Le coup de trop - podcast episode cover

Le coup de trop

Oct 16, 202525 minSeason 10Ep. 443
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Summary

Ce podcast explore le parcours de Pierre, un jeune homme obsédé par sa forme physique et les injonctions à la masculinité "virile" véhiculées par le rugby. Après une grave blessure et un triomphe en championnat, il quitte le sport, hanté par la culpabilité. La mort tragique d'un autre joueur et sa propre paternité le poussent à réévaluer sa relation avec le rugby et les idéaux de virilité, cherchant à offrir un chemin plus libre à son fils.

Episode description

Dans le documentaire The Mask You Live In (2015), la réalisatrice Jennifer Siebel Newsom explore la construction de la masculinité et les injonctions sociales auxquelles les garçons doivent faire face dans leur développement pour prouver sans cesse qu'ils sont «des vrais hommes». On voit quelles activités sont érigées en tant que signes de réussite masculine comme le sport, la carrière ou encore l'accès aux postes de pouvoir.

Pierre est obsédé par sa forme physique. Il se rêve musclé comme Son Goku, le héros de Dragon Ball Z. Avec ses amis du rugby, il passe son temps à la salle, il soulève des haltères, il pourchasse son idéal. Il donne tout, tout pour le rugby. Mais à tout donner, on offre parfois trop.

L'histoire de Pierre a été recueillie au micro de Julie Plouvier.

Transfert est produit par Slate Podcasts.
Direction et production éditoriale: Sarah Koskievic et Benjamin Saeptem Hours
Chargée de production: Astrid Verdun
Chargée de postproduction: Mona Delahais
Prise de son: Johanna Lalonde
Habillage musical: Mona Delahais

L'introduction est écrite par Sarah Koskievic et Benjamin Saeptem Hours. Elle est lue par Aurélie Rodrigues.

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Transcript

La Quête de Masculinité et le Rugby

Dans le documentaire The Masculine Levin, la réalisatrice Jennifer Siebel Newsom explore la construction de la masculinité et les injonctions sociales auxquelles les garçons doivent faire face dans leur développement pour prouver sans cesse qu'ils sont des vrais hommes. On peut voir les activités qui sont érigées en tant que signe de réussite masculine, comme le sport, la carrière ou encore l'accès au poste de pouvoir. Pierre est obsédé par sa forme physique.

Il se rêve musclé, comme Son Goku, le héros de Dragon Ball Z. Avec ses amis rugbyman, il passe son temps à la salle, il soulève des haltères, il pourchasse son idéal. Il donne tout pour le rugby. Mais à tout donner, on offre parfois trop. Vous écoutez Transfer, ce témoignage a été recueilli par Julie Plouvier.

J'ai 14 ans, je vais voir des copains qui jouent au rugby et qui sont dans ma classe. Je faisais déjà un sport avant le combat, je faisais du judo. Donc ils se disent que j'ai peut-être une appétence pour ce sport-là. Je vais les voir, il fait effectivement très beau. Je suis au bord du terrain communal, c'est rien d'extraordinaire. Mais bon, il y a cette ambiance d'avant match notamment, parce que j'arrive assez tôt, qui me plaît tout de suite.

C'est-à-dire qu'il y a les deux équipes, l'équipe de mes copains et l'équipe adverse qui sont en train de s'échauffer, chacune de leur coin de leur terrain. Et il y a tout ce cérémonial d'un affrontement un petit peu. Cette opposition qui va se faire entre deux équipes. Je vois l'esprit d'équipe, l'esprit de corps qui se crée entre chaque équipe. Le gazon fraîchement coupé, c'est un mélange d'odeur, aussi de vision qui me plaît. Et l'équipe de mes copains se prend une énorme rouste.

Mais ce n'est pas grave, ils perdent vraiment très largement. Mais moi, je suis quand même conquis. Avant, j'avais fait du judo, ce qui était un sport individuel. Quand tu te prends une tôle, tu te la prends tout seul. Là, au moins, tu te la prends à 15 et ça fait moins mal. Et oui, après ce match-là, je me dis que je vais me lancer, que je vais m'inscrire au rugby. Ce qui me frappe tout de suite, c'est que je n'ai pas trop peur du contact.

