Dans son serment sur la montagne, rapporté dans l'évangile selon Matthieu, Jésus s'adresse à ses disciples et dit « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, vous devez vous aussi le faire pour eux. » C'est la règle d'or, donner, c'est aussi recevoir. Quand Barbara s'envole pour la Thaïlande, elle rêve de liberté, de ne plus cogiter, d'enfin réussir à se laisser porter, de ne plus toujours tout contrôler.
Elle ne se doute pas qu'elle va trouver son lâcher prise en devenant, pour d'autres, celle sur qui l'on peut compter, celle qui permet de regagner un peu de contrôle quand on a tout perdu. Attention, cet épisode aborde des sujets sensibles. Pour en savoir plus, reportez-vous au texte de description de l'épisode. Vous écoutez Transfer, épisode 358, un témoignage recueilli par Louise Nguyen.
En décembre 2023, je me prépare à partir en Thaïlande pour accompagner mon amie Lise. Elle rêve depuis toujours d'aller en Thaïlande. Ce n'est pas forcément mon rêve à moi. Un grand voyage est toujours bienvenu et ça me fait très plaisir de l'accompagner là-dedans. On a décidé de partir pour trois mois, histoire d'avoir le temps de bien s'immerger dans la culture et dans le pays. Je pars l'année de mes 35 ans.
C'est un voyage assez étrange pour moi parce que je pars dans une situation émotionnelle assez compliquée. J'ai l'impression d'être débordée par ma vie. C'est difficile avec un amoureux, c'est difficile dans mon travail, c'est difficile avec ma famille. On n'a pas spécialement d'itinéraire, on se dit qu'on fera au fur et à mesure.
Et ça tourne très bien parce que dans l'avion, quand Lise me pose la question « Qu'est-ce que tu as envie de retenir de ce voyage ? Pourquoi tu y vas ? » Moi, je dis que j'ai envie que ça m'apporte du lâcher prise parce que j'ai dans ma vie un énorme besoin de contrôle et si au moins une fois, ne serait-ce que le temps de ces trois mois, je pouvais un peu me laisser porter par ce qu'il advient, ce serait vraiment une bonne chose pour moi.
J'ai un agenda avec des choses très bien organisées, très bien marquées, des listes de choses à remplir. Je me rends compte que j'ai besoin de me projeter énormément, de savoir qu'est-ce que je vais faire demain, qu'est-ce que je vais faire la semaine prochaine, qu'est-ce que je vais faire dans trois mois. Des fois, c'est envahissant, c'est vraiment envahissant comme sensation.
Pendant le premier mois de voyage, on est essentiellement dans les îles au niveau de Koh Tao et Koh Phangan. Lise retourne à Bangkok pour faire une formation de massage thaïlandais. Moi, je passe une semaine seule à Koh Khud. Et je me rends compte, en dépit de ma bonne volonté à vouloir lâcher prise, je n'y arrive pas du tout.
J'essaye pas vraiment. Ça me rassure de réserver les billets de bus, ça me rassure de réserver les hôtels. J'ai pas envie qu'on se retrouve à la rue, j'ai pas envie qu'on galère. Je réserve. Au bout d'un mois, on décide de monter vers le nord pour aller vers la frontière birmane, jusqu'au niveau de la petite ville de Sopong. On voit qu'il y a non loin de la superbe grotte de cette région.
Un ensemble de bungalows perchés dans la jungle. On se dit, ça a l'air super bien comme endroit. Ça a l'air super détendu. On y arrive en minibus, suivi de taxi-scooters à toute balle sur les toutes petites routes de montagne. Et l'endroit est vraiment, vraiment magnifique.
On a l'impression vraiment d'être perché dans les branches. Il y a un grand restaurant avec une grande salle commune, entièrement ouverte sur les feuillages. Et on se regarde avec Lise et on se dit « mais ça y est, on est arrivé ». C'est ça qu'on cherchait depuis le début. C'est calme, c'est beau, c'est serein, c'est la jungle en même temps, c'est un peu l'aventure.
Et on se dit qu'on adore cet endroit et qu'on va y rester plus de temps que ce qu'on avait prévu. C'est d'autant plus bien cet endroit que l'hôtel organise des expéditions. Il a un petit catalogue d'expéditions à disposition. Dans ce catalogue, on peut choisir d'explorer plusieurs grottes, mais il faut qu'on se mette par groupe de minimum cinq pour que les expéditions soient enclenchées.
