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Derrière la veste

Jun 13, 202438 minSeason 8Ep. 332
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Summary

Sophia raconte une expérience d'entretien d'embauche profondément humiliante où elle s'est retrouvée dans une situation intenable. Des années plus tard, une brigadière de police la contacte, révélant la vérité choquante: l'interlocuteur l'a droguée avec un diurétique et l'a photographiée à son insu. Cette révélation met en lumière un système d'abus prémédité touchant des centaines de femmes, forçant Sophia à confronter sa honte et à entamer un long chemin vers la justice et la guérison, tout en réfléchissant à la vulnérabilité.

Episode description

Transfert fait une pause avant de revenir le 4 juillet 2024. En attendant, nous vous proposons d’écouter cet épisode qui vous a fait tant réagir lors de sa première diffusion.

Il suffit d'un coup de fil, d'une conversation inattendue, pour qu'un jour ce qui n'était qu'un très mauvais souvenir prenne une tout autre tournure. Sans l'appel d'une brigadière de police, Sophia aurait gardé en mémoire un sentiment faussé de la journée la plus humiliante de sa vie et se serait crue éternellement coupable de ce qui lui était arrivé. Mais ce qu'elle va apprendre de Christian va changer radicalement son point de vue.

L'histoire de Sophia est racontée au micro d'Alexandre Kauffmann.

Cet épisode de Transfert a été produit et réalisé par Slate.fr, sous la direction de Christophe Carron et Benjamin Saeptem Hours avec Sarah Koskievic et Aurélie Rodrigues. La musique a été composée par Arnaud Denzler.


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Transcript

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Introduction: Le pire souvenir de Sophia

Chères auditrices et auditeurs, Transfer fait une pause avant de revenir le 4 juillet 2024. En attendant, nous vous proposons d'écouter cet épisode qui vous a fait tant réagir lors de sa première diffusion. Bonne écoute. Il suffit d'un coup de fil, d'une conversation inattendue, pour qu'un jour ce qui n'était qu'un très mauvais souvenir prenne une toute autre tournure. Sans l'appel d'une brigadière de police, Sophia aurait gardé en mémoire

un sentiment faussé de la journée la plus humiliante de sa vie, et se serait crue éternellement coupable de ce qui lui était arrivé. Mais ce qu'elle va apprendre de Christian va changer radicalement son point de vue. Vous écoutez le 112e épisode de Transfer, produit et réalisé par Slate.fr. Cette histoire est racontée au micro d'Alexandre Kaufmann.

Un appel de la police judiciaire

Alors en juin 2019, je reçois un courrier de la police judiciaire de Paris. Et déjà quand j'ai l'enveloppe entre les mains, je me demande tout de suite de quoi il peut s'agir. Je n'ai pas du tout idée de ce qu'il va y avoir dans ce courrier. Et donc c'est quelques mots finalement, il y a quelques lignes assez brèves qui me disent que je dois reprendre à tâche avec une brigadière dont j'ai les coordonnées téléphoniques. ... ... ... ... ... ... ...

Le nom d'une personne avec laquelle j'ai passé un entretien d'embauche quelques années plus tôt. Je rappelle cette brigadière assez rapidement, assez interpellée, interloquée évidemment. Et puis elle me demande d'emblée si je me souviens des conditions et du contexte dans lequel j'ai rencontré. ce monsieur Christian N. Et je lui dis d'emblée que, en effet, s'il y a bien une personne dont je me souviens, c'est ce monsieur et cet entretien d'embauche que je ne suis pas du tout prête d'oublier.

Nouveau départ et recherche d'emploi

En février 2016, j'ai donc 29 ans, j'ai quitté mon emploi quelques mois plus tôt. Je dirigeais un festival culturel dans l'Est de la France. Et c'est moi qui ai pris la décision de partir. Après six ans, c'est un métier que j'ai beaucoup aimé exercer. J'ai appris énormément. Mais organiser un festival, il y a un rapport au temps qui est très particulier. On travaille pendant un an pour une manifestation qui dure trois jours.