Et ça, en rugby, c'est plutôt un avantage parce qu'il y en a beaucoup. Donc, j'aime ce contact, mais je l'aime... Pas tellement, je dirais, pour ce qu'il est, mais plus pour ce qui me permet de penser de moi-même. C'est-à-dire que le fait de ne pas avoir peur, de mettre des coups d'épaule, de plaquer, d'être plaqué, me rend fort, en fait.

Le fait de le faire me donne l'impression que oui, je suis vaillant. De ne pas avoir cette peur, de ne pas avoir cette réticence, de le prouver aux autres me donne du plaisir, me donne de la joie. Et donc, les premiers entraînements se passent assez bien parce que...

Je ne suis pas costaud, mais je suis plutôt grand, donc j'ai un physique qui colle à peu près avec ce qu'on attend dans le rugby. Je ne suis pas extrêmement rapide, mais je ne suis pas trop lent non plus, donc j'arrive à peu près à tirer mon épingle du jeu. Et pour le coup, j'ai le sens du collectif.

Le Cérémonial du Premier Match

Donc, se placer sur le terrain, faire la passe et tout, ça, ça va. Quand arrive le premier match, j'ai quelques entraînements dans les pattes et je suis titulaire. J'en suis super fier, évidemment, mais j'ai aussi beaucoup de pression et j'ai tellement... peur, j'ai tellement de stress que je me dis, il y a un truc qu'il ne faut pas qu'il se passe, c'est une envie pressante pendant le match. Donc, je me bourre d'immodium avant de jouer. Donc, j'entre dans le vestiaire.

Je fais tout de suite partie d'un cérémonial, en fait. Donc on me donne mon maillot, le numéro 14. Tout le monde est hyper resserré. Je suis là, j'ai mes copains près de moi. Et j'assiste à mon premier discours d'entraîneur. Ce que me dit le coach et ce qu'il dit à toute l'équipe, c'est qu'en gros, il faut être capable de donner sa vie sur le terrain. Il faut sortir ses tripes, on est chez nous, on va leur rentrer dans la gueule. On excite un peu l'instinct guerrier d'adolescent.

Ça me prend au trip, comme tout le monde. Je fais partie de ce groupe, on se regarde tous, on est épaule contre épaule, certains pleurent. C'est très intense comme moment. Quand on sort du vestiaire, il y a cette espèce de libération de l'énergie avant l'affrontement qui est super grisante. Et je suis galvanisé, ce qui fait que je suis moins stressé.

Obsession Physique et Idéal Héroïque

On est au tout début des années 2000 et la Coupe du Monde 99 de rugby vient de se passer. Je suis hyper marqué par la demi-finale du 15 de France contre les All Blacks, où la France gagne d'une manière assez spectaculaire. Je suis tellement obsédé que je l'ai enregistré en VHS et je me la rematte très souvent la cassette chez moi.

Et donc je me fais des sessions où je fais des pompes, je prends mes haltères, je mate en même temps le match, je regarde les hymnes, évidemment, combien de fois j'ai rêvé de pouvoir chanter un hymne. sur un terrain de rugby. Et en fait, ça me met en condition. Mes sessions de muscu, elles s'accompagnent de ce rituel-là, de cette espèce de rêve que je me fais fantasmer, je me fais miroiter. Dans les vestiaires...

On se scrute un peu tous quand même. C'est aussi la beauté du rugby. Pour le coup, il y a des physiques assez différents. Il y a des gens qui peuvent être grands, d'autres qui peuvent être petits, d'autres qui peuvent être gros, d'autres qui peuvent être très costauds, d'autres plus fluets.

Ça n'empêche pas que moi, j'ai ma représentation du physique idéal et que j'aimerais correspondre à cet idéal-là. Donc j'aimerais avoir plus d'épaule, j'aimerais avoir plus de cuisse, j'aimerais être plus rapide, plus puissant. Je suis tellement obsédé par les muscles. que quand je m'ennuie en cours,

Je dessine les Sangoku, le personnage de Dragon Ball Z, un peu partout, sur mes cahiers, sur mes feuilles. Et donc, je m'applique bien à faire les pectoraux, les abdos, les biceps énormes et tout ça. Et en fait, je veux être comme dans le Dragon Ball Z, je veux être un super héros.