Ça invite les gens à se parler, à former des groupes, le soir autour d'un repas. Ça vous dit de faire quoi ? Est-ce qu'on ne pourrait pas faire un groupe pour demain ? Et on aime beaucoup cette ambiance. Il y a des gens qui viennent de partout, il y a des gens de tous les âges. Et on s'y parle très facilement, beaucoup plus qu'ailleurs, entre touristes, où on faisait chacun sa petite vie dans son coin.
Le lendemain de notre arrivée, on décide d'aller faire une expédition dans une grotte, très sportive. On galère pour y arriver, on galère pour les traverser, on est équipés à la sauvage. Et ça fait du bien de se retrouver dans des petits comités loin des foules. Ce n'est pas forcément évident en Thaïlande, donc ça nous lie d'autant plus avec les gens avec qui on fait ça. Dans cette expédition-là, on rencontre notamment un petit Américain.
Je dis petit parce qu'il a 21 ans. Il est garde forestier, il vient du Montana. Il est arrivé ici en scooter, tout seul. Il passe six mois en Thaïlande. On s'entend très bien, très vite. C'est un garçon qui est assez solaire, qui a une espèce de force tranquille, de calme, que je trouve vraiment impressionnant pour son âge.
Le deuxième jour, je vais faire un tour de kayak. Lise reste au bungalow. Et le soir, on va essayer de trouver des coéquipiers pour se trouver une expédition le lendemain. On est au repas du soir. On est avec notre petit garde forestier et d'autres personnes qu'on a rencontrées. On joue aux cartes, on rigole. Et au milieu de cette atmosphère très chaleureuse et douce, et au milieu de...
Ces bruits de la jungle, ces bruits de discussion, on entend hurler non loin. Au secours, au secours, il est tombé, je ne sais pas ce qui lui arrive. Mais des hurlements à fond de cœur. On ne sait même pas où ça se passe, il fait nuit, c'est le chaos à ce moment-là. On arrive plus ou moins à comprendre que ça se passe dans les escaliers qui descendent vers les bungalows. On arrive à comprendre que...
Il y a un homme qui est tombé. On pense à une chute. On n'y voit rien. Il y a des gens qui ramènent de la lumière. Il y a nos hôtes qui appellent les secours. Et je vois que notre... petit américain, et celui qui est en train de faire le massage cardiaque, la femme qui a perdu son compagnon, l'assiste, elle dit cette phrase « me laisse pas toute seule, me laisse pas toute seule ici ».
Ça dure extrêmement longtemps d'attendre des secours au fin fond de la jungle thaïlandaise. Moi, je ressens un énorme sentiment d'impuissance parce que je n'y connais rien en premier secours, je ne connais pas ces gens. Ça s'agite dans tous les sens. Je peux juste rester debout comme un piqué, même pas à regarder, parce que c'est pas un spectacle, donc à tourner en rond dans la salle commune. Quand les secours arrivent... Ben, c'est fini, il est mort.
J'ai vraiment aucune idée de comment réagir, parce que c'est horrible de se retrouver au bout du monde, avec ton compagnon qui vient de te décéder. C'est une détresse absolue qu'elle est en train de vivre, et moi je sais que... que sa détresse, à ce moment-là, me fait peur. Je ne suis pas capable d'aller vers elle, je me sentirais inutile, je ne sais pas quoi lui dire, je ne sais pas, je ne la connais pas. Et même si j'ai toute l'empathie du monde pour ce qu'elle est en train de vivre...
Je ne me sens ni légitime, ni capable d'aller vers elle. Après que l'ambulance soit partie, on passe plusieurs heures avec notre ami américain et d'autres personnes qui ont aidé au secours. On est cinq ou six à rester autour du feu jusqu'à très tard dans la nuit. Ils nous racontent qu'ils avaient fait, avec ce couple, une expédition dans la journée, dans une grotte, que ça avait été plutôt difficile pour l'homme.
Il avait fait énormément de pauses, il avait vomi une ou deux fois, mais on ne sait pas de quoi il est mort. Elle, elle a 55 ans, et lui, j'apprends qu'il avait 64 ans. Ce moment autour du feu, à cinq, six personnes, va nous faire vraiment beaucoup de bien pour décompresser, débriefer. C'est très étrange de se retrouver autour d'un feu avec des gens qu'on ne connaît pas au milieu de la jungle. On se sent...
