¶ Introduction : L'illusion de la méritocratie
Slate Podcast À l'école, dans le monde professionnel, dans les débats politiques, on croit beaucoup que la réussite se mérite, grâce au travail, parfois grâce au talent, mais uniquement grâce à ces deux facteurs. Ce qui ferait de la méritocratie une utopie égalitaire. On en rêve en France depuis la fin du XVIIIe siècle, quand Voltaire s'extasiait sur ce modèle déjà en place en Chine. Et on y croit encore de nos jours.
Pourtant, déjà en 2013, le chercheur Pablo Ariel Blinstein écrivait Derrière une façade institutionnelle d'égalité de chance, l'inégalité de capital culturel et symbolique faisait de la méritocratie de l'Empire chinois un simple mécanisme de reproduction sociale. En grandissant en Suisse, Maya a été élevée dans l'illusion méritocrate et elle y a longtemps crue. Vous écoutez Transfer, épisode 260, un témoignage recueilli par Antonella Francini.
¶ Enfance dans une famille modeste
Je nais à Lausanne, en Suisse. Je nais dans une famille de la migration modeste. Mes deux parents viennent du Vietnam. Ils fuient tous les deux à des époques différentes, pour la même raison, pour la guerre. Mon père arrive environ en 1962.
Et il arrive pour des raisons médicales, étant donné qu'il est des enfants gravement malades du cœur. Ils le font venir via une ONG qui s'appelle Terre des Hommes et qui l'a fait venir pour se faire opérer. Et vu les conditions à l'époque sanitaire au Vietnam, Un retour après s'être fait opérer n'était pas vraiment désirable, donc il a été placé en famille d'accueil, il a fini de grandir en Suisse. Et ma mère, elle fuit le Vietnam d'après-guerre et elle arrive en 1980 en Suisse.
Mes parents se rencontrent en Suisse via la communauté vietnamienne, quelques années avant que je naisse. Ils se marient en 88 et je nais en 89. J'ai une sœur plus jeune qui naît deux ans plus tard. On grandit un peu avec la valeur. L'argent, c'est quelque chose qui peut manquer, donc sois prudente avec. Et même sans argent, on peut se débrouiller.
Pendant mon enfance, mes parents sont très créatifs. On ne manque de rien, on n'a pas l'impression de manquer du tout. On peut sortir, on va au cinéma pour enfants, on part quand même en vacances. Mes parents sont très économes. Mes parents font absolument tout. pour qu'on ne ressente pas le fait qu'il manque et qu'on ait une famille modeste. Très vite, j'ai un abonnement à mon nom à la bibliothèque.
Et pour ce qui est des habits, ma mère, elle fait avec ce qu'elle a. Elle prend des coupons de tissus et un jour, elle tombe dans un magasin de bricolage sur un vieux catalogue de coupons, de tentures, de rideaux. Elle trouve les tissus magnifiques et elle le prend parce que c'est gratuit.
Elles nous ont fait deux shorts pour moi et ma sœur. Et on est super fiers parce qu'ils sont trop beaux. On adore sortir avec et on est toujours en train de dire, t'as vu, ma maman, elle m'a fait ça. Je ne ressens vraiment pas le fait qu'on vienne de classe populaire. Autant nous, on n'a pas l'impression de manquer, autant je vois que mes parents se privent.
Notamment le fait que ma mère ne va pas boire des cafés avec ses copines et qu'aller au restaurant, c'est vraiment quelque chose d'exceptionnel. Et encore, le restaurant, c'est la cantine des supermarchés, donc ce n'est pas vraiment un restaurant. on considère que c'est une chouette sortie et on ne s'en plaint pas trop. Par rapport à mes parents,
La question de l'argent est une question très anxiogène, dans la mesure où on dépend d'une aide ou d'une autre. Mon père étant malade et ne pouvant pas forcément travailler, ma mère s'occupant de lui parce qu'il avait quand même besoin de soins assez précis. Nous, on se retrouve avec des parents plutôt anxieux vis-à-vis de l'argent. Être pauvre en Suisse, c'est beaucoup de frustration et beaucoup de rappel, quasiment quotidien, de son statut. Surtout que mes parents dépendent d'aide sociale.