Donc je me fais ces sessions de muscu chez moi, mais je vais aussi à la salle de sport, à la salle communale de muscu. Et avec des copains, on se fait des sessions, on fait des développés couchés, on fait des squats, des trucs comme ça. Il y a des grandes glaces et évidemment, le plaisir, c'est de se mater en fait, se mater avec les muscles un peu gonflés par l'effort. Donc évidemment, on est beaucoup plus musclé juste après ça qu'en réalité. Mais j'ai ce corps un peu...

gonflé, dopé par l'effort. Et ça, ça me plaît beaucoup de me regarder comme ça. Je sais bien que, en fait, c'est pas vraiment mon corps, c'est-à-dire que c'est temporaire. Et effectivement, mon corps, il change peu malgré l'effort que j'y mets. Ça ne me rend pas triste, mais c'est vrai que ça me désespère un peu. C'est-à-dire que j'ai cette idée de me dire que je ne peux pas trop sortir de mon corps. C'est-à-dire que je suis limité.

L'Accident Dévastateur sur le Terrain

Le lycée se termine, j'entre à Sciences Po Grenoble, je suis un plutôt bon élève, et il faut faire un sport universitaire, c'est obligatoire, et sans réfléchir, je ne me pose même pas la question, je m'inscris en rugby.

Je fais déjà deux entraînements par semaine, plus un match. Je rajoute au moins un entraînement, plus un autre match pour l'universitaire. Donc, je sens que la charge est quand même un peu lourde. Le niveau n'est pas terrible non plus. Mais bon, voilà, c'est mon sport. Je trouve ça quand même bien d'en faire un peu plus. On est un mercredi après-midi en automne et c'est le tout premier match que je fais en tant que membre de cette équipe universitaire.

C'est clairement pas un niveau de folie, et je sens bien que les arbitres sont un peu nuls, ils suivent pas grand-chose, ils connaissent pas très bien les règles, et ça me rassure pas tellement ça. quand même, parce que c'est un sport avec des risques et le minimum c'est qu'effectivement les règles qui sont quand même là pour atténuer un peu les risques soient respectées. Et je sens bien que là on n'y est pas totalement.

Mais bon, comme moi j'ai ce savoir-faire de rugbyman en club, c'est pas trop compliqué pour moi. J'arrive à tirer mon épingle du jeu et on est à un moment de l'action où je viens de plaquer quelqu'un et je veux récupérer, gratter, comme on dit, le ballon au sol.

Et donc, en fait, je me relève pour lui prendre le ballon au sol. La personne qui est au sol tient son ballon, donc je bataille un peu pour lui arracher et arrive quelqu'un de l'équipe adverse en face qui veut me pousser et qui ne fait pas du tout attention et qui m'envoie un coup de genou.

au niveau du visage, dans l'œil droit. Et là, c'est un choc comme j'en ai jamais connu. Un truc qui m'assomme. Alors, je ne perds pas connaissance, mais j'ai vraiment la sensation d'avoir la tronche explosée. C'est-à-dire que... je me dis que probablement j'ai perdu mon oeil. C'est la première pensée que j'ai. Je me relève tout de suite un peu avec l'adrénaline et je sors du terrain.

Un peu en tâtonnant, je me mets tout de suite la main au visage pour essayer de sentir mon œil. Ce qu'il y a, c'est que c'est beaucoup trop gonflé, donc je touche au rien. Je sens que ça saigne, mais c'est tout. Et en mettant comme ça ma main sur mon visage, je comprends immédiatement que mon crâne est enfoncé au-dessus de mon œil. C'est plat. C'est-à-dire qu'il n'y a plus de résistance. C'est mou et c'est plat. Et ça ne m'inquiète pas.

C'est-à-dire que je me dis, ça, c'est pas grave, c'est cassé. Mais l'obsession, c'est mon oeil, mon oeil, mon oeil, mon oeil, mon oeil. Et donc, je sors sur le terrain, je demande aux gens de regarder s'ils voient mon oeil. Et très bizarrement, on n'appelle pas les secours, les pompiers ne viennent pas. C'est un peu le bordel, en fait. Personne ne sait trop comment gérer la situation. Et c'est un copain d'équipe qui m'amène dans sa voiture à l'hôpital.