Tellement proche, en fait, d'avoir vécu ce qu'on a vécu. Et on sent en même temps combien on ne se connaît pas. Mais on se dit des choses qu'on ne dit pas à des inconnus. On se parle d'épisodes de nos vies qui touchent de près ou de loin à la mort. Et on se sent extrêmement proche d'avoir vu mourir quelqu'un pour qui on n'a absolument rien pu faire. Plus tard dans la nuit, moi, je n'arrive pas à dormir. Je suis dans mon petit bain galop.
Et je sors fumer une cigarette et j'entends la femme qui a perdu son compagnon parce que les bungalows, ils ont des murs épais comme du papier. Et je l'entends passer des coups de fil toute la nuit. et pleurer toutes les larmes de son corps, et exuder une détresse absolument abyssale. Et je me fais la réflexion.
que si moi j'étais à sa place dans ce bungalow, que si je venais perdre mon compagnon, je n'aurais envie que d'une chose, c'est que quelqu'un, qui que ce soit, rentre et me dise on va passer la nuit ensemble, on va parler. On va revoir le soleil se lever et tu ne vas pas être toute seule. J'ai l'impression que moi, c'est ça que je voudrais. Et je suis physiquement incapable d'être cette personne qui peut lui proposer ça. Je ne me suis jamais définie comme quelqu'un qui est...
très douée en empathie. Je sais me mettre à la place, mais je ne sais jamais quoi dire. Je ne sais jamais être efficace dans la rassurance. Je fais face à mon sentiment de ne pas du tout être quelqu'un capable de prendre ce rôle. Le lendemain, on... On reste à l'hôtel et ça nous fait beaucoup de bien. Avec Lise, on décide de ne pas bouger. On reparle de la soirée, on parle de comment on l'a vécu, on parle de notre amitié, on parle de nos vies.
On se dit des choses qu'on ne s'est jamais dites. On reste peut-être sept heures la journée entière à discuter. Le soir, quand notre Américain nous rejoint... On décide tous les trois d'aller se dégourdir un peu les jambes et donc s'aérer un peu la tête. Et ça tombe bien parce que l'hôtel est à côté d'une superbe grotte, une des plus visitées du nord de la Thaïlande.
C'est une grotte où il y a des bus de touristes qui arrivent par centaines tous les jours et qui repartent sur le coup de 17 heures pour retourner à Chiang Mai. Et nous, comme on est à côté, on a la chance de pouvoir visiter la grotte juste avant sa fermeture. C'est vraiment une chance pour nous parce qu'il n'y a personne du tout. La grotte est superbe, immense et immensément vide.
On est tous les trois dedans à découvrir ça avec des grands yeux émerveillés. On a juste notre guide avec sa lanterne. C'est une grotte qui est traversée par une rivière. Et dans la visite, ça en fait partie, on monte sur un petit radeau qui est bougé par le guide qui a une barge. Donc ça avance dans un silence absolu où tout est éclairé juste à la lanterne.
Et on est emmené d'une entrée de la grotte à l'autre. La rivière fait un coude. On ne voit ni une entrée ni l'autre. On est vraiment totalement dans le noir. Et alors que petit à petit, on sort du coude, on voit se dévoiler, mais vraiment tout doucement, tout doucement, tout doucement, l'autre entrée de la grotte qui est immense. et qui se rapproche petit à petit, petit à petit, petit à petit. Donc on voit la lumière du soleil couchant de l'autre côté qui nous englobe.
Naturellement, on se prend la main et on pleure tous les trois sur notre radeau. C'est vraiment un moment où nous, on lâche prise. On lâche tout. Je ne sais pas ce qui est dans leur tête à eux, mais moi j'ai l'impression que c'est revenir à la vie. Notre Américain, une fois rentré à l'auberge, nous dit que lui, il va rentrer à Chiang Mai.
un peu plus tôt que prévu. Chiang Mai, c'est la plus grande ville du nord de la Thaïlande. Il ne veut pas lâcher Jingles, parce que la femme qui a perdu son compagnon s'appelle Jingles. Le corps de son mari est à chiant maille le temps qu'elle fasse les papiers nécessaires, qu'elle décide ce qui va se passer. Et ça va prendre un certain nombre de jours.
