¶ L'enfance et le lien fusionnel des jumelles
On dit des vrais jumeaux qu'ils partagent plus que des traits. Un rythme cardiaque accordé, un langage muet, une manière instinctive de sentir quand l'autre va mal. Chez certains, cette symétrie va jusqu'à brouiller les frontières du corps. Où finit l'un ? Où commence l'autre ? Catherine et Colette sont nées à dix minutes d'écart du même placenta avec le même patrimoine génétique. Elles sont identiques à un ou deux détails près. Et ne dit-on pas que le diable se cache dans les détails ?
L'histoire de Catherine est la première partie d'une histoire en deux parties. N'oubliez pas d'écouter le deuxième épisode raconté du point de vue de Colette. Vous écoutez Transfer. Ce témoignage a été recueilli par Louise Réjean. Je m'appelle Catherine, je suis née le 11 janvier 1951 et je suis la première d'une paire de jumelles. Dix minutes après moi, elle est ma soeur jumelle. C'est Colette.
C'est la surprise pour ma mère quand elle apprend qu'elle attend des jumeaux. C'est d'autant plus spécial qu'elle-même a une sœur jumelle. On a une sœur aînée qui a deux ans de plus que nous. quatre autres enfants qui sont, d'après maman, ces enfants au gineau. La méthode des températures qui permet de savoir quand est-ce qu'on est fertile et quand est-ce qu'on ne l'est pas. À l'époque, il n'y a pas la pilule.
Déjà, avec Colette, ma sœur jumelle, on est homozygote, c'est-à-dire qu'on est née dans le même œuf, avec un seul placenta. En fait, on fait un tandem entre ma sœur aînée et ma sœur cadette. On est toutes les deux reliées comme les doigts de la main. Physiquement, on se ressemble beaucoup. On est toutes les deux des beaux bébés, comme à l'époque. Un peu rondouillettes, avec des bonnes joues.
plutôt frisé quand on a des cheveux, avec des cheveux bruns. Et on est habillé pareil. Il faut dire que dans la famille, les quatre filles sont habillées pareil. On a une couturière qui vient à la maison et qui fabrique des robes pour toutes les filles. Des robes à smoke, des robes rayées. On nous fait aussi des robes de chambre, des manches ballon. On est toutes les quatre habillées pareilles.
Avec Coco, on a besoin de personnes, on joue toujours ensemble. Quand on est petite, on est toujours dans le même lit. J'ai beaucoup de mal à dire je, parce que je ne suis jamais toute seule. Dès que je parle de moi, je dis on. Quand on est petite, on est donc toutes les deux dans la même chambre, chacune notre lit, et une fois que la porte est fermée, soit disant où l'on doit dormir, notre vraie vie commence. C'est-à-dire qu'on a des lampes de poche et sous le drap, on se raconte des histoires.
On fait l'école, on fait l'appel, on en profite pour régler nos comptes, soit avec les maîtresses qui nous cassent les pieds, soit avec les copines de classe qui nous embêtent, à tel point que les parents...
¶ Quête d'identité et les "Jumelleries"
sont obligés d'intervenir pour qu'on dorme vraiment. On passe beaucoup de nuits à vivre une deuxième vie. Il nous arrive aussi de parler notre langage. On a un langage. Et les parents nous enregistrent parfois derrière la porte en douce. Ils ne comprennent pas du tout ce qu'on dit. Je ne sais pas pourquoi les parents, à ce moment-là, appellent notre langage le langage des bitoches.
Quand on part en vacances, pas ensemble, on s'écrit. On s'écrit des kilomètres de lettres et pour que nos lettres ne soient pas lues par tout le monde, on les écrit de droite à gauche et si possible en spirale. Il y a quelque chose d'étonnant dans la relation de jumelles, c'est qu'avec la mère, au lieu d'être deux, on est trois. C'est très compliqué parce que...