Le Diagnostic et la Question Perturbante

J'arrive à l'hôpital, je suis pris en charge tout de suite et je suis ausculté par un médecin qui va d'abord nettoyer la plaie. Il y avait beaucoup de sang, c'est ce qui faisait que je n'arrivais pas à voir. Il enlève le sang, il regarde l'œil, il me rassure en me disant que mon œil est là.

contact et que je n'ai pas l'œil crevé. Tout de suite, je me sens beaucoup mieux. En attendant, ma mère aussi a débarqué parce qu'elle a été prévenue. Et quand elle rentre dans la salle où je suis ausculté, moi, je n'ai pas encore vu mon visage. Et elle me voit et elle est livide. Et en fait, elle tombe dans les pommes. Elle est tellement, elle, choquée par ce qu'elle voit, par mon visage meurtri par le choc, qu'elle s'évanouit.

Et moi, je suis complètement à essayer d'étendre l'atmosphère en disant « bah non, mais tout va bien », parce que j'étais totalement obsédé par mon œil, que j'ai totalement oublié que j'ai la gueule enfoncée. Le médecin arrive dans la salle et il m'explique ce que j'ai. J'ai une fracture en barrure, un enfoncement de la boîte crânienne. Et il m'explique qu'il va falloir mener toute une suite d'examens pour être sûr que je n'ai pas de séquelles au niveau cérébral.

Je comprends un peu plus la mesure de ce qui m'est arrivé et du sérieux de tout ça. Et il me demande comment est-ce que ça vous est arrivé ? Est-ce que vous étiez en voiture ? Et je lui dis, non, non, c'était un match de rugby, j'ai pris un coup de genou pendant le match. Et lui me dit à ce moment-là, mais comment est-ce qu'on peut s'infliger ça pour un jeu ?

Cette phrase, je n'y réponds pas, je reste un peu con. Et elle me rentre à l'intérieur, elle me rentre vraiment dans le cerveau parce que je me dis qu'il a forcément un peu touché un point sensible et qu'il a raison.

En fait, ça a fait résonner un truc en moi de ce sport, effectivement, je le fais peut-être pas pour les bonnes raisons et que je m'inflige quelque chose en le faisant. Et donc là, je pense que je réalise ça, c'est-à-dire que je me dis, t'as pris des risques pour ta santé répétée parce que...

Toute ma carrière de rugbyman, elle est émaillée de blessures, je me déboîte tout le temps l'épaule. Donc, tous ces risques que je prends, tout ce mal que je ressens dans mon corps, je le fais, je l'accepte pour me prouver quelque chose. pour me prouver que je suis fort, que je suis résistant. Mais en fait, je ne le suis pas et j'ai peur, en fait. Je n'ai jamais écouté cette peur, j'ai continué, j'ai voulu me prouver que je pouvais y arriver, que j'étais aussi courageux que les autres.

Mais là, j'ai pris un gros coup sur la gueule. Et ça me fait un peu redescendre de toutes mes envies de muscles, de victoire, des choses comme ça. Ça me ramène un peu à ce que je suis, c'est-à-dire un corps... pas si fort que ça. J'ai 18 ans et je pense que c'est vraiment la première fois où je comprends que je suis mortel, que tout ça peut s'arrêter et que parfois ça ne jouera pas grand-chose. Et ce qui est quand même dingue, c'est que je vais revenir quand même au rugby.

Le Retour Héroïque malgré la Peur

C'est-à-dire que la saison, elle avait commencé et j'ai envie de la finir avec mon équipe de club. Donc, je vais voir mes copains s'entraîner, je vais les week-ends les voir jouer. Je vais dans les vestiaires avec eux et en fait, je suis pris en modèle, en exemple. par l'entraîneur qui valorise le fait que même si je me suis fait un peu défoncer le crâne, je suis là pour les voir jouer, que je vais réintégrer l'équipe et que quelque part, j'ai fait preuve de courage.