Avec Lise, on décide de rester encore quelques jours ici, de profiter du lieu qui reste le lieu qu'on préfère depuis le début de notre voyage. On reste trois jours de plus. avant de repartir à Chiang Mai. Lisa a une autre formation de massage thai à Chiang Mai et c'est pour ça qu'il faut qu'on s'y rende. Moi, j'ai prévu de juste me mettre à mon boulot à moi parce que je suis freelance.
Et je travaille sur Internet, donc je me suis dit que je vais prendre quelques jours à ne faire que travailler le matin et visiter un peu la ville en soirée. Juste me remettre un peu au boulot et sortir tout ça de ma tête. Le premier soir, on reçoit un message de notre Américain qui nous propose une petite sortie en restaurant. J'apprends que Jingles est présente et je me rends compte que ce n'est plus un problème pour moi.
D'aller vers elle. Parce que quelques jours ont passé, parce que je suis un peu redescendue de mes émotions. C'est pas un monstre, c'est un être humain qui est triste. Et je peux tout à fait être en sa présence. Donc j'y vais seule, parce que Lise ne se sent pas d'y aller. Je traverse Chiang Mai. C'est une ville, comme beaucoup de grandes villes d'Asie du Sud-Est, très bruyante, très agitée.
La soirée au restaurant est particulièrement agréable. La première chose que je lui demande quand j'arrive en face d'elle, c'est si je peux lui faire un câlin. Elle accepte, mais avec le plus grand naturel et la plus grande évidence du monde. Et elle se jette dans mes bras et j'ai l'impression qu'elle s'accroche, mais juste comme quelqu'un de très seul à qui on lui dit « Non, mais c'est bon, je suis là ».
On se serre dans les bras pendant peut-être une minute entière. On n'a jamais parlé ensemble. Je connais son prénom, je connais une toute petite part de son histoire tragique et je me sens solide à ma place. Je ne suis pas du tout gênée. C'est surprenant pour moi à quel point je m'attache très vite à elle. J'apprends qu'il voyageait avec son compagnon depuis...
Depuis plusieurs mois, ils étaient passés au Japon et puis ils étaient arrivés en Thaïlande à peu près en même temps que nous. C'est un couple qui vit en camping-car aux États-Unis pendant les beaux jours. Elle n'a que deux t-shirts et deux pantalons dans son sac à dos et ils partent voyager comme ça. Elle décrit une vie qui ressemble énormément à celle que je voudrais quand j'aurai son âge. Ouais, je la trouve...
touchante à 55 ans, d'avoir cette vie, d'avoir l'air aussi jeune à 55 ans. On parle de politique américaine, on parle de sa peur de voir Trump revenir au pouvoir. On parle du fait qu'elle est fan de Bernie Sanders, elle dit « I'm a Bernie girl » et elle n'aime pas les flics. « And I don't like cops ». Cette discussion est bien sûr entrecoupée de moments où elle retombe dans sa détresse.
Et elle n'a pas encore décidé à ce moment-là qu'est-ce qu'elle va faire du corps. Est-ce qu'elle fait une crémation ici ? Est-ce qu'elle le ramène aux Etats-Unis ? Elle ne l'a pas décidé et j'ai l'impression qu'elle est débordée. Elle n'arrive même pas à intégrer le fait qu'il est mort.
Donc la discussion au restaurant est entrecoupée de moments où elle se met à pleurer, elle se laisse aller à sa détresse. Et c'est des moments où je n'ai aucun mal à lui prendre la main ou lui toucher l'épaule et juste attendre avec elle que le moment passe.
comprend profondément ce qui lui arrive. Notre petit Américain, lui, doit partir ce soir-là, doit prendre un bus pour aller vers le Laos. Et je propose de manière... tout à fait naturel, vraiment sans y penser une seule seconde, à Jingles, si elle le souhaite, que je puisse l'accompagner dans les jours qui viennent, juste pour l'aider à organiser des trucs.
Son oui explose. C'est évidemment que je veux bien que tu m'aides. Elle est noyée sous les papiers, elle ne dort plus, elle ne mange plus. Elle dit qu'elle arrive à faire une seule chose, c'est à boire de l'eau. Elle boit de l'eau et elle boit de l'alcool. C'est la seule chose qu'elle arrive à faire pour s'occuper d'elle. On accompagne...
notre petit Américain à son bus. Au moment où le bus s'en va, elle se tourne vers moi et me dit qu'elle a l'impression d'être un singe qui se balance de branche en branche. et que je suis sa nouvelle branche. Dans les jours qui suivent, je vais faire ce que je peux pour aider Jingles. Lise, de son côté, elle a toujours sa formation de massage. Elle vit elle-même des choses fortes de son côté et on va un peu être chacune dans son coin.