Et comme je me suis très vite confrontée à l'administration publique, étant donné que je suis celle qui traduit pour mes parents, je me retrouve très vite devant une administration publique plutôt rapeuse, pas très agréable. Et en plus de ça, j'ai le regard que les gens portent sur mes parents, sur la façon dont ils sont habillés, sur la façon dont ils parlent. Je vais souvent chez des amis de mes parents et il se trouve que c'est...
Juste le côté de la diaspora vietnamienne qui a réussi. Et donc, c'est des gens qui vivent dans des petits pavillons. Et je vais régulièrement jouer chez leurs enfants. Je dors chez leurs enfants régulièrement. C'est très joyeux. Mais du coup, quand je rentre, je demande à mes parents.
Maman, papa, mais pourquoi on n'a pas de maison, nous ? Pourquoi est-ce qu'on ne vit pas dans une maison ? Pourquoi on vit dans un appartement ? Et ma mère me dit, c'est très simple, on n'a pas l'argent. Mes parents m'inscrivent très tôt au conservatoire, étant donné que c'est deux grands mélomanes.
Je fais du piano à haut niveau et je me retrouve à lier des amitiés avec des enfants qui sont au conservatoire et avec qui je finis par grandir. Et après, en allant bêtement faire des répétitions chez des amis, je me rends compte qu'ils vivent dans des appartements absolument sans...
Comptueux, avec des moulures au plafond du parquet. Et là, je me rends compte qu'on ne vient pas du même monde. Ils ont des parents qui ont des emplois, qui ont l'air de très bien rémunérés. Ils ont plusieurs voitures, c'est des berlines allemandes. Et nous, on a un taco, on l'aime beaucoup, mais on prie à chaque fois pour que la voiture n'ait pas de problème.
Madeleine, qui est une fille qui est conservatoire avec moi. Madeleine et moi, on s'entend très, très bien. On adore aller se chercher une barre de chocolat après nos cours. Je demande régulièrement si Madeleine peut venir en ville avec moi hors de nos horaires de cours.
Parfois, ça fait un peu de résistance. Et parfois, elle peut venir. Et un jour, je rentre, ma mère me récupère, la mère de Madeleine la récupère. Elle regarde ma mère de la tête aux pieds, de haut en bas, de bas en haut. Et là, je me sens trop mal.
Je me sens vraiment mal, mais je me dis, je suis très sensible, peut-être que j'ai mal compris. Et en rentrant, ma mère me dit, je crois que la mère de Madeleine n'est pas bien ravie que tu traînes avec elle. Je ne me sens pas mal vis-à-vis de l'argent. Mais je me sens mal vis-à-vis de mon amie et je ne comprends pas. Ça me vexe, ça me fait me sentir triste parce que j'aime beaucoup Madeleine.
J'en parle à mon père, duquel je suis assez proche, et mon père me fait écouter une chanson qui s'appelle « Les bourgeois, c'est comme les cochons » de Jacques Brel. Du côté des voisins, je pense qu'ils perçoivent aussi le fait qu'on tire le diable par le bout de la queue, étant donné qu'un jour, dans la boîte à lait de la boîte aux lettres, parce qu'en Suisse, il n'y a pas seulement la boîte aux lettres, mais aussi la boîte qui sert à glisser les colis, on retrouve des biscuits.
Et donc, on les sort et on est tout contents. Et mon père voit qu'ils sont passés de date de plusieurs mois. Et il est absolument scandalisé. Parce qu'il me dit, mais en fait, ils nous prennent pour qui ? D'accord, on n'est pas riches, mais on ne fait pas la manche non plus. Qu'est-ce qui se passe ? Mes parents n'ont pas envie que les gens nous perçoivent comme des personnes pauvres et sans éducation et mal élevées. Je pense qu'ils portent aussi sur eux le stigmate du regard qu'on porte sur eux.
Mes parents sont extrêmement stricts sur notre tenue. Il ne faut pas qu'il y ait un pas de travers. Ils nous font régulièrement la revue de conduite en rentrant de nos vitesses chez nos amis. En fait, parfois, on ne s'y attend pas, mais on a haussé un peu la voix ou on a regardé les gens un peu de travers.