Alors qu'en fait, non, j'ai juste pris un coup sur la gueule. Mais voilà, je suis tellement mis en avant et valorisé pour cette blessure que je ne peux pas, même si j'ai peur, je veux revenir au rugby parce que je veux être fort. Je veux être courageux, vaillant.

J'arrive malgré tout à revenir sur le terrain. Alors je porte un casque, ce qui ne sert absolument à rien, mais je l'ai quand même mis parce que ça me donne un petit gris-gris. Mais j'arrive à reprendre l'entraînement, j'arrive à reprendre les matchs. J'ai un peu peur. Mais c'est gérable. Et ça se passe bien aussi. J'ai pas de choc. Le premier match où je retourne à la compétition, je suis dans les vestiaires. Et alors là, c'est vraiment mon moment. C'est-à-dire que...

Toute l'équipe, le coach valorise le fait que je sois là, que je me suis battu pour être là, que j'ai beau avoir eu le crâne enfoncé, je suis là pour me battre avec mes copains et je suis pris en exemple. Donc je me sens un peu héroïque.

Quelque part, je me dis, là, j'ai gagné, en fait. Même si on ne gagne pas le titre, c'est pas grave, je suis là et je l'ai fait. Et je me suis prouvé que j'étais capable de l'avoir fait. Et c'est peut-être le plus important, au fond. Donc, avec mon équipe, on a passé...

Le Triomphe en Finale et le Départ

Toutes les étapes qui mènent à la finale, on s'est qualifié en quart, en demi, et c'est donc le week-end de la finale. C'est les beaux jours, il fait super beau, et c'est vraiment un week-end entier consacré à la finale. On part en quart la veille du match. On s'est tous teints en blond parce qu'on veut reproduire un peu l'image des Barjot, l'équipe de hand masculine française.

Et ouais, on est tous à fond. On est tous à fond, on a nos maillots, on écoute de la musique, on fait grave les kékés, on est les rois du monde dans le bus. Puis on va à l'hôtel, on dort dans nos chambres. En fait, on se croirait aussi à Clairefontaine. C'est les yeux dans les bleus, on y est. On est dans nos chambres avec nos copains, on va au repas avec le poulet et les pâtes.

On est en train de vivre ce rêve d'une équipe qui va en finale. Le jour de la finale arrive, on se lève, on fait un réveil musculaire. Et là, clairement, la pression commence à monter. Et alors là... Pour le coup, je n'ai pas peur. Je n'ai pas peur. Je suis ultra motivé. On est tous au bord des larmes. Le discours du coach... Et Poignan, ça fait 4 ans, 5 ans qu'on est tous en train de s'entraîner pour ce moment-là. Donc c'est super fort et on se sert tous les uns contre les autres.

Le coach pleure en nous disant qu'une finale ratée, c'est des pleurs pour toute une vie, donc c'est maintenant. On arrive sur le terrain, il y a du public, il y a de la musique, ça ressemble vraiment à tout ce que j'ai regardé à la télé. Donc, on est en train de vivre un peu le rêve, notre rêve. Et la finale, c'est un match hyper accroché. Il ne se passe pas grand-chose. Il y a peu d'occasion. C'est vraiment défense contre défense. Et on arrive à marquer un essai, le seul de la rencontre.

C'est la fin de match, on attend, on attend, parce qu'évidemment, si l'équipe marque, potentiellement, on perd ou c'est égalité, il faut aller en prolongation. Donc, tout le banc, tous les joueurs attendent ce coup de sifflet libérateur. L'arbitre siffle la fin de la rencontre et là, on explose de joie. C'est un moment d'oubli, je dirais, individuel. On n'est qu'une équipe et on est trop content, on est trop heureux, on est ensemble et on l'a fait.

Après la victoire, il faut qu'on rentre chez nous, donc on reprend le bus. Et dans le bus, là, ça me rattrape. Je me dis, OK, j'ai obtenu ce titre de champion de France avec mon équipe. Je suis vivant. J'ai pas de séquelles graves. C'est bon, quoi. T'as assez joué, tu t'en vas. C'est un peu comme un joueur de poker. La sensation que j'ai pris des risques pour ma santé, que là, je viens de choper le pactole, mais par contre, faut pas rejouer, quoi.