Une journée typique, c'est le matin, je pars de mon auberge de jeunesse, je passe dans un restaurant pour acheter à Jingles. Un petit plat de riz sauté avec du concombre parce qu'elle n'accepte d'avaler que ça. J'arrive à son hôtel. Je m'assure qu'elle mange. Je m'assure qu'elle se pose cinq minutes parce qu'elle passe énormément de temps au téléphone.
Elle essaye de comprendre toutes les implications administratives et thaïlandaises et américaines du décès de son compagnon. Et c'est très, très compliqué. Quand votre compagnon décède en Thaïlande... L'ambassade américaine vous remet un petit papier qui vous passe sur le comptoir en vous disant toutes nos condoléances et voilà tout ce qu'il y a à faire. Et c'est tout.
Donc, c'est récupérer le certificat de décès, le faire traduire du taille vers l'anglais. Toute une liste de choses comme ça, très froides, les unes après les autres. On passe nos après-midi comme ça. à s'occuper des papiers, à passer des coups de fil, à débloquer des choses. Dans la journée, je vais notamment avoir à me déplacer dans Chiang Mai. Je vais aller chercher un papier par-ci, un papier par-là.
J'installe une application pour commander des taxis scooters. C'est comme des Uber, mais c'est des scooters derrière lesquels on grimpe, la plupart du temps sans casque, pour traverser. une circulation absolument folle à une vitesse absolument folle. Je n'aurais jamais pris ce moyen de transport si je n'avais pas eu quelque chose d'important à faire. Et je me vois à l'arrière de mon taxi-scooter à ne pas avoir...
la moindre appréhension. Le soir, on sort au restaurant toutes les deux parce qu'il faut aller s'hydrater. Ça lui fait forcément du bien de sortir de cette chambre d'hôtel. de juste vivre. C'est des soirées où on rigole beaucoup, d'ailleurs, parce qu'on boit un peu. Elle est extraordinairement drôle. Elle est vivante, elle est pleine de réparties.
Elle connaît plein de choses, elle est curieuse. Il y a toujours ces alternances de moments très joyeux avec des moments où elle pleure parce que forcément, quand elle me raconte sa vie, elle parle de son compagnon. Ça la ramène à la situation. Elle s'effondre pendant une minute. Je la serre dans mes bras. Et elle repart dans un grand éclat de rire et la soirée continue. Les difficultés administratives se succèdent. On se rend compte que...
La culture du pays fait qu'on n'a pas les réponses qu'on attend au moment où on pose des questions. On nous dit toujours « oui, oui, oui, oui, ça va se faire ». Moi, en dépit de toute mon organisation et de toutes mes capacités à régler des problèmes administratifs, je suis profondément incapable d'apporter les réponses à Jingles dans la temporalité où on aurait aimé les avoir. Je me rends compte que je suis...
Dans une situation où je dois accompagner quelqu'un à lâcher prise sur ses besoins de projection et ses besoins de réponse, quand moi je ne sais pas du tout ce que c'est que le lâcher prise. On se ressemble. On n'est pas des infirmières. On est les mêmes personnes un peu trop butées dans notre indépendance qui se rendent compte que là, c'est évident qu'on peut s'appuyer l'une sur l'autre. Du coup, je m'y sens bien.
Elle s'y sent bien et on avance comme on peut. Les démarches administratives durent quatre jours. Jingles arrive à organiser des funérailles dans un temple bouddhiste un peu au nord de Chiang Mai. Elle décide qu'elle fera la crémation ici. Pour plusieurs raisons. Parce qu'elle pense que ça aurait fait rire son compagnon. Et plus prosaïquement, parce que ce sera beaucoup moins cher de faire ça ici pour elle que de rapatrier le corps et de s'occuper d'une crémation aux Etats-Unis.
Donc il y a un moment où on doit passer à la marque pour récupérer le corps. Et donc je demande à Jingles si elle veut que je vienne. Elle me répond évidemment. On rentre dans cette salle, on lui dévoile le cadavre de son compagnon qu'elle n'avait pas revu, et je la trouve lumineuse. Elle lui sourit.