Nos avis étaient mal mis et le retour des visites chez les amis sont toujours un peu compliqués. Mes parents vivent selon cet adage vietnamien qui dit « si c'est vieux, il faut que ce soit propre. Si c'est déchiré, il faut que ça sente bon. »
¶ Difficultés financières après un deuil
J'ai 19 ans et mon père décède d'un cancer des poumons et mon père étant malade du cœur, personne ne s'attend à ce qu'il meure d'un cancer des poumons et pourtant il part en deux ans. C'est extrêmement dur pour ma mère, ma sœur et moi. On est une famille soudée, on est une famille assez fusionnelle, assez nucléaire, et là, ça implose. Mais ça nous met aussi dans une situation financière compliquée, étant donné qu'au moment où mon père décède...
On a littéralement de quoi tenir trois mois sur le compte en banque courant de mes parents. Jusque-là, nous, on vivait sur la... 30 invalidités de mon père et de quelques subsides qui étaient liés à son statut de personne avec une maladie qui est en incapacité de travail. Et là, comme il décède, et au-delà du deuil, c'est vraiment la situation économique assez précaire qui nous fait du souci.
Mais en travers ça, ma mère trouve assez vite du travail et à ce moment-là, je suis aux études. Après le décès de mon papa, je crois que ça prend quand même deux ans, tant que ma mère trouve du travail et que j'ai droit à une bourse assez conséquente.
pour continuer mes études. Ma sœur est apprentie et au bout de deux ans, son revenu augmente parce qu'elle prend de l'ancienneté, même en tant qu'apprentie. Et ça fait que le revenu total du ménage dans lequel je vis avec ma sœur, ma mère et moi, il est beaucoup trop élevé pour que je reçoive une bourse.
Et on me retire ma bourse. Et là, je me dis, mais je ne vais quand même pas demander de l'argent à ma petite sœur. Mais non, vraiment l'incompréhension. On appelle le fils, ils nous disent qu'il n'y a pas d'erreur. Et là... On se regarde dans les yeux avec ma mère, on se dit « Mais qu'est-ce qu'on va faire ? » Et donc là, je me suis dit « Écoute, je vais faire comme toutes les autres. Je vais aller chercher un travail. »
¶ Le début du tutorat auprès d'une famille riche
Sur le site de l'université, il y a une section dans laquelle les personnes peuvent mettre une annonce pour employer un ou une étudiante. Et je trouve sur ce site quelque chose que j'ai fait. qui est de donner de l'aide aux devoirs. Je trouve cette offre qui demande, à travers un été, de faire une remise à niveau scolaire pour une lycéenne qui a été en échec solaire pendant une année, qui double son année. Et donc, ses parents lui payent des cours de remise à niveau.
Ils sont payés 35 francs suisses. Et là, je me dis, OK, c'est pour moi. Quand je viens les voir pour la première fois... cette famille. Je suis plutôt calme. C'est quelque chose que j'ai déjà fait. C'est un travail que je fais pour avoir de l'argent de poche depuis mes 15 ans. Donc j'y vais confiante. J'y vais absolument confiante. Quand j'arrive dans le quartier où cette famille habite, je me rends compte tout de suite que c'est le quartier chic de Lausanne.
avec une très, très belle vue sur le lac Léman. Et je monte dans leur appartement et je vois déjà qu'il y a un hall d'entrée tout de marbre. L'appartement aussi, il est... Vraiment tout en marbre avec une énorme baie vitrée sur le lac. C'est un duplex. Je crois que ça doit bien faire 200 mètres carrés. Facile. Et j'entre dans cet appartement. Les matériaux sont magnifiques. Je vois ça. Je fais OK, d'accord. Waouh.
Le contraste avec mon appartement me fait rire. Je ne me sens pas mal dans mon appartement, envie dans... Un espace qui est quand même beau, près d'un parc. Mais je me dis que quand je vois les trucs qui se déglinguent dans la cuisine de mes parents et puis les plaintes qui se décollent, ça me fait doucement rigoler. La mère de famille, c'est une femme très belle. C'est une femme très classe.
Je comprends tout de suite qu'ils ont les moyens. Elle est toujours maquillée, les cheveux très bien soignés, elle a des belles boucles d'oreilles, elle a des bijoux aux poignets, toujours de très bon goût, bien habillée, un peu le classique de la mère de famille bourgeoise. La première fois que je la rencontre, cette femme, elle est polie. Elle me présente ses trois filles. Elles sont très belles.
