Là où les loups rôdent - podcast episode cover

Là où les loups rôdent

Sep 04, 202537 minSeason 10Ep. 432
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Summary

Elia partage l'histoire de sa vie d'éleveuse dans le Massif des Monges, bouleversée par le retour des loups qui déciment les troupeaux de son père, puis le sien. Elle décrit les défis de l'adaptation, le déni des autorités et une agression traumatisante par une vache. L'épisode culmine avec la traque d'un loup, offrant une réflexion poignante sur la résilience face à la nature sauvage et l'impact profond de sa présence sur sa vie et son identité.

Episode description

Dans La Panthère des neiges, Sylvain Tesson raconte l'attente. Les heures passées dans le silence d'un paysage hostile, à guetter un animal invisible. Ça nécessite une patience extrême et une acceptation: celle de ne pas tout voir, de ne pas tout comprendre, mais de rester là, présent, face au vivant. Face à la peur, aussi.

Elia, elle, n'a pas eu le luxe de l'observer de loin. Le loup est entré dans sa vie sans prévenir. Il a tué. Blessé. Puis est revenu, encore. Et encore. Dans la ferme isolée de son enfance, Elia a dû tout réapprendre: dormir d'une oreille, veiller au moindre cri, sentir les bêtes, sentir la nuit. Survivre, sans devenir sauvage.

L'histoire d'Elia a été recueillie au micro d'Audrey Largouët.

Transfert est produit par Slate Podcasts.
Direction et production éditoriale: Sarah Koskievic et Benjamin Saeptem Hours
Chargée de production: Astrid Verdun
Chargée de postproduction: Mona Delahais
Montage: Camille Legras
Musique originale: Nicolas Mollet

L'introduction est écrite par Sarah Koskievic et Benjamin Saeptem Hours. Elle est lue par Aurélie Rodrigues.

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Transcript

Enfance Idylle et Premières Ombres

Dans la panthère des neiges, Sylvain Tesson raconte la tente. Les heures passées dans le silence d'un paysage hostile a guetté un animal invisible. Ça nécessite une patience extrême, une acceptation. Celle de ne pas tout voir, de ne pas tout comprendre, mais de rester là, présent. face aux vivants et face à la peur aussi. Elia, elle, n'a pas eu le luxe de l'observer de loin. Le loup est entré dans sa vie sans prévenir. Il a tué, blessé, puis est revenu encore.

Et encore, dans la ferme isolée de son enfance, il y a dû tout réapprendre. Dormir d'une oreille, veiller au moindre cri, sentir les bêtes, sentir la nuit, survivre sans devenir sauvage. Vous écoutez Transfer, ce témoignage a été recueilli par Audrey Largouette. J'habite dans le massif des Monges, dans les Alpes de Haute-Provence, depuis mes trois mois. Mes parents se sont installés ici à Auton pour élever des brebis.

Pour moi, ces montagnes et tout ce qui m'entoure, ça fait partie presque de ma famille. Je les vois presque comme des personnes, ces montagnes. Toute petite, j'adore partir découvrir des vallons, des bouts de collines. Donc je pars toute seule à l'aventure et je remonte un petit ruisseau et puis j'ai l'impression de redécouvrir un... Un univers merveilleux à chaque coin de vallon et c'est très très propice pour moi à l'imaginaire. Ici...

Je suis attachée à tous les petits recoins et c'est immense. Et en même temps, on peut se perdre, on peut s'imaginer un tas d'histoires. Donc c'est une enfance merveilleuse. Tout est idyllique. Le loup, c'est... Pour moi, c'est juste une bête légendaire d'histoire. J'adore écouter la cheffe de Monsieur Seguin sous ma couette en cassette audio. C'est mon histoire préférée.

qui est assez cruelle d'ailleurs parce qu'elle finit tâchée de sang un petit matin et elle s'est beaucoup battue et elle finit par se faire manger. Et j'adore me faire peur avec cette histoire, dans ce massif sauvage. C'est très embroussaillé, c'est très escarpé, il y a des grandes forêts. Donc mon père a un troupeau d'à peu près 200 brebis à l'époque, ce qui est quand même un petit troupeau pour un paysan.

avec une race qui s'appelle les Morerous. C'est une race rustique française des Alpes du Sud, qui a la tête rouge. Et c'est une espèce très rustique et très bien adaptée pour ici. Mon père travaille énormément pour les brebis et de l'herbe toute l'année. Donc il est tout le temps très occupé et les brebis, elles, sont en liberté autour de la maison et dans les collines environnantes. Petite, pour moi, c'est un surhomme, mon papa.