Elle lui caresse le visage, elle lui parle doucement, elle réajuste un peu ses vêtements. Et moi, je m'effondre, parce que je la vois à ce moment-là, mais tellement forte, tellement, tellement forte. Elle lui dit vraiment au revoir avec une grande douceur et elle, elle ne laisse rien déborder d'elle. Je suis hyper émue d'assister à cette scène de gens que je ne connaissais pas.
Il y a deux semaines. J'ai l'impression en même temps que c'est une marque de confiance absolue d'être là. Quand on sort de cette pièce, les rôles reprennent leur place à nouveau. C'est elle qui s'effondre dans mes bras et moi qui reprend ma place de pilier et c'est tout à fait naturel. Le corps est chargé dans un van qui fait office de corbillard.
Nous, on monte également dans ce van pour aller faire les démarches qu'il y a à faire au temple. Pendant le trajet, c'est un moment qui est très joyeux entre Jingles et moi, assez paradoxalement. Parce qu'elle sort son téléphone et elle me montre des vidéos de leur voyage. Et je les trouve vraiment très drôles. Elle me montre aussi des vidéos plus anciennes de lui. C'était un musicien.
C'était aussi un écrivain, c'était aussi un clown. Je me sens, pour la première fois, proche de lui, pas seulement d'elle. Et c'est un moment où je me dis, ouais, je... J'aurais bien aimé le connaître, ce gars. Plus tard dans la journée, on achète des tenues blanches, la couleur du deuil en Thaïlande, parce qu'elle veut que la cérémonie soit belle.
qu'on fasse les choses bien. Le soir, on rentre à son hôtel. Son hôtel qui est un très grand hôtel. Et il y a un lobby, un hall d'accueil qui est immense aussi. Et au milieu de ce hall d'hôtel, il y a une petite partie bar avec une petite scène musicale où apparemment il y a un concert qui est en train de se tenir. On se pose pour s'hydrater.
Et on découvre que le groupe qui est en train de jouer accompagne un sosie d'Elvis. Ça nous fait beaucoup rire. Il massacre l'intégralité du répertoire d'Elvis Presley. Et ça nous fait beaucoup de bien, après cette journée qui a commencé à la morgue. Et Jingles, à un moment, se lève et me dit, il faut que je danse. Bien, il faut que je danse. Et on danse au milieu de ce...
Haul d'hôtel absolument vide avec seulement 3-4 personnes autour du bar pour nous regarder. Et qu'est-ce qu'on rigole. Et qu'est-ce qu'on rigole. C'est une scène de film en fait. Elle m'a dit tu te rends compte quand même ? Ce matin, j'ai récupéré le corps de mon mec à la morgue. Et je suis bien. Et je suis bien. Et il faut que je danse.
Le lendemain, on prend la direction du temple. On va se dérouler la cérémonie. Ça fait vraiment penser à une salle des fêtes de campagne pour nous, avec des murs blancs, du carrelage orange, avec des baies vitrées sur le côté. Au fond de la salle, il y a le cercueil qui est tout doré, très riche, orné de fleurs, d'encens, d'offrandes et des dizaines de rangées de chaises en plastique.
pour accueillir de très grandes familles. Et nous, on est cinq. Il y a Jingles, il y a moi, il y a Lise, qui pour la première fois rencontre Jingles. Elle a envie de venir parce que ça lui permet de mettre un... un point final à cette histoire qui l'a quand même pas mal marqué aussi. Il y a notre contact thaïlandais qui va nous traduire tout ce qui se passe et tout ce qu'on doit faire. Et il y a un... un ami de Jingles qui est arrivé de Californie pour être là près d'elle.
On a une dizaine de moines le long de la salle contre le mur et qui officient la cérémonie. C'est ponctué de champs, on apporte une fleur au niveau du cercueil. On verse de l'eau dans un verre. On fait un tas de choses qui nous semblent profondément étrangères. On ne comprend pas la signification de tout ça. On nous dicte juste...
Quand est-ce qu'on doit se lever ? Quand est-ce qu'on doit marcher ? Où est-ce qu'on doit aller ? Je capte des regards de Jingles qui se retournent régulièrement vers moi. Je vois dans son regard, c'est bien. Et moi, je lui fais signe de tête. Oui, oui, oui, c'est bien pour lui. Le cercueil est mis dans le four crématoire. La porte du four est fermée. Les moines invitent Jingles à appuyer sur le bouton.
pour déclencher le four, ce que je trouve extrêmement difficile et en même temps extrêmement symbolique. On passe la dernière soirée ensemble à l'hôtel, autour de la piscine de l'hôtel. Et c'est une soirée... très douce, très drôle. Je sens Jingle soulagée. Elle me dit qu'elle va rester quelques jours...