Avant ça, j'ai quand même quelques années de soutien scolaire. Je me dis qu'il y a quand même plus des gracieux comme ado. Elles sont très belles et grandes et lancées, blondes, des beaux cheveux, une belle peau bien soignée. Et je me dis, ouais, c'est les filles de Virgin Suicide.
Le père, je le croise quelques fois, il est plutôt absent. Il travaille beaucoup. Je comprends qu'il travaille dans un métier qui rapporte beaucoup d'argent et que c'est lui principalement le gagne-pain. Quand je vois la mère agir avec ses enfants, elle est...
tout le temps en train de regarder comment elles se comportent, toujours en train de voir comment elles travaillent, toujours en train de les remettre un peu leur habit en place. Vis-à-vis de moi, les premières rencontres sont cordiales, très correctes. Je la trouve un peu intense quand même.
Je trouve qu'elle devrait un peu laisser ses filles pour qu'elles puissent se concentrer, plutôt que de surveiller la table dans laquelle on travaille, dans leur grand salon, à nous dire toujours « Ah, Maria, il faut que tu travailles bien. Ah, Lara, tu vas te concentrer un peu plus quand même. Ah, Sacha, ça c'est bien. » Si c'est une fois, ça va. Toutes les 15 minutes sur une heure, ça devient un peu lourd. Au début, je travaille seulement avec la première fille, celle qui a...
du doubler son année. Je la vois très anxieuse et je travaille avec elle et on construit vraiment une relation. Au fil de l'été, sa mère voit qu'elle prend de l'assurance, qu'elle est confiante pour l'année à venir et les premiers tests de l'année sont plutôt concluants pour la première fille.
Elle me propose de donner cours à ces deux autres filles. Et pour moi, c'est jackpot parce que je me dis, ah ouais, 35 francs suisses de l'heure. Je n'ai pas de bourse et j'ai besoin de ce travail, donc j'accepte.
¶ Les tensions grandissent avec l'employeuse
Je me retrouve à travailler 8 heures par semaine. À côté de ça, j'ai la fac. Enfin, je suis... dans une association étudiante, donc ça prend du temps. C'est ma dernière année de fac. Et en plus de ça, il faut que je travaille pour cette famille pour avoir des sous. Et je travaille... du samedi matin au samedi début d'après-midi et les mercredis soirs après la fac, donc de 17 à 21 heures. Au début, je ne donne que les cours d'anglais et après, je me retrouve à donner des cours d'allemand.
Puis, je me retrouve à les aider pour faire des cours de français. Et un jour, elle me demande pour les maths. Et moi, je suis dyscalculique. Les chiffres et moi, on n'est pas copains. Là, je lui dis... écoutez, moi je ne peux pas, elle insiste, mais madame, je ne peux vraiment pas aller maths, ce n'est vraiment pas mon truc. Mais j'ai une amie qui pourrait donner les cours. Et donc, oui, oui, faites, donnez-moi les contacts de votre amie, je lui donne.
Et cette amie rencontre cette femme, donne quelques cours. Et au bout de quelques temps, je lui demande. Et alors, avec cette famille, elle lui dit « Maya, fuis. Fuis, fuis, fuis. Elle est complètement atteinte. Ça ne va pas, ça ne va pas du tout. » Et je lui dis « Mais pourquoi ? » « Ah mais elle est ultra reloue, elle est ultra insistante, elle me demande de donner de plus en plus d'heures, je vois que ses filles sont fatiguées, et elle réussit cet avis à s'en dépêtrer. »
Je me dis, mais c'est vrai qu'elle est insistante. C'est vrai qu'elle fait des trucs qui ne sont pas normaux. Ma mère l'a déjà relevé, mais comme je sais que je suis sensible et que ma mère est aussi sensible, de temps en temps, j'ai tendance à laisser couler.
Je me rends compte qu'il y a des choses qu'elle me fait qui ne sont pas normaux et qui, en tout cas, sont bizarres. Par exemple, un jour, ma mère décide qu'elle m'amène et j'arrive 10 minutes en avance. Ma mère attend dans la voiture et me dit « écoute, monte ». Donc je monte, je toque.
