lui raconte ce qui s'est passé avec Franck. Et je lui dis, je crois que je vais écrire ces fameux mots. Je prends des petits papiers. J'écris absolument tout. Je parle de mes angoisses. Je parle de mon père.
Je parle du fait que petite, je ne me sentais pas assez écoutée. Au niveau de mes émotions, j'avais besoin qu'on m'accompagne, qu'on me donne la main et qu'on me dise tout va bien aller, c'est pas grave, on comprend. Tout ça, je l'écris sur des petits papiers. Et là, je me retrouve devant les toilettes avec tous ces petits papiers en main.
J'ai un peu les mains moites. Plus j'avance vers les toilettes, plus je me sens mal. Et là, je me tiens devant cette cuvette ouverte et je commence à un peu défaillir. Je sue, j'ai chaud, j'ai le cœur qui commence à battre très très vite.
Et je ne comprends pas tout de suite, mais après quelques secondes, je sais pourquoi je me sens mal, parce que c'est une position qui me terrifie. C'est-à-dire que quand on est devant les toilettes, souvent, si on se baisse vers les toilettes, potentiellement, on a envie de vomir. C'est une position...
qui s'y prête, en fait. Et là, avec ces mots dans mes mains, je me rends compte que je dois vomir mes problèmes, je dois vomir tout ce qui m'étouffe, finalement. Et là, je serre ces papiers et je mets un temps, je ferme les yeux. C'est difficile pour moi, mais je les lâche. C'est encore une étape vers le lâcher prise. J'ai vomi, quelque part, mes mots, M-A-U-X.
Ça fait déjà quelques mois que je suis à Montréal et je me suis fait des amis, évidemment, au chalet et au début de mon aventure. Et je me rapproche d'eux et on se confie. Et on arrive à se dire de quoi on a peur. J'ai une amie qui a une anxiété de performance. Elle veut toujours tout faire bien, sinon elle sent qu'elle n'est pas parfaite. J'ai un ami qui a la phobie de l'étouffement. Il mange très doucement et on l'a remarqué tous quand on...
Il mangeait dans les appartements qu'on partageait à un moment. J'ai une autre amie qui est comme maniaque du contrôle, mais elle a vraiment besoin que tout soit ordonné parce que sinon, dans sa tête, ça se passe mal. Elle se sent mal, elle se sent dépassée. Et petit à petit, je libère un petit peu ma parole et c'est parce que je suis entourée de personnes bienveillantes, en fait. Dans mes rencontres, je pensais que j'allais me débrouiller toute seule.
Et ils m'accompagnent dans ce chemin. Ils sont bienveillants et c'est aussi l'oreille attentive dont j'avais besoin quand j'étais petite. Et je le trouve avec des personnes que je connais depuis deux mois. Et donc, quand on met en avant nos vulnérabilités, ça... amène les autres aussi à le faire. On se confie et on débloque ces peurs-là et on en fait moins une histoire. C'est positif pour moi de voir que je ne suis pas seule.
Je rencontre même une personne hémétophobe. « Mais toi aussi, t'es hémétophobe. Comment ça se passe pour toi ? » Et je me rends compte de tous ces rituels qu'elle aussi a mis en place. Et se sentir entourée, ça fait du bien. Et ça m'accompagne dans cette lutte, finalement.
¶ Libération et Découverte de Soi
C'est primordial. Le temps passe et ça devient un petit peu plus naturel de dépasser mes peurs, même si parfois ça se présente à moi et je refuse. Je suis tolérante avec ça, ce n'est pas un pas en arrière, c'est juste prendre soin de soi et avancer doucement face à la tempête. Je coche quand même toutes les cases de ma liste. Je fais un premier festival.
J'ai très peur des festivals parce qu'il y a du monde, que je ne peux pas gérer l'alcool, tout ce que je répète tout le temps. Et je passe un moment exceptionnel. Je me rends compte que j'adore les festivals, que la musique me remplit de bonheur.
Tant que j'ai le contrôle et que je fais attention, tout se passe bien en fait. La musique coule dans mes veines, je danse jusqu'au bout de la nuit, je fais ça tout l'été. Et c'est une révélation pour moi, je me dis ok, je sais ce que j'aime, j'aime les festivals.
En juillet 2023, avec tous mes amis, on part à Los Angeles. Je fais une petite crise d'angoisse avant de partir parce que c'est compliqué encore de prendre l'avion. Mais je suis accompagnée de mes amis cette fois. Et comme je peux leur dire mes vulnérabilités, ils m'accompagnent. Et on fait un parc d'attractions. On va à Universal Studios. Je ne fais pas les choses à moitié pour le tout premier parc d'attractions. Et je fais toutes les activités avec mes amis.