Elle ne sait pas exactement combien de temps, mais elle s'imagine rester peut-être même plusieurs semaines encore dans cet hôtel, parce qu'en fait, elle s'y sent bien et qu'elle ne se sent pas encore prête à rentrer aux États-Unis et donc à faire face à tout ce qu'il y aura à faire aux États-Unis.
À un moment où on n'est que toutes les deux, elle me dit « Tu sais, je pense que quand tout ça sera derrière moi, quand je me sentirai à nouveau bien, je pense que j'aimerais que ma prochaine histoire d'amour, ce soit avec une femme. » Et moi, je trouve ça fabuleux qu'elle se projette, qu'elle pense à l'après. C'est la première fois que je la vois évoquer le bout du tunnel. Avec Lise, on doit partir le lendemain, on doit prendre un bus pour le Laos.
Notre visa pour la Thaïlande se termine. On doit donc changer de pays. Et je me rends compte que j'ai énormément de mal à la laisser, à partir. On se fait un énorme câlin. Je lui dis que je ne me rends pas encore tout à fait compte de tout ce qu'elle m'a apporté, mais il me paraît évident qu'à ce moment-là, qu'on se reverra et qu'on se recontactera.
Le lendemain, on prend le bus pour le Laos. C'est un trajet qui est très très long. Avec Lise dans le bus, on se fait écouter des musiques. Ça nous fait passer le temps. Et je tombe dans ma playlist sur la chanson « L'amitié » de François Zardy qui dit « Beaucoup de mes amis sont venus des nuages avec soleil et pluie comme un simple bagage. »
Et cette chanson me bouleverse. J'ai l'impression que je me suis vraiment fait une amie. Et que c'est rare de se faire des amis aussi vite et aussi fort quand on a passé 30 ans. Au Laos, on a prévu de faire un tour en scooter. Je n'avais pas spécialement peur quand je pensais à cette partie de notre voyage. Je savais que je le ferais, mais bon, se retrouver, moi, au...
au volant d'un scooter dans une grande ville, très agitée, avec de la circulation partout. Ce n'était pas une perspective très rassurante. Et là, je n'ai pas une once de peur. Et ça me surprend. de moi. Je l'aurais fait, mais je l'aurais fait dans le stress et la sueur, alors que là, je le fais juste dans la concentration. Et c'est un constat qui va perdurer.
pendant ce tour en scooter, à aucun moment je m'inquiète de réserver un hôtel, à aucun moment je m'inquiète de où est-ce qu'on va exactement, c'est on roule, on verra où est-ce qu'on atterrit le soir, on verra, on va bien trouver. La veille de prendre notre avion. Sur le toit de notre auberge de jeunesse, Lise me rappelle la question qu'on s'était posée dans l'avion au début du voyage. Qu'est-ce que tu viens chercher en Thaïlande ? Et que j'avais dit, le lâcher prise.
Très étrange pour moi de constater que j'ai fait aucun effort pour lâcher prise, mais que je suis en train de le vivre là, très concrètement. Je pense que ce qui a amené ça, c'est le fait d'avoir aidé quelqu'un à lâcher prise. Alors que moi, je ne savais pas faire. Je pense que ce qui a amené ça, c'est d'être dans un pays où on ne peut pas prévoir. Il faut juste attendre que ça arrive. Et accepter d'attendre que ça arrive. Et gérer les choses, chaque chose en son temps.
Je ne maîtrise pas encore exactement toutes les conséquences que ça a eu pour moi aujourd'hui parce que les problèmes globalement sont toujours là, sont toujours les mêmes, mais ils ne me pèsent plus du tout. parce que je n'ai plus besoin de les résoudre. Je vais juste les traverser. Vous venez d'écouter Transfer, épisode 358, un témoignage recueilli par Louise Nguyen. Cet épisode a été produit par Slate Podcast. Direction éditoriale, Christophe Caron.
Direction de la production, Sarah Koskiewicz. Direction artistique, Benjamin Septemours. Production éditoriale, Sarah Koskiewicz et Benjamin Septemours. Prise de son, Victor Benhamou. Montage et habillage musical, Mona Delahaye. L'introduction a été écrite par Sarah Koskiewicz et Benjamin Septemours. Elle est lue par Aurélie Rodriguez.
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