J'adore l'accompagner aux bêtes. Je donne les biberons aux agneaux. Je suis très fière de mon papa. Il sait tout faire. Pour moi, c'est Indiana Jones parce qu'il a toujours le même chapeau sur la tête, toujours bourru de soleil. Il est très attachant, mon papa. Ma mère est en libéral à Cisteron, donc elle travaille beaucoup. Et mon papa s'occupe beaucoup de moi aussi, en dehors de l'école. Et ma mère, je pense, participe grandement financièrement au fait que la ferme reste viable.

Le Déni, la Détresse et le Changement

J'ai 11 ans. Le troupeau se fait attaquer 7 fois en 10 jours. J'accompagne mon père dans le parc. Les bêtes sont dispersées et je le vois chercher les cadavres. Il va prendre des photos sur l'appareil de la famille. Avant, il y avait des photos heureuses de souvenirs. Et à ce moment-là, c'est des photos de brebis éventrés. Souvent, je détourne le regard parce que ça me dégoûte.

35 brebis sont tués ou blessés. On voit bien les traces de morsures, les bêtes sont mangées, consommées pour la plupart, complètement éventrées, ouvertes. On suspecte... un chien du village, un husky, qui est en divagation. Donc mon père porte plainte et demande des relevés d'empreintes pour comparer les empreintes autour des bêtes et celles du husky.

Il s'avérera que ce n'était pas ce chien-là. Mon père, lui, il sait très bien que c'est du loup. Sauf que la présence du loup n'est encore pas avérée. Mais on voit bien que c'est peu probable que ce soit des chiens qui aient fait ça à cette échelle-là de violence. Mais les gardes-chasse et les gens censés faire les constats essaient de nier en disant que les morsures ne sont pas assez profondes ou que oui, c'est une trace de gros canidés. On demande aux gens du village...

d'attacher leur chien et d'empêcher toute divagation. Ce que les gens du village n'acceptent pas. Et mon père commence à être pointé du doigt. Il y a même... Un habitant qui reçoit une amende du garde-chasse parce que son chien est en divagation dans le village. Et du coup, on devient les responsables de ce flicage-là.

Et j'assiste de plein fouet à la détresse de mon père et mon papa que je voyais si fort et si solide dans tout ce qu'il entreprenait. Là, du haut de mes 12 ans, je le vois effondré. C'est plus le même homme, il est en colère, il est stressé. Et c'est vrai qu'il y a un avant et un après. À contre-coeur et au mauvais moment.

Pour la saison, il rentre les brebis en plein mois de juin dans le bâtiment pendant des mois et les nourrit au foin parce qu'il ne peut plus les laisser dehors. Les attaques sont trop nombreuses et il n'en peut plus. Il n'y a pas de chien errant. Un chien ça se voit, les loups sont invisibles, et c'est dans cette invisibilité-là d'ailleurs que le doute plane, et ça le rend fou en fait. Mon père se rend assez rapidement compte qu'il ne va pas pouvoir continuer à travailler comme ça.

Donc ils décident de vendre les brebis et de prendre des vaches de race au braque. Les au braque, elles sont très très belles. Moi, enfin, je suis un peu impressionnée parce qu'elles ont des grandes cornes, elles ont les yeux tout noirs, maquillés. Le bout des cornes noires, le nez noir, elles sont très élégantes. C'est des vaches rustiques, qui sont assez bien adaptées à ici finalement, même si le terrain est assez escarpé, elles s'adaptent bien.

Le Retour d'Elia et l'Horreur en Direct

Donc le traumatisme des attaques s'estompe doucement. Moi, je grandis, je suis ado, je suis à l'internat, donc je suis moins là. Mais assez rapidement, des veaux commencent à disparaître pendant les vélages. Et en fait, finalement, mon père continue à vivre ce stress. Les veaux disparaissent, on ne les retrouve pas forcément. Il n'ose pas faire constater aussi quand on en retrouve, parce qu'il reste...

très méfiant vis-à-vis des services de l'État. Et il n'a pas envie qu'on continue à remettre en cause sa parole. Ça dure des années, tout ça. Il en fait constater. Souvent, les constats disent grand canidé, loup exclu. Un berger un jour témoignera qu'il en a vu cinq. Donc je pense que c'est avéré, la meute est bien là et installée. C'est un terrain... vraiment propice, je pense, pour les meutes. Moi, je continue mes études. Après l'internat, je m'en vais faire un BTS en Haute-Savoie.