Et ce rapport au temps ne me convenait plus. J'avais aussi pas mal de frustrations. Et puis tous les artistes que j'invitais, finalement, j'avais très peu l'occasion d'échanger avec eux. Je ne faisais que les croiser. Donc je prends le parti de quitter mon emploi.

Je suis donc au chômage. Et à cette même période, au moment où je prends la décision de quitter mon emploi, je ne le sais pas encore, mais je suis enceinte de mon deuxième enfant, de ma fille. Donc je me dis que finalement, cette décision, elle est vraiment... Oui elle est cohérente aussi parce que je vais pouvoir passer du temps avec mon bébé.

Mais je sais aussi que j'aime le terrain et que je ne resterai pas non plus des années sans travailler et que je me mettrai quand même en quête d'un emploi assez rapidement après la naissance de ma fille. Il se trouve que dans mon précédent job, en fait...

Il y a plusieurs personnes avec lesquelles je reste en contact et l'une d'entre elles a à cœur de m'aider dans mes démarches et de commencer à déjà lancer la dynamique pour que je puisse retrouver un emploi quand je le souhaiterai après la naissance de ma fille. Et elle me recommande donc d'envoyer un courrier, une candidature libre en fait.

Parce qu'il y a possiblement, rien n'est fait encore vraiment à ce moment-là, mais c'est un petit peu dans les cartons, c'est en réflexion, il y a possiblement des postes dans le domaine culturel qui vont être créés dans l'Est de la France, donc dans une institution qui dépend. de l'État. Je ne suis pas fonctionnaire, mais je peux postuler en tant que contractuelle.

Donc on me recommande d'écrire ce courrier à l'adresse de Christian N, qui travaille au ministère de la Culture et que l'on me présente comme responsable des ressources humaines du ministère de la Culture. Je prépare ce courrier et puis, quelques semaines plus tard, je ne sais plus exactement comment ça se fait, si c'est lui qui m'écrit, qui m'envoie un mail ou qui m'appelle. Je crois qu'il m'appelle directement.

en me disant qu'il vient régulièrement à Strasbourg et que c'est sans doute là l'occasion de nous rencontrer pour un premier entretien. au sujet de ces postes qui vont être créés. Il me demande de lui envoyer un email avec quelques propositions de date. pour convenir de cet entretien. Il me répond par mail en me disant « c'est très bien, arrêtons cette date et nous pourrons discuter de ces emplois autour d'un café ».

Préparation à l'entretien crucial

Alors je me renseigne un petit peu sur ce monsieur quand même avant d'aller passer l'entretien parce qu'il faut dire que je suis assez impressionnée à l'idée de passer un entretien avec le responsable des ressources humaines du ministère de la Culture. Il y a un enjeu pour moi qui est important. Et puis, on a envie évidemment de faire bonne impression et de préparer au mieux un entretien comme celui-là.

Je me renseigne un peu à son sujet et je vois qu'il est énarque, qu'il a siégé au Conseil pour l'égalité entre les femmes et les hommes. Et puis je m'organise. Je ne vis pas à Strasbourg, donc j'ai quand même deux heures de route pour aller à cet entretien qui est programmé assez tôt le matin.

Et je m'en souviens aussi très bien de ce jour-là parce que c'est une des premières fois où je fais garder mon bébé, qui a quelques mois. Ça se compte même encore en semaines, je crois, à ce moment-là. Ça ne compte pas encore vraiment en mois. C'est quand même une organisation. Je fais garder ma fille et puis je me rends en voiture à Strasbourg. Je suis hébergée par un ami. Je décide d'arriver la veille au soir.

Et voilà, je suis stressée, disons les choses comme elles sont quand même. Donc, je ne me couche pas trop tard. Mon ami me propose de sortir, mais je refuse. Je veux vraiment être au meilleur de ma forme pour l'entretien. du lendemain matin. Le matin, je me prépare pour cet entretien. Je suis donc avec mon amie.

qui me propose d'aller prendre un petit déjeuner en ville avant de partir. Et je suis terriblement stressée. Quand je suis stressée, je suis incapable de manger quoi que ce soit. Donc je décline sa proposition. Et puis, je prends juste un thé avant de partir.