Chaque enfant essaye quand même d'avoir une relation exclusive avec sa mère. Et nous, on partage. Et donc, on est toujours un peu dans la séduction pour savoir celle qui sera la plus attrayante, la plus sage, la plus maman et femme au foyer. jusqu'à 40 ans. À 40 ans, elle décide de travailler. La relation à ma mère, qui est une femme qui est débordée par beaucoup d'enfants, même si elle se fait beaucoup aider,
qui a une vie sociale très active, qui sort beaucoup avec son mari. C'est un peu frustrant, cette maman qui n'a jamais le temps. On dit souvent que chez les jumeaux, Il y a le bon jumeau et le mauvais jumeau. Et d'entrée de jeu, avec Colette, on décide que chez nous, ce ne sera jamais ça. Il n'y aura jamais de bon jumeau et de mauvais jumeau. Assez vite, on veut se différencier parce qu'on a comme modèle ma mère et ma tante, qui sont soeurs jumelles, même si elles n'habitent pas au même endroit.
Elles se ressemblent pas mal. Elles sont très différentes au niveau du caractère, du tempérament, de la vie en général. Et avec Coco, on a déjà un caractère différent. Moi je suis plus remuante. plus bruyante, Colette est beaucoup plus sage, beaucoup plus réservée. On essaye quand même assez rapidement de ne pas s'habiller pareil et on se surveille beaucoup pour voir Comment l'autre est habillé ? Comment l'autre est arrangé ? Pour ne pas faire la même chose. On se regarde l'une l'autre.
On ne regarde pas trop ce qu'il y a à l'extérieur. L'une est le miroir de l'autre, c'est assez particulier. Et le regard de l'autre nous rassure sur ce qu'on est nous-mêmes. Cela dit, on s'entend très bien. On s'entend vraiment comme cul et chemise. Vers 16-17 ans, on est aide-monitrice en colonie de vacances. Et là, il y a des moniteurs et ça flirte un peu.
Et donc, lors d'une boum qui a lieu entre les moniteurs le soir, une fois que les enfants sont encouchés, on décide avec Coco, au milieu de la soirée, d'aller changer de vêtements. Donc on part toutes les deux à la salle de bain, on échange nos vêtements et on continue la boum et les petits copains se trompent. A l'époque c'est des flirts. Donc mon petit copain se trompe.
et pars avec Coco, et réciproquement. Et moi, je pars avec le sien. Et ça, ça nous fait vraiment rire. On appelle ça nos jumelleries. Notre grand projet, c'est de ne pas faire la même chose. à tel point que quand on est à l'école, moi je redouble et ça me fait changer d'école. Quand on fait nos études, moi je décide de partir un an au Canada et quand je reviens...
Elle décide de partir un an aux Etats-Unis. Donc on est vraiment investi et très créatif pour se séparer. Cela dit, on est toujours en connexion. Même si on n'est pas ensemble, on est en lien.
¶ Le diagnostic et le premier combat
On prend chacune notre chemin. On choisit des orientations professionnelles différentes. Je suis passionnée par la graphologie. J'en fais mon métier. Elle bosse notamment avec mon père pour les salons professionnels. Elle est attachée de presse. En 2014, un événement imprévu, inattendu, me tombe dessus. J'ai 63 ans. Et en septembre, je reviens de vacances. Ma sœur m'appelle pour me dire qu'elle n'est pas en forme. Je pense que c'est une petite gastro de rentrée. Je lui dis, va voir le médecin.
Je ne m'inquiète pas tout de suite et elle non plus. Elle me rappelle pour me dire qu'elle a passé des examens, qu'elle a une insuffisance rénale aiguë. Son gendre qui est médecin lui dit Tu prépares un sac avec trois choses dedans et tu files aux urgences. Et là, je ne sais pas ce qu'elle a. Elle ne sait pas ce qu'elle a. Je me mets en mode automatique. Elle part aux urgences.