Un peu les mêmes ambitions que mon père, je veux être accompagnatrice en montagne, je voudrais faire de l'encadrement. Et aussi, je vois mon père qui s'épuise, il y a une ambiance de stress en fait, permanente. Surtout au moment de dévélage où les bêtes sont sur la défensive et essaient de défendre leur veau.

Je le vois un peu à distance parce que je m'en vais faire ces études-là. Après, je pars un an aux États-Unis pour apprendre l'anglais. Et je sais qu'il est épuisé, je sais que les attaques continuent, je sais qu'il est stressé. Donc au bout d'un an de voyage à l'étranger, et après avoir eu mon brevet d'état d'accompagnatrice, je décide de revenir et de m'installer sur la ferme avec lui.

Janvier 2013, je m'installe avec lui. Je vois bien que le plus gros du problème avec les attaques de loups, c'est quand les vaches vellent, c'est-à-dire qu'elles mettent leur veau au monde. Et c'est à ce moment-là qu'on a les disparitions, donc je décide de rassembler le troupeau proche de la maison et de faire en sorte que les vélages aient lieu toujours à la même période de l'année.

Moi, ce que je veux, c'est avoir des preuves et être là quand il y a les attaques. Je ne supporte plus cette invisibilité et je veux assister en direct à ce qui se passe. Je suis au plus près des bêtes. Je les aime beaucoup en plus ces vaches. Elles sont très attachantes et donc je surveille celles qui vont véler. Elles sont parquées juste derrière la maison, dans un petit parc qui n'est pas non plus très grand.

Mais il y a quand même des buissons, voilà. Les vaches, en fait, elles aiment s'isoler quand elles font leur veau. Elles restent pas au milieu du troupeau, elles se cachent un petit peu. Je sais qu'il y en a une là qui va véler. Et la nuit tombe et je la trouve pas.

Je la cherche, je la cherche, je la trouve pas. Je finis par la trouver vers 9h du soir, 9-10h. Je la trouve en train de lécher son veau chaud fumant parce qu'il faisait froid. Je m'approche et je vois qu'il y a un problème, il bouge pas. Au moment où j'arrive tout près d'eux, je vois que le veau est complètement éventré et qu'il manque les organes et qu'il s'est fait manger. Et là, je comprends que pendant que la vache était en train de véler...

Les loups sont venus dévorer le veau en train de naître. Ils l'ont juste dévoré pendant qu'elle était en train de pousser. Elle, elle ne le sait pas, elle est en train de le lécher, persuader qu'il est vivant. Moi, je m'en veux parce que je sais qu'elle a révélé et je n'étais pas là. J'assiste à cette scène complètement surnaturelle, la naissance et la mort au même endroit, au même moment.

Ça va être le début de l'enfer qui va continuer. J'essaye de prendre en main la situation. Je rapproche les bêtes de moi, mais le problème se rapproche de moi aussi. Même en ramenant les vaches proches de la maison, il faut bien qu'elles partent au printemps aussi dans les parcs et les autres pâturages. Donc on continue à avoir des pertes de veau. Et on commence même à avoir des vaches qui sont tuées.

On n'appelle pas toujours les services de l'État pour les constats, parce qu'on sait qu'on va nous dire que ce n'est pas du loup. J'ai une vache qui est tuée sur la crête au-dessus de la maison, qui a les vélées. qui était grosse, qui s'est fait tuer dans la pente, tête en bas, elle a arraché un arbre, elle a fait presque une tranchée avant d'aller mourir. Et elle est très peu consommée. On commence aussi à voir des bêtes qui meurent.

de causes étranges, sans forcément être mangées. Et même nous, ça nous met du doute, en fait. Avec mon père, on continue à faire au mieux, mais on est très souvent stressés. On se sent tous les deux impuissants et ça crée des tensions entre nous et le travail est de plus en plus dur. En 2015, j'ai 25 ans.

Agression par une Vache, Longue Guérison

Et c'est la fin de l'hiver, on va bientôt remettre les vaches en pâturage. Elles ont quasiment toutes vélé. Une nuit, j'entends les vaches meugler, j'entends courir. Je me réveille, je vais voir et là je vois que les vaches ont cassé toutes les clôtures et se sont enfuies du parc où je les mets pour véler. Donc je ne peux rien faire, je suis juste impuissante. C'est la nuit, il fait froid et j'imagine le pire.