Une fois, deux fois, j'ai dix minutes d'avance, je toque. Et ça ne répond pas. Et j'entends du bruit derrière la porte. Et donc, du coup, je sonne. Et là, madame passe son visage par la porte et me dit « Vous êtes en avance, attendez sur le palier. » D'accord, très bien. J'attends. J'entre à 9h et elle me dit « Ah, vous étiez en avance ? » Je n'ai pas insisté pour lui dire « J'aurais pu rentrer. » Et les fois où moi je suis à l'heure et que c'est fissante en retard...
elle me fait poireauter 30-40 minutes et je ne suis pas payée. Et là, je me dis quand même que si je suis à l'heure, elles peuvent aussi l'être. De cet épisode, je me dis quand même qu'elle est un peu bizarre, mais... J'ai des belles relations avec ces trois filles et donc je prends un peu sur moi. Au même moment, je suis dans cette association étudiante et on prépare un voyage au Canada.
Bien qu'on soit remboursé par la suite, il faut que j'avance les fonds. Et ça me motive à rester. Et j'ai aussi envie, à ce moment-là, de reprendre la photographie, qui est une passion qu'on partage avec mon père, qu'on partageait. Et je veux m'acheter un appareil photo. Quelques mois après la rentrée, madame m'appelle, après un cours, elle me dit qu'elle veut revoir mes tarifs. Je lui demande pourquoi, elle me dit, bah, ça coûte cher. 35 francs suisses par heure, 8 heures par semaine.
Et qu'en fin de compte, je ne donne pas toujours le même niveau, étant donné que les deux cadettes sont au collège et pas au lycée. Et donc, du coup, que ce n'est pas le même niveau de rémunération. Mais je lui dis, non, je ne suis pas d'accord.
Elle négocie, elle négocie, elle négocie et j'accepte de baisser les prix pour la dernière fille. Étant donné qu'effectivement, elle réussit à me convaincre que donner des cours à une fille de 12 ans, ce n'est pas la même chose que donner des cours à une fille qui est au lycée, qui a... 15 ans. Ça me fait sentir mal. Je me sens nulle et je n'ai pas l'impression d'avoir pu tenir tête. Je ne sens pas que mon travail est valorisé. Un jour, sa fille doit lire un roman.
pour son cours de littérature. Je la prépare, je vois, je lui pose des questions. Ce n'est pas un ouvrage que j'ai lu. Et madame exige que je lise le livre avec sa fille et que je lise tous les livres que ses trois filles ont à lire à l'école. Et je lui explique que ce n'est pas possible.
que je suis à la fac, que j'ai au bas mot 200 pages à lire par semaine, si pas plus, et que je ne pourrais pas le faire, mais que je suis tout à fait qualifiée pour préparer correctement des cours, mais que non, je ne lirai pas le livre. Et elle insiste, et elle insiste, et elle insiste. Et l'heure passe, la leçon se termine, et je rentre chez moi. Il est tard, je commence à me préparer pour ma journée du lendemain, et là, je reçois un appel chez moi.
sur le fixe. Elle avait effectivement mon numéro sur le fixe et elle me dit que sa fille est anxieuse, qu'elle constate que sa fille ne sait pas sa leçon pour le lendemain et qu'elle n'est pas sûre. Elle insiste pour que je continue d'interroger et d'aider sa fille au téléphone. Pas payée, évidemment. Donc ça, c'est un épisode. Une autre fois, sa fille rentre avec une note moyenne. Pas basse, mais moyenne. Et là, je termine mes heures avec ses filles. Et elle me tend mon salaire.
Je vois qu'en fait, elle m'a payé l'heure de sa fille, 20 francs. Et je lui dis, mais c'est 35. Elle m'a dit, ah ben non, elle n'a pas eu les résultats escomptés, donc ce sera 20. Et je suis exténuée. Il est 9h du soir, j'ai eu cours depuis 8h du matin, je suis fatiguée, et là, je pars juste, je dis rien, je pars. Je suis trop fatiguée pour négocier, je suis trop fatiguée pour me discuter. Quand je raconte...
Ce qui se passe dans mon travail, ma mère s'énerve pour moi, ma mère trouve ça absolument anormal. Mes amis s'énervent pour moi, mes amis sont outrés. Et moi, je ne dis rien et je reste. Une des raisons pour lesquelles je pense que je reste, c'est parce que je suis très attachée aux trois filles.