Donc j'arrête le rugby, mais il y a toujours quand même une petite idée qui trotte dans ma tête que je suis un peu lâche d'être parti. Je me mets à faire des rêves. Dans ces rêves-là, je suis appelé par mon équipe qui me demande de revenir jouer pour faire quelques matchs parce qu'ils ont besoin de moi, parce qu'il y a une échéance, parce que je ne sais pas très bien, ce n'est pas très clair. Mais en gros, il faut que je revienne sur le terrain. C'est super important.

Et moi, je suis pétrifié à l'idée de revenir. Je reviens dans ces rêves, je reviens à chaque fois sur le terrain. Et ça s'arrête avant même que je commence à jouer. En gros, je me réveille en me disant, je ne devrais pas être sur le terrain. En fait, je pense que quand je fais ces rêves, c'est que je me sens coupable et lâche d'avoir laissé ma peur quelque part gagner.

L'Accident d'un Ami, Une Réflexion

Donc ça fait un an que j'ai arrêté le rugby. Et je continue d'aller voir de temps en temps mes copains jouer, et notamment Mathieu, qui est un ami très proche. Et je suis au bord du terrain, il joue, et en fait, à un moment, il y a une espèce de regroupement, donc plein de joueurs qui sautent un peu dessus. Et il prend un coup de chaussure derrière le crâne. Il se relève.

Mais il sort du terrain parce qu'il ne se sent pas très bien. Je crois qu'il vomit. En tout cas, il est sorti du terrain. On attend les secours. Je suis à côté de lui et ses copains. On attend de voir comment il va. Et en fait, on se rend compte qu'il ne répond pas bien. Il est un peu loin. On sent qu'il est dans le brouillard. Il est évacué vers l'hôpital.

Bon, alors on est évidemment inquiet, mais en même temps, il était conscient, donc voilà, je suis modérément inquiet. Mais ça me fout quand même un coup, parce que c'est un copain proche, il a pris aussi un coup au crâne, et je sais ce que c'est, et ça me touche. Et puis, je suis appelé par ces... parents, le lendemain, qui me disent que Mathieu ne va pas bien, qu'on ne sait pas pourquoi, parce que le scanner ne révèle rien de précis, mais il n'est pas là.

Il répond pas, il est un peu bizarre, en plus un peu agressif. Et que, faute d'amélioration, il va être hospitalisé et interné à l'hôpital psychiatrique. Et ça me fout là un espèce de coup au ventre. J'ai l'impression de tomber de deux étages. D'entendre ça, c'est tout ce dont moi j'ai eu hyper peur. C'est-à-dire que... Au-delà du trouble physique, il y a aussi l'effet sur le cerveau. Il y a quelques heures où on se demande ce qui se passe parce qu'il n'est plus là.

Les médecins ne savent pas pourquoi, parce que les scanners ne sont pas si inquiétants que ça, sont normaux. Mais lui, il ne répond plus. Donc il est ailleurs, dans un autre endroit de conscience. Et ça se termine super bien parce que finalement, au bout de quelques heures, il s'endort profondément et quand il se réveille, il est là. Alors c'est vraiment...

ultra mystérieux, personne n'a compris. Mais il s'est débloqué de cet état de conscience altérée. C'est pour moi aussi un déclencheur ce qui lui est arrivé, parce que je me dis que ce n'est pas que moi. C'est pas simplement moi qui ai reçu un mauvais coup, c'est pas nous qui avons un problème, c'est peut-être le sport qui en a. Dans les années qui suivent, moi je continue mes études, le rugby commence vraiment...

prendre une place de moins en moins importante. J'ai toujours des amis proches qui y jouent, mais c'est plus du tout mon obsession, c'est plus du tout un rêve, évidemment. Je prépare plus ma vie d'adulte et... Je pense qu'il y a toujours en toile de fond cette espèce quand même de sentiment de culpabilité d'être parti, mais ça ne me pèse pas au quotidien. Ce n'est pas quelque chose auquel je pense et ça ne revient que ponctuellement par ces rêves-là, mais je n'en souffre pas.