Le lendemain, je répare la clôture et je les localise. Elles sont parties sur la montagne derrière. Je pars avec ma chienne et mon bâton, puis je décide de les ramener dans leur parc. Ça me prend quelques heures parce que le temps de les rejoindre, c'est assez raide. Quand je rejoins le troupeau, les bêtes sont très stressées.

Elles meuglent, elles ont peur, ça court. Elles ont les veaux dans les pattes, donc elles sont sur la défensive. J'ai un saut de grain, je les appelle. J'essaie de les calmer, de les rassurer avec ma voix. Et je redescends avec tout le troupeau qui décide de me suivre, aider de mon chien. Elles m'obéissent et je les ramène tranquillement dans leur parc. Sauf qu'il en manque une, c'est la seule qui n'a pas encore vélé.

Et donc, une fois que tout le monde est en sécurité dans le parc, je pars à la recherche de cette vache qui manque. La boule au ventre, parce que j'imagine bien que potentiellement, je peux la trouver morte. ou alors autour de son veau qu'il se serait fait manger. Je suis un petit peu pressée parce que je veux aller à un concert à Marseille le soir. Ça fait très longtemps que j'ai réservé les places.

Donc je me dis hors de question que je laisse la vache toute seule en dehors du parc ce soir. Au bout de plusieurs heures de recherche, je la trouve au fond d'un vallon avec son veau. Donc elle a vélé. dans la nuit. Elle est assez stressée, elle me regarde approcher. Ce n'est pas la vache la plus sympa du troupeau, mais je sais qu'elle vient facilement au saut. Seule, je ne vais pas y arriver, donc je décide d'appeler ma mère.

pour qu'elle vienne m'aider parce que le veau vient juste de naître et qu'il a besoin qu'on l'aide à marcher pour pouvoir rejoindre le troupeau. Donc je donne le seau à ma mère pour que la vache continue à la suivre elle et puis dans les endroits un peu délicats, je...

J'aide le veau à traverser des petits endroits raides où il pourrait glisser. Là-bas, je suis tranquillement ma mère. C'est assez calme. D'ailleurs, je suis assez contente. Je me dis, super, je vais pouvoir être à l'heure. Pas rater mon concert. Et d'un coup, sous un arbre, sous un grand être, elle s'arrête. Elle ne veut plus avancer. Je prends mon bâton et je lui demande d'avancer. Là, elle se retourne vers moi et elle me regarde.

et elle me fonce dessus, et là je comprends qu'il faut que je me dégage, donc je me tourne et je pars en courant, et je suis très proche d'elle, donc en fait j'ai pas le temps, je l'entends courir derrière moi. Et elle me rattrape dans le dos et elle me met à terre. Avec sa tête et ses cornes, elle se déchaîne sur moi. J'ai sa tête sur mon cou et elle bouge sa tête dans tous les sens.

Littéralement, je sens mes os qui se cassent les uns après les autres. J'hurle comme je n'ai jamais hurlé, sauf qu'elle me tient par la gorge. Et puis là, j'hurle et je vois qu'elle ne s'arrête pas. C'est une puissance sans nom, je ne peux rien faire. Et j'entends ma mère qui hurle, qui a récupéré un bâton et elle est en train d'essayer de la faire me lâcher. La vache est furieuse en fait. Je sens qu'elle veut juste me tuer.

Ma mère continue à m'appeler. Il y a un tout petit moment de répit, je pense, de quelques secondes. Et là, elle revient. Je comprends que je vais mourir. J'arrête de me battre et j'accepte que je suis en train de mourir, en fait. Et je pense à ma mère qui est en train d'essayer de me sauver. Et je me dis, il faut qu'elle sache que je l'aime. Du coup, je lui dis, je t'aime. La vache, elle me lâche. Et elle s'en va.

Bizarrement, après, mon corps a lâché et je rentre dans un espèce d'état second, mais je suis consciente de tout. Les pompiers vont arriver 30 minutes après. Je veux pas qu'ils me touchent, je veux pas qu'on me touche. Je hurle. Je leur demande de me laisser tranquille. Je suis en état de choc complet et l'hélicoptère arrive et ils m'emmènent à l'hôpital de Digne.

Ma mère me rejoint rapidement à l'hôpital et elle essaie de décrire au médecin ce que je viens de subir. Mais je crois qu'ils ne se rendent pas compte de la violence de l'attaque. Et ils me font une radio. Et ils lui disent « Elle a juste la clavicule cassée, elle va pouvoir rentrer ce soir. » Et quelques cotes. Ma mère leur répète « Non, non, mais c'est pas possible. » Elle essaie de leur expliquer.