Je les trouve super comme ado. J'adore discuter avec elle. On a un rapport limite d'amitié. Et donc, du coup, je reste pour elle. Je sens que les choses deviennent de plus en plus lourdes pour moi. Je sens que ça me pèse de plus en plus d'y aller. Je sens que la façon dont elle me parle et dont elle parle à ses filles me pèse de plus en plus. Et un soir, un mercredi soir, il est 9h, je vais rentrer, je suis fatiguée.
¶ Humiliation et conscience de classe
La première fille se dispute avec sa mère et elle est fatiguée elle aussi. Elle lui dit « Maman, personne ne prend six heures de cours supplémentaires par semaine quand on n'a pas de problème à l'école. » Et elle me prend à partie. Elle me dit « Et toi ? »
« T'as suivi autant de cours quand t'étais ado, quand t'étais au lycée ? » Et je lui fais « Non, non, non. Moi, c'est seulement quand j'avais des problèmes à suivre que j'avais des cours supplémentaires. » Et sa mère me regarde dans les yeux. Elle me dit « Mais ça, c'est parce que vous étiez pauvre. » Et à ce moment-là, c'est la fin du cours.
Je me lève et je pars. Je ne dis rien de plus et je reste polie. Au revoir à samedi. Et je pars. Et je me sens humiliée, en fait. Je me sens bête de ne pas avoir su répondre quoi que ce soit. Je rentre et je dis ça tout de suite à ma mère-maman. Tu sais ce qu'elle m'a dit ? Et ma mère est outrée, évidemment. Moi, je crois que je suis dans un état de fatigue tel que je passe outre, en fait.
¶ Départ difficile et prise de recul
Très tôt pendant cette expérience, je me sens très tresse. Parce que jusqu'à là, je donnais des cours à des enfants qui avaient des problèmes scolaires, avaient des problèmes pour suivre ou parce que les parents ne pouvaient pas les aider. Et là, je me retrouve juste à remettre une couche d'huile sur un système.
qui fait réussir des gens qui n'ont pas besoin qu'on les aide plus que ça. Je continue de donner cours pour cette famille un certain temps, mais j'essaye vraiment d'éviter la mère. Je n'y arrive pas. Et ce qui se passe, c'est que... j'arrive à la fin de ma troisième année de bachelor et il faut que je réussisse mon année, il faut que je réussisse mon bachelor.
Et j'ai beaucoup de travail. J'ai énormément de travail pour réviser, pour être sûre que tout se passe bien, pour postuler aux différentes universités en master. Donc j'ai de moins en moins de temps et je me dis que de toute façon, les trois filles s'en sortent.
Et donc, je demande d'arrêter mes services de répétitrice scolaire. Et là, madame ne comprend pas. Je lui dis que j'ai beaucoup de travail. Je lui dis que je ne reviendrai pas. Je lui dis que j'ai quand même aimé travailler chez elle et je pars. Pendant plusieurs semaines, elle me rappelle. Elle me rappelle sur le fixe. Je prends l'appel, elle me demande si je ne veux pas revenir. Et je lui dis que non, je ne peux pas, que je suis en partiel et que c'est compliqué.
Pendant ces appels, la mère de famille me rappelle qu'on a partagé je ne sais pas combien de samedi midi à manger ensemble, que voilà, je fais partie de la famille, qu'elle est triste, que ses filles sont tristes. Ça me laisse ni chaud ni froid, j'ai trop à faire et je ne peux pas, ça me stresse, juste je me dis qu'il fallait mieux me traiter avant. Elle raccroche et je pense que c'est bon. Elle me rappelle et parfois ma mère voit le numéro, elle me dit ne prends pas, ne décroche surtout pas.
Jusqu'au jour où, excédé, ma mère prend l'appel et lui explique. Elle prend un bon quart d'heure à lui expliquer que non, je ne reviendrai pas, que je ne redonnerai pas cours, que c'est compliqué pour moi, que je suis en partiel, que je suis en examen, que c'est chargé. Et je n'ai plus de nouvelles.
Quand mon travail avec eux s'arrête, je suis triste. Je m'étais attachée aux filles, on avait une bonne relation, mais je suis aussi soulagée. Et j'espère juste qu'elle ne réinsistera pas. Et non, elle ne le fait pas. Cette expérience a quand même un impact sur moi. Elle me dégoûte complètement de l'enseignement.
Et c'est quelque chose que, enfant, j'avais toujours voulu faire. Mais pendant sept ans après, je n'enseignais plus. Je ne veux plus avoir affaire à des gens, surtout pas à des parents. Je continue mes études et je suis prise en doctorat.