Début de l'entretien et proposition insolite

Et j'arrive donc dans cette institution culturelle et je laisse ma carte d'identité à l'entrée. Et puis, Christian N arrive et m'accueille dans son bureau. Il m'accueille dans son bureau et il me propose un café. Et puis, il a mon CV sous les yeux. Et on commence à parler de ses futurs emplois qui, possiblement, vont être créés.

Rien ne m'est vraiment promis à ce moment-là. Mais bon, je sens quand même qu'il a lu mon CV avec attention. Il me pose des questions extrêmement précises sur mon parcours. L'entretien se déroule relativement bien, mais c'est vrai que je me sens quand même en état de stress. J'ai l'impression d'y arriver, mais voilà, je suis quand même... Il y a cette position, je ne sais pas. Je pense vraiment au fait que ce soit ce côté ministère de la Culture qui m'impressionne toujours autant.

L'entretien continue, il me pose vraiment pas mal de questions. Je vois aussi qu'il consulte un petit peu son téléphone pendant l'entretien, mais ça, je n'y prête pas vraiment attention sur le coup.

L'entretien d'embauche en marchant

Et puis au bout d'un moment, il s'arrête, il me regarde et il me dit « je vous sens angoissée, mettez votre veste, nous allons sortir ». Je le regarde un petit peu interloqué, je ne vois pas trop où il veut en venir, je pense qu'il le ressent. Il me dit non, non, mais ça n'est absolument pas pour vous mettre en difficulté, c'est vraiment les mots qu'il emploie. En me regardant droit dans les yeux, ça n'est absolument pas pour vous mettre en difficulté. Vous allez voir en sortant.

en marchant à l'extérieur, votre pensée va se libérer, vous allez être plus détendu, on va continuer cet entretien en marchant. Ça sera plus sympathique, plus agréable, et puis vous serez plus à l'aise. J'ai... Pas vraiment le temps de réfléchir, finalement. Je trouve ça un peu curieux, mais pas plus que ça. Et puis, c'est vrai qu'à l'heure actuelle, on entend tellement de choses dans le domaine du management.

Je sais que des collègues qui vont faire des séances de laser game avant de commencer leur job pour renforcer l'esprit d'équipe ou ce genre de choses, que je me suis dit, ma foi, c'est très curieux, mais pourquoi pas ? Après tout, j'ai quand même eu un stress supplémentaire avant de sortir parce que sur le coup, j'ai pensé qu'il voudrait me poser des questions sur le patrimoine de la ville.

Et c'est vraiment pas du tout mon domaine d'expertise. Et je me suis dit, si c'est ça, c'est mort, c'est foutu, je n'aurai jamais ce job. Nous sortons, nous sommes dans la ville de Strasbourg, que je connais un petit peu, mais pas tant que ça. Et puis je suis tellement accaparée par l'entretien qu'à vrai dire, je ne fais pas très attention au chemin qu'on emprunte. On emprunte, me semble-t-il, oui c'est ça, on descend sur les quais au bord de l'eau et on continue l'entretien chemin faisant.

Donc il continue à me poser des questions en me demandant de me projeter en fait. Si j'ai ce poste, qu'est-ce que je ferai en premier lieu ? Il me pose beaucoup de questions très précises en me demandant de m'imaginer comment je serai dans mes futures fonctions, qui j'irai.

voir et ça me demande en fait énormément de concentration. Je me rends compte que cet entretien en fait est assez fatigant. Ça fait déjà un petit moment, mine de rien, que je suis arrivée dans les locaux puis qu'on est sortis marcher.

Une envie pressante insupportable

Et puis, au bout d'un moment de marche, je commence à ressentir une petite gêne. Je commence tout simplement à avoir envie de faire pipi. Donc, je me dis, mais comment faire ? Comment interrompre un entretien d'embauche ? Parce qu'on a une envie pressante. Je me dis, bon, en même temps, ça ne va pas durer encore très, très longtemps. On va bien revenir dans les locaux. Tout va bien. Je n'y prête pas plus attention que ça sur le moment.