J'ai trop mis de côté des moments comme ça où non, je ne vais pas venir avec vous à ce parc d'attractions parce que j'ai peur de vomir. Non, là, j'y vais et je m'en fiche de ce qui va se passer. Et je me dis une phrase qui est super importante pour la suite, c'est « Et si je vomis, ça fait quoi ? »
Et alors ? Et c'est la toute première fois dans ma vie que j'arrive à me dire ça, parce que le plus important à ce moment-là, c'est de se créer des souvenirs, de vivre les instants. Vomir, ce sera une anecdote. Durant toute cette année, il y a des cases implicites qui se cochent aussi. Je découvre mon style vestimentaire. Je découvre que j'aime les femmes.
Je découvre plein de petites choses qui font que je développe ma personnalité, en fait. Ça, c'était des cases que je n'avais pas imaginées. Et c'est ça, le beau de la vie, c'est qu'en fait, en essayant, on trouve des choses qui n'étaient pas évidentes au début.
¶ Retour et Une Nouvelle Mission
Et je trouve ma personnalité, qui je suis et la voie que j'ai envie de prendre et ce qui me passionne finalement. En octobre 2023, je rentre en France, après un an passé à Montréal. C'est important pour moi de suivre ce que j'avais prévu. J'avais prévu 365 jours juste pour moi. Et c'est le moment de retrouver mes proches. Ils m'ont aussi manqué. Mais quand on a passé les retrouvailles et les moments sympas...
La dépression repointe le bout de son nez. Je n'ai plus de projet. Tout ce qui a été intense pendant un an s'est évanoui et finalement, je ne sais plus quoi faire. Je n'ai pas de travail, je ne sais pas ce que je vais faire. Alors oui, j'ai évolué, mais quand je retourne dans ma chambre d'adolescente, j'ai l'impression de faire face à l'ancienne Elisa et qu'on va fusionner.
J'ai l'impression d'abandonner la nouvelle moi et qu'elle n'existera qu'au Canada. Et c'est difficile de les faire coexister. Et je passe des mois à souffrir, à ne pas trouver ma voie. Je suis presque au même point qu'il y a un an et je ne trouve pas la porte de sortie. jusqu'au moment où je décide de faire de cette expérience quelque chose de plus grand. Moi, je suis passionnée d'écriture depuis petite et je commence à écrire mon expérience.
Je reprends mon journal intime parce que je tiens un journal intime depuis que je suis enfant. Et là, toutes les années, j'en fais un nouveau. Et puis là, c'était un journal intime spécial Canada. Et je détaille un petit peu tout ce qui s'est passé. Ça me fait du bien de replonger dans tout ce que j'ai vécu, dans les batailles que j'ai gagnées, parce qu'il y en a eu de nombreuses. Et donc, j'écris petit à petit et c'est comme de l'art-thérapie.
Je viens déposer sur le papier tout ce qui s'est passé et j'en suis reconnaissante et à la fois je suis bienveillante avec tout ce qui s'est passé, je suis bienveillante avec moi-même et je trouve que c'est une belle histoire. Et en l'écrivant, je ne le fais pas simplement pour moi, je décide de l'écrire pour les autres aussi. J'ai envie d'aider les gens, je sais qu'il y a beaucoup de gens qui ont des phobies, qui ont des peurs irrationnelles et qui ne vivent pas à cause de ça, qui s'enferment.
qui ne vivent pas leur vie. Et je me dis que si je peux aider une seule personne avec ce livre, je vais le faire et je vais le faire correctement. Donc je passe un an à écrire ce livre. Je romantise un petit peu cette histoire. J'écris tout de A à Z. C'est libérateur. Ça vient être même encore plus puissant que cette année au Canada. Je le revis une deuxième fois et je le revis d'une manière intense.
Cette expérience, ce n'était pas simplement un an. Ce n'était pas un voyage, ce n'était pas des découvertes autour de la neige, autour des aliments. C'est une découverte de moi-même, en fait. J'ai pu comme me prendre dans les bras et me dire que tout irait bien. Aujourd'hui, je me dis que si j'ai peur, c'est que j'ai quelque chose à y gagner. Mon mantra, c'est j'ai peur, donc j'y vais. C'est important d'apprendre à se connaître et de voir si la peur peut être bénéfique.
ou si c'est un frein. Il y a des limites parfois. Il ne faut pas se mettre en danger. C'est important de prendre soin de soi. Mais en vivant des choses, on écrase la peur. Et c'est ça le plus important. Et c'est pour ça que j'ai appelé mon livre « J'ai peur alors je vis ». Vous venez d'écouter Transfer. Ce témoignage a été recueilli par Astrid Verdun. Transfer est un podcast produit par Slate. Direction et production éditoriale Sarah Koskiewicz et Benjamin Septemours.
Chargée de production Astrid Verdun, chargée de post-production Mona Delahaye. Prise de son Joana Lalonde. Musique originale Arnaud Denzler. Sous-titrage Société Radio-Canada Découvrez aussi Transfer Club, l'offre premium de transfert. Trois fois par mois, Transfer donne accès à du contenu exclusif, des histoires inédites et les coulisses de vos épisodes préférés.
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