¶ Retour à l'enseignement et réflexion
Et pendant ce doctorat, il m'a demandé de donner des cours. Et au début, j'ai quelques doutes. Et finalement, je me retrouve vraiment là où je voulais être depuis enfant, face à des étudiants, face à des étudiantes. et avoir des interactions avec des personnes de toutes classes sociales confondues. Des années plus tard, je me rappelle de ces trois filles et je me rappelle de la chouette relation qu'on a eue. Et j'ai décidé de les retrouver via Facebook. Et je retrouve la petite dernière.
Je la contacte, elle me répond. Je lui demande des nouvelles, elle me dit que ça se revend bien. Je lui demande ce qu'elle fait. Et il se trouve qu'elle est aussi en relation internationale que moi. Je suis ravie de le savoir et je suis vraiment contente pour elle.
On commence à échanger et je me propose même, parce que ça m'intéresse ce qu'elle fait, de lui relire de temps en temps ses travaux, de l'aider si elle a des questions. Un jour, elle me demande littéralement de lui écrire une dissertation pour elle. Et je tombe un peu dénue. Quand je me rends compte qu'elle me propose de l'argent pour lui faire ses devoirs, ça me rappelle en fin de compte que ses parents et la façon dont elle a été élevée a associé la réussite à l'argent.
La réussite à payer des gens, je me dis que rien n'a changé, qu'ils sont restés les mêmes et qu'ils ont transmis ça à leurs enfants. Et il y a un certain sentiment de dégoût quand même. J'ai du dégoût vis-à-vis de ces valeurs-là, pas vis-à-vis d'elles parce que je me dis qu'elles savent pas mieux. Elles ont grandi dans un milieu où elles ne savent pas mieux, mais après je me dis qu'elles sont majeures. Elles peuvent se distancer de ce genre de pensées.
Je lui réponds que c'est de la fraude, que c'est de la tricherie, que ça peut la mettre dans des gros ennuis, que ça peut me mettre dans des gros ennuis, étant donné que je suis chercheuse, je suis doctorante, j'ai des rapports réguliers avec des étudiants. des étudiantes, et je n'ai plus jamais de réponse. Alors qu'avant, je me disais juste, tu as une sale expérience. Aujourd'hui, tu la vois comme du classisme.
C'est cette discrimination par la classe sociale qui considère que les personnes plus pauvres mériteraient moins, seraient pauvres parce qu'elles sont paresseuses, parce qu'elles ne seraient pas suffisamment travailleuses ou pas suffisamment intelligentes pour réussir. Les gens me parlent beaucoup comme si j'étais une preuve que la méritocratie marche. Et en fait, non, elle ne marche absolument pas. Moi, je suis une exception. Je ne suis pas un produit de la méritocratie du tout.
Quand je vois mes étudiants et mes étudiantes maintenant, je vois très bien ceux à qui j'ai... Quasiment plus rien à apprendre, étant donné que tous les codes et ceux à qui j'ai absolument tout à apprendre et les voir réussir me donnent beaucoup d'énergie, beaucoup de joie. Mais non, je le vois maintenant du regard de quelqu'un qui donne des cours à la fac.
l'améritocratie ne marche pas, absolument pas. Maintenant, je suis beaucoup plus indulgente avec moi-même, en sachant que j'ai fait avec ce que j'avais comme arme, et j'ai fait surtout parce que j'avais besoin d'argent, et j'avais besoin d'argent pour vivre, et donc je m'en veux moins. Je m'en veux plus. Et je crois qu'après avoir donné plusieurs années de cours à la faculté dans un milieu avec toute classe réunie, je peux dire que j'ai atteint ma rédemption quand même.
Vous venez d'écouter Transfer, épisode 260, un témoignage recueilli par Antonella Francini. Cet épisode a été produit par Slate Podcast. Direction éditoriale Christophe Caron. Direction de la production, Sarah Koskiewicz. Direction artistique et musicale, Benjamin Septemours. Production éditoriale, Sarah Koskiewicz et Benjamin Septemours. Chargée de pré-production, Astrid Verdun. L'introduction a été écrite par Sarah Koskiewicz et Benjamin Septemours. Elle est lue par Aurélie Rodriguez.
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