Et puis l'entretien continue et en fait, on marche, on marche et l'envie se fait de plus en plus pressante. Mais là, je ne vois pas vraiment d'autre option que d'interrompre l'entretien en disant écoutez, je vous prie de m'excuser. Mais il faudrait vraiment que je puisse faire une pause technique, qu'on puisse trouver un lieu d'aisance sur le trajet. Je suis un petit peu gênée, évidemment.

Et puis, en fait, sur le coup, il s'arrête en me disant « Oui, en effet, je comprends bien. Écoutez, continuons. On va revenir vers le centre-ville. Et puis, on va bien trouver un endroit. Il n'y a pas de problème. » Donc, je le sens tout de suite concerné, prêt à m'aider. Et en fait, on continue à marcher et il continue à me poser des questions, toujours, sur l'emploi que je vais occuper.

Et l'envie se fait de plus en plus pressante et surtout, je réalise qu'on s'est fortement éloigné du centre-ville, ce que je n'avais pas du tout noté. Parce que concentrée pour répondre à ces questions, et puis toujours avec cette pression pour réussir cet entretien, je n'ai pas fait du tout attention. Et voilà, donc on continue à marcher, à marcher, à marcher. Et l'envie devient de plus en plus pressante et de plus en plus proche de l'insupportable.

Je le lui dis, je le lui dis à plusieurs reprises. Je dis qu'il serait temps, alors toujours en minimisant un peu, avec la gêne forcément, je lui dis, mais voilà. Je lui explique qu'il serait quand même temps qu'on trouve vraiment un lieu d'aisance. Et puis, toujours aussi préoccupé, concerné. Oui, oui, alors on va aller dans cette rue, vous allez voir, là, il y aura des toilettes.

Et puis, je ne sais pas vraiment comment ça s'est passé, mais le fait est qu'on est bien passé un moment par le centre-ville, mais qu'il n'y a pas de toilette, en fait. Les cafés ont l'air fermés. Il s'approche de l'office du tourisme et me dit non, non, c'est fermé. Et puis, il me dit qu'il est désolé. Il voit bien que là, ça prend des proportions qui sont de plus en plus gênantes pour moi.

La douleur et l'humiliation montent

Et il me propose de retourner sur les quais où il me dit qu'il y a là-bas, tout au bout, des toilettes publiques. Et nous continuons à marcher, marcher, marcher. Et en fait, là, je commence à avoir mal. C'est-à-dire que l'envie est telle. que je suis blanche. J'ai des larmes qui commencent à couler, de douleur, de me retenir.

Et puis, je pense au thé bu le matin. Je me dis, j'aurais dû vraiment aller prendre un petit-déj avec mon pote et ne pas boire juste un thé avant de venir. Et puis, je pense à mon accouchement quelques semaines plus tôt, évidemment. Je me dis, ça doit avoir un lien. Il va vraiment falloir que je fasse cette rééducation du périnée dont tout le monde me parle. Et il voit que je ne suis pas bien. Il s'arrête à un moment donné. Il me dit qu'on n'allait pas bien du tout.

Ne vous inquiétez pas, ça va aller, nous allons trouver des toilettes. Mais il continue quand même, toujours, à me poser des questions sur l'emploi. même au plus fort de ma gêne. Alors, est-ce que c'est pour me détourner un peu l'attention ? Je ne sais pas. Sur le coup, je ne sais pas, mais...

Je vois, j'entrevois le bout de ce chemin au bord de l'eau où nous sommes retournés, où il me dit qu'il y a des toilettes publiques. Moi, c'est le Saint-Graal. Depuis qu'on y arrive, je compte les pas. C'est terrible. Je regarde le bout de ce chemin au bord de l'eau. Je pense à ces toilettes qui vont... J'espère vivement qu'on va y arriver le plus vite possible. Et puis, en fait, je n'arrive pas à me retenir.