Vous avez déjà vu une vache charger quelqu'un ? C'est impossible qu'elle ait que la clavicule. Gardez-la ce soir. Donc ils décident de me faire un scanner le lendemain matin. Moi je vomis, je vomis, je vomis. Je souffre tellement, je ne peux pas bouger la tête. Je ne peux absolument pas bouger. En fait, j'ai cinq ou six côtes cassées, la clavicule et les cervicales cassées.

dans le corps et broyer dans l'articulation et déplacer. Et ma cage thoracique est enfoncée. Et ils se rendent compte que m'opérer, ça va être dangereux pour moi parce qu'ils risquent de me rendre tétraplégique. Donc il décide de faire une vieille technique. Donc il me perfore la tête pour pouvoir me tracter la tête avec un poids de 3 kilos, avec une poulie. Mais je vais rester suspendue.

12 heures sur 24, pour essayer de me remettre dans l'axe. Je suis inerte, je supporte très mal la morphine, je vomis toujours. C'est une douleur horrible. Je crois que c'est la morphine qui me fait vomir. À un moment, je ne veux plus qu'on m'en donne, mais la souffrance est tellement grande que c'est ma mère en pleurs qui me supplie de reprendre la morphine. Donc ces sept jours passent, ils me refont un scanner et ça n'a pas bougé.

Ils décident de m'opérer. L'opération se passe plutôt bien, sauf qu'ils n'arrivent pas à me remettre dans l'axe. Donc ils décident... de me mettre comme des serre-joints dans le cou, de me mettre un greffon osseux pour que l'articulation s'ossifie et il referme. Quand je suis arrivée à Clerval, ils m'ont expliqué que ce qui m'est arrivé est assez miraculeux parce que normalement j'aurais dû être soit tétraplégique, soit morte.

et que j'ai utilisé la carte Joker, de la luxation, même si l'articulation était broyée, ils ont réussi à me remettre à peu près droite. Donc voilà, je suis tordue, mais bien vivante, et ça tient comme ça.

Réadaptation, Stratégies et Nouvelle Rencontre

J'ai mis à peu près un an à me remettre sur pied et je me rends compte très vite que, un, je n'ai pas envie d'arrêter les vaches et que, deux, je ne peux pas continuer comme ça. Depuis l'accident, j'ai un statut de travailleur handicapé, donc je décide avec mon père de changer le système et de faire un nouveau bâtiment pour qu'on puisse faire véler les vaches.

Je reviens sur la ferme le plus vite possible, même si je vois bien que je suis traumatisée. Maintenant, les vaches, je les vois d'une manière complètement différente. Je me rends compte que je peux mourir à chaque seconde si elle décide de me recharger. Je vois bien que si ça se reproduit, ce coup-là, je n'aurai pas de deuxième chance.

Donc je comprends vite qu'il va falloir que je change de relation avec elle et aussi de méthode de travail si je veux continuer. Et je suis sûre que je veux continuer. J'ai même envie d'être encore plus proche d'elle et j'ai un besoin de réparation. du lien avec mon troupeau. Je suis obligée de me séparer des bêtes qui ont un comportement agressif pendant les vélages pour être sûre que mon accident ne se reproduise pas.

Ça va prendre des années pour sélectionner les animaux les plus dociles et les mères les plus gentilles. Je vais devoir faire de l'EMDR aussi pour m'enlever le trauma de l'accident. pour pouvoir recirculer tranquillement dans mes vaches en leur faisant confiance. Le MDR m'a beaucoup aidée pour enlever cette...

Peur que j'avais vraiment inhérente dès que je voyais une vache qui me regardait. J'avais l'impression de me retrouver dans la situation juste avant qu'elle me charge. C'est une technique qui a été inventée aux Etats-Unis. C'est un mouvement des yeux associé à un son qui va de gauche à droite. Ça permet, en visualisant la scène traumatique, de l'arranger.

dans le dossier souvenir du cerveau et non pas dans la case émotion. C'est-à-dire que quand on s'en rappelle, on ne revit pas l'émotion de l'événement. Malgré ça, la nuit... Et pendant ces périodes de vélage, dès que j'entends une vache meugler, dès que j'entends un bruit suspect, je me réveille en sursaut, angoissée, en hypervigilance. J'ai le cœur qui s'accélère et ça me fait ça toutes les nuits.