Je ne la rejoins pas parce que je suis invitée à dîner. Toute la soirée, je suis au téléphone, je lui demande où est-ce qu'elle en est. Elle est finalement hospitalisée. Je passe le week-end sans nouvelles. Je suis en contact avec sa fille en permanence. Je suis super anxieuse. Et le lundi, sa fille m'apprend qu'on lui détecte un cancer de la moelle osseuse qui s'appelle la myélome.
Après, les choses se mettent en route pour moi parce qu'à partir du moment où elle est malade, je suis la personne de confiance déjà. d'entrée de jeu. Je suis celle à qui on va communiquer les informations et c'est celle qui va communiquer les informations aux autres. Donc je vais la voir à l'hôpital. Et je suis à son service. Je lui demande ce dont elle a besoin. Je veux être utile. Je ne sais pas si c'est grave. Je suis encore dans une espèce de déni parce que c'est un cancer et que...
Personne n'aime ça, le cancer. Pour le moment, la priorité, c'est sauver les reins qui ne marchent plus. C'est à cause du cancer que les reins ne marchent plus. Ce cancer génère des éléments qui sont filtrés par le rein, qui sont des cochonneries en fait. Le rein filtre pendant un moment et ensuite il ne filtre plus parce qu'il y en a trop et les reins meurent. À ce moment-là, je suis en apnée. J'ai besoin de savoir tout le temps comment ça se passe.
À aucun moment, je me laisse le droit de m'écrouler. Je veux être tout le temps, là où il faut, pour savoir ce qui se passe. Au fur et à mesure, un protocole s'établit. On essaye de sauver les reins. Et elle doit boire, boire, boire. Ce qui fait qu'elle gonfle, qu'elle gonfle, qu'elle gonfle. Je vais la voir à l'hôpital. J'essaye de l'aider. Elle a des perfusions.
partout, ce qui fait que quand elle veut changer de vêtement, on fait tout de travers, on remet les perfus dans l'autre sens, c'est n'importe quoi. Ensuite, un protocole s'établit pour soigner le cancer. Je vis au jour le jour. J'anticipe pas. Anticiper, pour moi, c'est anxiogène. Je mets beaucoup de temps avant de prononcer le mot « elle peut mourir ».
Je ne veux pas le dire. Ce qui m'intéresse, c'est quel traitement, qu'est-ce qu'il faut faire. On est toutes les deux en mode combat. Moi, un peu plus qu'elle, parce qu'elle, elle subit quand même des traitements qui sont un peu lourds. Finalement, les médecins s'aperçoivent qu'ils ne peuvent pas sauver les reins. Elle a déjà commencé à faire des dialyses. C'est à ce moment-là qu'on parle de dialyse à vie, sachant que...
Elle sera dialysée trois fois par semaine, toute sa vie. La dialyse sert à remplacer les reins. Ce sont des reins mécaniques, en fait. Dialyse à vie, pour moi, c'est...
¶ Traitements lourds et l'épreuve physique
Là où la petite graine dans ma tête, quelque part, me dit je pourrais donner un rein. Mais c'est vraiment une toute petite graine parce que... Dans l'immédiat, la priorité, c'est soigner le cancer. Elle sort au bout de trois semaines. Elle rentre chez elle. Je suis avec elle. Elle est très fatiguée. Je l'accompagne à toutes les consultations. Une consultation notamment où on rencontre l'hématologue à l'hôpital Saint-Antoine qui nous explique ce qu'il attend. Et là, c'est le drame.
Ce médecin n'est pas très aimable ni très souriant. Il nous balance le menu, c'est-à-dire, pour ma sœur, une chimio XXL qui va avoir des effets secondaires. Pas très sympa. Elle va perdre ses cheveux. Elle va avoir la peau qui devient marron. Elle va être en aplasie. Être en aplasie, c'est...
ne plus avoir aucune défense immunitaire avec la chimio XXL. Chaque microbe qui va passer à côté d'elle va être très compliqué. Donc elle va avoir des champignons dans la bouche, enfin, c'est plongé en enfer. Ensuite, une autogreffe de moelle osseuse. Avec la greffe de moelle, elle récupère des défenses immunitaires petit à petit et qu'à ce moment-là, elle puisse reprendre le dessus et sortir.