Héritage, Masculinité et Paternité

En 2018, j'ai 33 ans et alors que je regarde les infos sur Google, je tombe sur une news, la mort d'un jeune joueur, Nicolas Chauvin, qui jouait pour le stade français en junior. Il a subi un très, très mauvais plaquage puisque deux joueurs l'ont plaqué. Ça lui a causé un déplacement des cervicales. Et il est mort dans les heures qui ont suivi ce match. En voyant ça, j'ai quand même un effet miroir. Je me dis que moi, je suis en vie.

J'avais le même âge à peu près au moment où j'ai eu mon accident, le même âge que lui, qui en est mort. Et je me dis qu'il y a vraiment un gros problème avec ce sport, en fait. Finalement, d'être parti de cette équipe, longtemps j'en ai eu honte. Et là, je me rends compte effectivement que non, je ne dois pas en avoir honte et que je me suis infligé beaucoup de choses pour de mauvaises raisons. En fait, je prends conscience que je ne sais pas si j'ai vraiment aimé le rugby, en fait.

J'ai aimé le fait de prouver quelque chose, de pouvoir dire que je faisais du rugby, de pouvoir supporter des plaquages, de mettre des plaquages. Mais ce que je prenais du plaisir sur le terrain, franchement... Et la mort de Nicolas Chauvin, ça éteint totalement, ça fine d'échever le rêve que j'avais autour du rugby. Et en plus, on est pendant les années MeToo, c'est 2018.

Et ça s'accompagne d'une réflexion aussi sur la virilité, toute cette toxicité que les hommes peuvent cultiver pour essayer de coller un idéal. Peut-être que si j'avais été moins obsédé par les muscles et le fait de prouver que j'étais héroïque, que j'étais sans Goku, peut-être que j'aurais fait une pratique sportive complètement différente, peut-être que j'aurais fait de la danse.

Et ça me fait prendre conscience d'à quel point j'étais omnubilé par des valeurs comme le courage, la combativité, l'héroïsme, à quel point j'avais envie aussi d'avoir ce corps musclé qui n'est pas le mien. Et de m'en être un peu détesté, en fait, pour ça. C'est aussi pour ça que je fais ces rêves. C'est parce que je n'aime pas qui je suis. Je n'aime pas le fait de ne pas avoir été capable d'atteindre cet idéal-là.

Ça achève ma relation au rugby, mais en même temps, je sens que je nourris un sentiment un peu ambigu vis-à-vis de mes anciens coéquipiers. Parce que j'ai l'impression quand même de cracher dans la soupe. Parce que ce souvenir très fort qu'on a eu ensemble, notamment d'être... champion de France, j'ai l'impression que je le piétine. Le 10 mars 2022, je deviens papa pour la première fois d'un petit garçon.

C'est évidemment un grand bonheur, mais c'est aussi beaucoup de questionnements sur ce qu'on a envie de transmettre. Et c'est un petit garçon. Je sais qu'en tant que garçon... Il va y avoir toute une socialisation particulière et je me dis que j'ai du boulot pour lui permettre d'être le plus libre possible et de ne pas se sentir obligé de faire des sports entre guillemets de garçons pour se prouver quoi que ce soit.

Ça, c'est ma mission aussi en tant que papa. Et je ne sais pas quelle serait ma réaction si, allez, dans 3-4 ans, il me disait qu'il avait envie de faire du rugby. Je pense que je serais pas ravi. Vous venez d'écouter Transfer. Ce témoignage a été recueilli par Julie Plouvier. Transfer est un podcast produit par Slate. Direction et production éditoriale Sarah Koskiewicz et Benjamin Septemours.

Chargée de production, Astrid Verdun. Chargée de post-production, Mona Delahaye. Prise de son, Joanna Lalonde. L'introduction a été écrite par Sarah Koskiewicz et Benjamin Septemours. Elle est lue par Aurélie Rodriguez. Retrouvez Transfer tous les jeudis sur slate.fr et sur votre application d'écoute préférée. Découvrez aussi Transfer Club, l'offre premium de Transfer. Trois fois par mois, Transfer donne accès à du contenu exclusif.

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