J'essaie de me rassurer, de me dire qu'elles sont dans le bâtiment, que tout va bien, qu'elles ne peuvent pas être attaquées à l'intérieur. Sauf que avec... avec le changement de pratique. J'ai d'autres problèmes qui apparaissent. Les bêtes n'ont pas l'habitude de véler dedans, donc elles sont plus stressées, elles, pour le vélage. J'ai des vélages qui se passent moins bien aussi. Ça va être donc encore des années d'apprentissage pour elle et pour moi.

Je décide de continuer, parfois je me demande pourquoi, mais je suis très attachée à mon troupeau. Et puis de vivre tout ça, je pense que je m'oublie presque. Je ne vois plus trop la différence entre elle et moi. Et tout ce que je veux, c'est qu'elles aillent bien et qu'elles soient en sécurité. Donc un matin, j'ai fini de nourrir les vaches. Il doit être 10 heures.

Donc je les lâche pour qu'elles puissent aller dans un petit parc devant le bâtiment, prendre le soleil et se dégourdir les pattes. Les veaux sont déjà un petit peu plus grands quand je fais ça. Et donc je marche sur le chemin pour remonter à ma maison et là je vois... un chien gris qui passe en trottinant derrière ma maison. Je me dis, mais qu'est-ce que c'est ce truc ? Et en fait, je le réaperçois et je comprends que c'est un loup.

Ça me semble tellement improbable de le voir à cette heure-là du matin en plein jour que j'ai même du mal à y croire alors que je l'ai sous les yeux. En fait, il est là tout le temps, mais mes vaches sont dedans. Du coup, je me sens plutôt protégée. Je me dis, j'ai fait ce qu'il faut et je vais peut-être enfin être récompensée aussi. Je me dis que si j'en suis arrivée là, ça va bien finir par s'arrêter. Et là, il est devant la maison, mais il ne peut pas les attaquer.

Donc avec ce nouveau système, je suis tranquille en fait, j'ai plus d'attaque. Je suis très contente de juste travailler normalement et de pouvoir... Enfin, arriver à un moment de ma vie où j'ai l'impression que les choses s'alignent un petit peu. J'ai un engagement moral envers mes animaux, de m'assurer de leur sécurité, de leur confort. Sous ma protection, elles deviennent...

un animal tranquille et serein, normalement. C'est ça, la relation de l'homme avec l'animal. Pour moi, c'est ça. J'ai une responsabilité, je me dois de les garder en sécurité et j'aimerais enlever la peur de leur vie, en fait.

La Traque Finale et l'Impact Personnel

L'été 2024, je suis à un barbecue chez des voisins. On est le 21 juin et on s'apprête à partir en vacances. C'est la période de l'année où je peux un petit peu relâcher parce que les bêtes sont en pâturage d'été. C'est un magnifique parc où il y a de l'ombre, de l'eau. Et là, j'ai un ami qui me dit, regarde, il y a des vautours qui volent au-dessus de ton parc. Et en effet, il y a...

20, 30, 40 vautours dans le ciel. Je comprends qu'ils sont en train de tournoyer dans la zone où j'ai mes vaches. Je dis à mon père, on verra demain. On profite du moment. Et mon père, tout de suite, il comprend que... Il y a un gros problème. Il dit non, j'y vais. Il part voir, donc il revient deux heures plus tard, vers 10 heures du soir. Et il me dit, il y a un bœuf qui est mort. C'est un bœuf de 19 mois.

C'est pas un veau de quelques semaines ni de quelques jours. Un bœuf, quoi. Je me dis que c'est peut-être une vipère qui l'a piqué ou un accident et je refuse littéralement de penser à une possible attaque. On fait faire un constat par l'OFB sur la bête. L'OFB, c'est l'Office français de la biodiversité, c'est la police de l'environnement en gros.

Donc il n'y a pas de traces de morsures ni quoi que ce soit, parce que les vautours, en très peu de temps, en deux heures, ils sont capables de nettoyer une carcasse. Donc le constat... C'est juste pour constater que la bête a été mangée par les vautours et qu'elle est morte. J'ai très envie de partir en vacances, donc on part quand même trois jours après cet événement.

On vient d'arriver en vacances, on a fait 6 heures de route, et le lendemain, mon père m'appelle en disant « il y en a un autre ». Il faut savoir qu'à ce moment-là, mon père a pris sa retraite et qu'il me remplace. Je n'ai pas du tout envie de le laisser dans cette situation qui a pu lui causer tant de stress il y a 25 ans. Donc on décide de rentrer dans la nuit en urgence. J'arrive sur place.