Le médecin nous dit tout ça assez froidement et toutes les deux on est effondrées. Ça nous paraît très très lourd. Et quand on sort de l'hôpital, il y a un très joli jardin. À la sortie de l'hôpital Saint-Antoine, on s'installe toutes les deux et là, on débriefe et on décide qu'on appellera le médecin MDR, comme mort de rire, pour faire passer la pilule qui est quand même indigeste.
On a cette stratégie qui consiste à transformer en quelque chose de marrant. À ce moment-là, je suis toujours en mode automatique. Je l'accompagne à ses consultations. Je prends des notes, je communique avec la famille. Entre temps, je travaille. Je viens de commencer une formation pour être expert judiciaire en écriture et documents. Ce qui me permet aussi de changer les idées. Je me rends compte aussi que toutes les relations sociales que j'ai à ce moment-là sont très superficielles. Je sors.
Je joue au bridge, mais je suis toujours sous énergie. Je fais semblant. Toute mon énergie est réservée à ma sœur. En mars 2015, quelques mois après le début du traitement, On programme la grève de moelle. On lui prend sa moelle, on la nettoie. En attendant, on lui fait une chimio XXL pour dégager la place et on lui remet sa moelle propre.
Et là, on attend qu'elle ait récupéré des défenses immunitaires pour qu'elle puisse sortir. Quand je vois ma sœur après la greffe, elle a perdu ses cheveux. Elle a des champignons dans la bouche et elle fait des bulles oranges. Et elle a perdu 15 kilos. Pour une sœur jumelle qu'on regarde toute sa vie pour voir si tout va bien, je ne la reconnais pas. Mon angoisse, c'est où est ma sœur ? Rendez-moi ma sœur.
Ça me fait vraiment un choc. Et là, je me rends compte vraiment que la maladie, elle est visible. La greffe marche. Elle sort de l'hôpital environ au mois de mai. Elle rentre chez elle et elle est squelettique. Elle est désorientée. Elle n'a pas de projet. Elle n'a pas d'énergie. Elle est au fond du trou. Et c'est à ce moment-là que...
Elle me dit, prends-moi dans tes bras. Et je me rends compte qu'en tant que jumelle, on est tellement proches toutes les deux qu'on n'a pas du tout besoin de ce contact physique. Et quand elle me dit ça... Pour moi, je me dis, mais bien sûr, elle est tellement prise par sa maladie, elle a eu tellement d'anxiété. Vas-y, prends-la dans tes bras et je la prends dans mon bras.
Quand elle arrive chez elle, je m'organise pour que tout se passe bien. Je lui fabrique un agenda, je lui remplis son frigidaire. Il faut faire très attention qu'elle n'ait pas de microbes. Donc, on stérilise quasiment son appartement. Tout est à usage unique. Elle doit manger des choses en conserve, pas du tout de produits frais.
Pas de fleurs coupées, elle ne doit pas jardiner sur son balcon. Le temps qu'elle ait récupéré ses défenses immunitaires, il compte 100 jours. Je ne suis pas toute seule, il y a toute la famille autour de moi. autour de nous deux et donc même si c'est moi qui suis la personne la plus proche et la personne de confiance on a quand même toute la famille et les amis autour
Il faut qu'elle reprenne petit à petit son autonomie, sachant que pendant tout ce temps-là, elle est toujours trois fois par semaine à l'hôpital pour ses dialyses. Au bout des 100 jours, elle prend... Le métro, pour la première fois, et elle vient à la maison. Je réunis ses enfants et quelques membres de la famille, et on boit du champagne.
Je lâche un peu l'affaire pendant la période de sa rémission où elle reprend quand même pas mal de force. J'ai un petit-fils dont je m'occupe, j'ai mes enfants, je voyage.
¶ La récidive et le long chemin du don
Mais je suis toujours là pour ces consultations et je veille au grain quand même. Un an et demi plus tard, elle rechute. MDR, son hématologue, nous dit que les chaînes légères remontent. Les chaînes légères, ce sont des marqueurs du myélôme. Plus c'est élevé, plus le myélôme est présent et fort, plus ça baisse, moins le myélôme est fort. Donc, il y a récidive. Et là, on est à Noël 2017. Quand j'entends la récidive...
Je dis, on se relève les manches et on y va. Donc elle ne va pas avoir le même traitement que la première fois. Elle a un traitement qui est plus ciblé. Elle continue bien sûr les dialyses. Elle sait qu'elle va avoir de nouveau une greffe. Et autant la première fois que j'avais proposé ma moelle, on m'avait dit que ce n'était pas le protocole.
autant, cette fois-ci, on me sollicite pour donner ma moelle. J'avoue que je suis plutôt contente, parce que jusqu'à maintenant, je n'ai pas tellement l'impression d'avoir payé de ma personne. Et là, je quitte le banc de touche et j'y vais. La moelle osseuse, c'est un élément étranger, au même titre qu'un autre organe qui est susceptible d'être rejeté. Ma moelle est 100% compatible.
parce qu'on est identique, on est des jumelles monozygotes. Le même ADN, le même génome, génétiquement, on est pareil. Quoi de mieux ? pour ma sœur que d'avoir une moelle 100% compatible et en plus pas malade. Je fais une sorte de prise de sang qui va durer 4-5 heures. On fait le tri des souches qu'on me prélève. On les met de côté, on me remet le sang dessouché, en quelque sorte, et on me met dehors. Les souches sont techniquées.
ce qu'on appelle techniquées, c'est-à-dire traitées, et elles reviennent sous forme de pochons qui sont injectés chez Coco. La grève de moelle réussie, on est en 2018. Et elle est en rémission. Mais toujours dialysée. Il faut s'occuper des reins qui n'existent plus. Les tests de compatibilité ayant prouvé à plusieurs reprises qu'on était identiques. les médecins commencent à m'entendre sur mon désir de donner un rein. Normalement, il faut attendre trois ans.
Après la grève de moelle, il ne faut pas que le rein soit de nouveau attaqué par une autre récidive du myélome. Il décide d'aller plus vite parce que, je pense que je leur casse beaucoup les pieds, le myélome de ma sœur. ne bougent plus, que le traitement d'enquête est efficace et qu'ils pensent que c'est le bon moment. À Noël 2020, on est en pleine période de Covid et à ce moment-là...
Les médecins proposent une date pour la greffe qui sera le 12 février 2021. Je tombe par terre. Je tombe par terre parce que... toute l'émotion que j'ai retenue pendant toutes ces années pour combattre et pour être forte, me lâche. Je m'écroule. Et vraiment, c'est un moment d'émotion intense. Je me rends compte à quel point j'ai serré les dents pendant toutes ces années. Moi, je commence à faire des examens, une série d'examens extrêmement poussés, pour savoir si je suis bonne pour le service.
Est-ce que mon rein est bien ? Est-ce que je suis bien pour ça ? Et donc là, c'est moi qui passe ma vie à l'hosto. Et à chaque examen, c'est comme si je passais le bac, parce que j'ai qu'une peur, c'est de rater. c'est de ne pas pouvoir donner mon rein. Ça me terrifie. Je réussis brillamment tous mes examens. Je vais pouvoir donner mon rein gauche. Et je suis trop contente.
Pour faire un don d'organe, on est convoqué au tribunal, on doit rencontrer le magistrat pour argumenter, pour expliquer qu'on s'entend, qu'on ne fait pas du commerce d'organes. Et je rencontre également le comité d'éthique. composée de plusieurs professionnels, médecins, infirmiers, psychologues, qui testent aussi ma motivation. J'ai aucun doute. Dès le moment où je sais que ma sœur n'a plus de reins, je veux donner un rein.