Je trouve donc un autre bœuf, pareil, 19-20 mois, très gros, pas une trace de déchirure, de morsure. Il a quelques gouttes de sang sur le museau, mais je me dis, c'est pas possible. Il y a une maladie où il s'est lui aussi fait piquer. Je remonte au-dessus de la carcasse. Et je vois des traces de course-poursuite, des branches cassées, des traces de pattes, des bouts entraînés comme si des bêtes avaient vraiment couru. Et je vois la direction, donc je remonte en suivant ces traces de course.

Et j'arrive dans une petite clairière et là, je trouve une velle morte avec sa mère sur le flanc et sa mère qui défend la velle. Elle ne me laisse pas trop approcher. Vu mon passé, bon... Je ne m'approche pas plus, mais je n'ai pas l'impression qu'elle est ventrée. Et là, je commence à devenir un peu folle. Je me dis que ce n'est pas possible. Trois bêtes en même pas, ça devait faire le cinquième jour.

Quand on a une bête tuée ou qu'on suspecte une attaque de loup, on appelle un répondeur dédié et on laisse un message en donnant son numéro d'exploitation, le numéro de la bête. Et on attend qu'ils nous rappellent pour savoir quand est-ce qu'ils vont pouvoir venir faire un constat. En général, le plus rapidement possible. Du coup, j'appelle le répondeur Lou pour faire le constat sur les deux bêtes.

Donc l'agent de l'OFB vient. Ils ont changé leur technique en 20 ans. Maintenant, ils découpent la peau des bovins pour essayer de voir s'il n'y a pas des hématomes sous la peau. Donc il commence à découper mon bœuf, il ouvre, il découpe en fait toute la peau du visage, du museau et tout ça, et il décolle en fait la peau pour regarder derrière. Et donc là il voit en fait des traces d'hématomes.

Ils découpent aussi le museau et ils voient des traces de morsures au niveau du nez et qu'apparemment, ils auraient fini par l'étouffer. Le monsieur me dit ça. Moi, j'étais un peu dans une posture où ils allaient me dire mais non, c'est pas du loup, madame, vous voyez bien, par habitude. Non, non, il dit non, là, il y a des morsures. Et moi, je suis toujours un petit peu dans un déni.

Et c'est l'agent de l'OFB qui me met la main sur l'épaule en me disant, arrêtez de douter, je vous assure que c'est du loup. Il monte à la petite velle, tué au-dessus, et sa mère est partie, donc on peut... Faire la même chose sur elle, et pareil, trace au museau et au cou. Des traces aussi à l'arrière de la jambe, il découpe également la peau derrière les jambes. Mais la bête n'est pas mangée, et ça je ne comprends pas moi. Je comprends pas pourquoi il tue et pourquoi il mange pas.

Les constats s'enchaînent, les bêtes continuent à être tuées de manière de plus en plus rapprochée. Je suis présente maintenant tout le temps avec les vaches, même la journée, et je les garde en fait. chose que je n'ai jamais vraiment pu faire avant. Et je vois à quel point elles sont d'un calme, mais vraiment impressionnant. Personne ne bouge. Je ne sais pas si c'est de l'épuisement ou si elles sont résignées.

Ou alors qu'elles savent que là, elles sont en sécurité maintenant et que finalement, il n'y a que l'instant présent qui compte. En voyant ça, ça me donne beaucoup de force pour surmonter ce stress. Elle me réconforte, c'est très bizarre de ressentir ça, mais de voir à quel point elles sont résilientes, malgré le chaos qu'elles vivent toutes les nuits, ça m'apporte un grand réconfort intérieur et ça m'apaise.

Je me rends compte de tout le chemin parcouru en dix ans, entre elle et moi, la relation de confiance qu'on a. Et là, d'un coup, je prends conscience que c'est aussi inhérent à notre grande liberté, tout ce qui vient de nous arriver, qu'on a beau être très libre...

Ma liberté s'arrête au loup et celle du loup à moi, en fait. C'est sûr que si elles étaient des vaches dans l'industrie agricole, enfermées tous les jours en bâtiment, elles seraient peut-être en sécurité, mais elles n'auraient pas la vie qu'elles ont. dans ces belles montagnes, et que cette liberté-là, elle coûte cher. Et là, je le paye assez fort, mais j'essaie quand même de trouver du sens. Donc suite aux trois premières attaques...

La préfecture a mis en place un droit de tir de prélèvement. Le tir de prélèvement est déclenché quand il n'y a pas d'autre solution. et que la pression et la prédation sont trop fortes, et qu'il va falloir tuer un loup pour que ça s'arrête, c'est que le loup, avec ce comportement-là, jugé déviant, soit supprimé de la meute.