Et à aucun moment, je me pose la question. Pour moi, c'est une évidence. Arrive le 12 février 2021. On se retrouve à l'hôpital avec Coco. On est à la pitié salpêtrière. Je fais beaucoup d'examens d'entrée. À cause du Covid, les examens sont particulièrement poussés. Et là, on s'aperçoit que j'ai un rhume. Et on me dit, hors de question, de transmettre un organe avec quelques microbes que ce soit. Et le rhume, c'est un microbe. Et on nous renvoie chez nous. Un mois plus tard, nouvelle tentative.
Et là, on s'aperçoit que j'ai une petite trace d'AVC au cœur. On nous renvoie chez nous. Je fais des examens poussés IRM cardiaque et tout ça. Et on attend la prochaine convocation. Je commence à être assez énervée. Et ma soeur jumelle, qui a déjà fait deux fois ses adieux au service de dialyse, commence à en avoir un peu marre. Un mois après, on est convoqués de nouveau.
On ne va pas à l'hôpital parce que notre médecin nous appelle et nous dit qu'il n'y a pas de lit à cause du Covid. Donc on annule. Et on commence à être très, très, très, très...
¶ La greffe réussie et réflexions
Arrive le mois de mai, on nous reconvoque de nouveau. On est hospitalisé à ce stade. Il faut savoir qu'avec ma sœur, on ne parle plus à personne. On est dans un état d'exaspération. Les seules personnes qui connaissent la nouvelle date de notre intervention, c'est juste nos enfants. Donc on repart toutes les deux à l'hôpital. Au petit matin, on me descend à la salle d'opération et on m'endort.
Et on me réveille. Et là, le médecin qui devait faire la greffe me dit, l'opération n'aura pas lieu. What ? dis-je. Et il m'explique, l'air complètement navré. que ma sœur n'ayant pas assez de plaquettes pour subir une opération, l'opération est remise. Et on repart toutes les deux complètement effondrées de cet quatrième échec.
le médecin qui doit faire la greffe, on l'appelle Bad News, le docteur Bad News. Et quand on lui dit qu'on l'appelle Bad News, il nous dit « j'assume ». Après cette quatrième tentative, Je suis psychologiquement carencée. Je suis fatiguée. Je n'en peux plus. Et je décide d'aller parler à mes parents. Il faut dire que mes parents sont morts depuis quelques années. Je pars en voiture.
en Normandie, et je vais sur la tombe de mes parents. Je m'assois sur la tombe des parents et je passe un bon moment à leur raconter tout ça, à leur dire à quel point je n'en peux plus. que c'est compliqué, que cette greffe, je ne sais pas si c'est l'arlésienne, mais je ne sais pas si on va y arriver, et que j'ai vraiment envie que ça se termine et que ça se termine bien. Je vide mon sac.
Et je rentre chez moi assez soulagée, contente de cette escapade en réalité. Et on nous reconvoque de nouveau au mois de juin pour une cinquième tentative. Avec ma sœur, on se retrouve toutes les deux à l'hôpital. On commence à être assez connus à l'hôpital. C'est tout juste si on n'a pas le tapis rouge, la fanfare, les flonflons. On nous met chacune dans une chambre. Et là, ô miracle, l'opération a lieu. Les conditions sont réunies. L'opération a lieu le 2 juillet 2021.
Et c'est une réussite. Je me réveille avec un rein en moins et ma sœur se réveille avec un troisième rein, dont un qui marche. Je reçois des coups de fil de mes enfants. et des enfants de coco qui sont hystériques de joie. Et c'est là où je me rends compte à quel point ils ont flippé pendant toutes ces années. Et ils me remercient, ils sont tellement heureux.
C'est quelque chose d'incroyable. Et dès que je peux me lever, je vais voir ma sœur. Et la première chose qu'on fait toutes les deux, on trinque ensemble avec un verre d'eau. Parce qu'il faut savoir que quand on est dialysé, on est en restriction hydrique en permanence. Et elle ne peut pas boire pendant toutes ces années pour ne pas s'intoxiquer. Et là, elle boit, elle boit, elle boit. Et c'est un très très bon moment.
Je sors au bout de trois jours, mon fils vient me chercher, je rentre chez moi. Je suis fatiguée pendant un mois, très fatiguée, mais je suis autonome, je marche, tout va bien, je ne vais même pas tellement mal. C'est presque injuste la vitesse à laquelle je me remets de ça. Avec ma sœur, on se parle tout le temps, soit au téléphone, soit par Zoom, avec son nouveau rein.
Ils lui donnent des médicaments anti-rejet en très petite quantité, au début, juste pour être sûr. Et très vite, ils s'aperçoivent qu'elle n'en a pas besoin. Et donc, elle n'a aucun médicament anti-rejet. Les médicaments anti-rejet, ce sont des médicaments qu'on prend à vie et qui ont des effets secondaires pas très sympas. Donc elle, elle n'a pas ça. Il lui reste quand même les médicaments qu'elle prendra toute sa vie pour le myelome.
pour le cancer, qu'il reste tranquille. Je me suis beaucoup culpabilisée de ne pas être celle qui était malade. Et à un moment, j'ai compris que... Comme j'étais en forme et en bonne santé, j'ai pu donner ce rein et que du coup, les pièces de rechange sont de qualité. D'occasion, mais de qualité. Après le don, je fais une grosse dépression.
Parce que j'ai atteint l'objectif et que je n'ai plus de projet. Ce projet était tellement puissant que tout d'un coup je me retrouve sans projet. Il faut que je reprenne en main. les choses de ma vie, et c'est long. Si c'était à refaire, je le ferais mille fois. Si je devais donner un autre organe, je le donnerais. Je le ferais sans aucune hésitation. Surtout que je suis super en forme, à aucun moment je ressens les effets sur moi de ce don. Pour moi c'est une aventure inédite.
qui m'a appris énormément de choses. Je ne peux pas dire que je sois fière de moi, parce que pour moi, ça a toujours été une évidence. Je ne suis pas un héros. Je trouve que c'est même presque un peu égoïste, ce que j'ai fait. Parce que j'ai fait ça pour retrouver ma sœur. Je l'avais perdue, je ne la reconnaissais plus. Elle était abîmée par la maladie. Je voulais retrouver ma sœur et qu'elle retrouve sa santé et son autonomie.
Et que moi, je retrouve aussi mon autonomie et ma liberté. Je ne veux pas qu'on me félicite, mais après la grève, j'ai manqué de soutien. médical, et je milite pour que tous les donneurs soient mieux accompagnés. Avant, ils sont chouchoutés parce qu'ils ont quelque chose à faire qui est précieux, et après, ils sont souvent oubliés. Ce qui me rend fière peut-être, c'est le tandem qu'on a formé, la façon dont on a géré ce combat, les échanges qu'on a pu avoir, l'accompagnement.
que j'ai pu lui donner et l'esprit dans lequel on l'a fait. Positif, souvent décalé, beaucoup de fou rire dans des moments qui étaient graves. Et je crois en fait derrière tout ça et derrière toute la pudeur qu'on a toutes les deux, beaucoup d'amour en fait. Vous venez d'écouter Transfer. Ce témoignage a été recueilli par Louise Réjean.
Chargée de production Astrid Verdun. Chargée de post-production Mona Delay. Prise de son Johanna Lalonde. Montage Camille Legras. Musique originale Arnaud Denzler. Sous-titrage Société Radio-Canada Découvrez aussi Transfer Club, l'offre premium de Transfer. Trois fois par mois, Transfer donne accès à du contenu exclusif, des histoires inédites et les coulisses de vos épisodes préférés.
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