La préfecture envoie les sergents de l'ouvetterie, c'est des chasseurs assermentés pour prélever les loups en cas d'attaque sur troupeau. Mais les louvetiers viennent des nuits et des nuits avant qu'ils arrivent à même en voir un. Il faut savoir que les loups sont vraiment très intelligents et qu'à partir du moment où on s'est rapproché d'une carcasse, qu'on a marché, ils le sentent et ils deviennent de plus en plus méfiants.

Sauf qu'ils arrivent quand même à me tuer une génisse, ma mascotte du troupeau, en pleine journée. Et là, je comprends qu'ils sont là en permanence à nous épier et qu'ils ont attendu qu'on parte pour attaquer. La meute était autour de moi et qu'elle me voyait et que moi, je ne voyais rien. Un jour, j'ai retrouvé deux petites velles dans le même champ, mortes quasiment l'une à côté de l'autre. J'ai vraiment commencé à craquer.

Parce que je ne comprends pas pourquoi ils ne les mangent pas, mais qu'ils continuent à en tuer de plus en plus. Et c'est comme une frénésie, peut-être pour eux. Je sais de comprendre, mais je ne comprends pas, en fait. Donc un matin, au bout de dix jours... Le louvetier me réveille, je dors dans mon camion à côté des vaches. Il me dit, ça y est, je l'ai eu, je l'ai blessé, mais il est parti, je ne suis pas sûre qu'il soit mort.

Donc, je l'accompagne. Il est 5 heures du matin et on décide de suivre les traces de sang dans l'herbe et dans les buissons. Et on ne met pas longtemps à trouver le loup mort sur le flan. Un mâle de deux ans, je dirais. Il est très beau. en pleine santé, et je le vois enfin. Je le touche même, parce qu'il devient enfin réel devant moi et je suis tellement soulagée. En dix jours, j'ai perdu huit bêtes. Tous les jours, je retrouvais...

des bêtes mortes. Et j'ai beau avoir fait tout ce que je pouvais pour m'adapter, les loups s'adaptent et tu es devenu presque un jeu pour eux. Je continue à rester avec le troupeau, malgré le fait que le loup a été tué, parce que je suis persuadée qu'il n'a pas fait ça tout seul. Et je reste tellement traumatisée et inquiète que je ne peux pas quitter mes vaches, en fait. Les louvetiers décident de rester quand même encore quelques nuits aussi par sécurité.

Et le lendemain matin, le louvetier vient me voir et dit « Je les ai entendus hurler cette nuit, ils sont venus appeler leurs frères ». Donc ils étaient encore là et ils le cherchaient. Et finalement, ils sont partis parce que les attaques se sont arrêtées. Aujourd'hui, je peux peut-être conseiller des gens sur comment s'adapter et comment aussi essayer de se protéger.

J'ai pris un petit peu plus de responsabilité et de temps pour m'engager syndicalement dans la Confédération Paysanne de mon département. Il y a beaucoup d'autres éleveurs qui risquent d'être dans des situations dangereuses comme moi j'ai pu l'être. et qui vont devoir aussi s'adapter, c'est sûr et certain. Les gens qui idéalisent le monde sauvage, qui trouvent que c'est une aventure incroyable, ou qui pourraient juste rêver de pouvoir se retrouver dans ces espaces-là.

de ressentir la présence des loups autour, de voir les vautours voler dans le ciel. Bien sûr, ça peut être très beau en images, mais de le vivre vraiment, c'est violent. C'est juste vraiment de la violence, même si elle est naturelle. même si elle est inhérente à la nature. Mais j'aimerais vraiment qu'on puisse se rendre compte de ce que ça représente sur nos vies intimes. La présence du loup dans ma vie.

m'a transformée physiquement, mentalement, a aussi transformé ma famille. Et cet impact-là, il est immense, en fait. Sous-titrage ST' 501 Chargée de production Astrid Verdun. Chargée de post-production Mona Delahaye. Montage Camille Legras et Mona Delahaye. Musique originale Nicolas Mollet.

L'introduction est écrite par Sarah Koskiewicz et Benjamin Septemours. Elle est lue par Aurélie Rodriguez. Retrouvez Transfer tous les jeudis sur slate.fr et sur votre application d'écoute préférée. Découvrez aussi Transfer Club. l'offre premium de transfert. Trois fois par mois, Transfer donne accès à du contenu exclusif, des histoires inédites et les coulisses de vos épisodes préférés. Pour proposer une histoire,

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