Et c'est terriblement gênant et j'espère qu'il ne le voit pas. Je porte une robe ce jour-là, j'ai une veste au-dessus, donc je me dis, il y a de la chance pour que ça ne se voit pas. Mais là, je suis terriblement gênée, humiliée. On arrive enfin devant ce lieu où doivent se trouver ces fameuses toilettes promises. Et là, il me dit qu'il s'est trompé.

Il n'y a pas de toilette à cet endroit-là. Il ne connaît pas bien Strasbourg, il vient régulièrement, mais il ne connaît pas encore bien la ville. Il était persuadé qu'il y en avait, mais il n'y en a pas.

Le geste ultime de désespoir

Il me dit que nous allons retourner vers l'institution pour que je puisse me soulager. Je lui demande combien de temps il y en a encore pour y arriver. Il me dit 10 minutes, un quart d'heure ne marche. Et là vraiment, je m'entends dire cette phrase. Au point où j'en suis, un buisson fera l'affaire. Je me dis, c'est pas possible, c'est un cauchemar. Je suis en entretien d'embauche avec le responsable des ressources humaines du ministère de la Culture.

Et j'ai dit ça, quoi. Si je veux ne pas avoir de job ou ne pas faire pire. En fait, on est dans un lieu où je ne peux pas vraiment m'abriter des regards. C'est-à-dire que j'aurais pu trouver un coin pour me cacher, etc. Mais il n'y a pas vraiment d'endroit. Et puis, en fait, lui, il me dit écoutez, je vous cache derrière ma veste. Il n'y a pas d'autre option. Vous voyez bien, etc.

Et sur le moment, je suis tellement dans un état, je suis au bord du malaise. J'ai tellement mal, j'ai tellement besoin de me soulager que je suis au bord du malaise. Il me propose de me cacher derrière sa veste et j'accepte. Il retire sa veste de costard et moi, je suis contre le mur sous un tout petit pont. Je suis accroupie et il colle sa veste contre moi. Il est assez près de moi. Et je lui dis en fait je peux pas faire ça.

Je le regarde, c'est impossible, je ne peux pas faire ça. Et donc il me dit, mais il n'y a pas le choix en fait, vous êtes trop mal, allez-y, allez-y. Et en fait, de toute façon... L'envie est telle qu'en effet, là au point où j'en suis, je n'ai pas d'autre option. Ce qui est très étrange, c'est qu'il me regarde dans les yeux. Il ne détourne pas spécialement le regard.

Mais pas à sa veste en étant le plus éloigné de moi. Mais sur le coup, je n'y prête pas trop attention parce que je suis dans un tel état de confusion que je ne fais pas attention à ça. Et voilà, je suis gênée et humiliée, en fait. Je pense que c'est le mot qui convient, même si sur le moment, ce n'est pas forcément ce mot-là qui me vient à l'esprit parce que je n'ai pas du tout le recul. Mais il y a cette sensation de gêne terrible.

Alors que j'essaye, évidemment, comme on peut faire dans un moment comme ça, je le lui dis, je lui dis que je suis terriblement gênée, etc. Il me touche l'épaule, il me dit qu'il ne faut pas, qu'il n'y a pas de... Il n'y a pas de souci. Puis que l'entretien, quoi qu'il en soit, se déroule bien. Et qu'outre ce problème technique, il n'y a vraiment aucun problème. Il est rassurant d'une certaine façon.

En tout cas, il se veut rassurant. On reprend le chemin vers l'institution. Et je suis toujours très, très confuse.

L'après-entretien: choc et secret

J'ai l'impression de ne pas être vraiment dans mon état normal. C'est très particulier comme sensation. Puis j'ai la robe mouillée, j'espère que ça ne se voit pas. C'est le scénario catastrophe et je me dis, il n'y a qu'à moi qu'il peut arriver un truc pareil. Je passe un entretien avec le directeur des ressources humaines du ministère de la Culture et il me prend une envie.

Puis c'est irrépressible. C'est pas possible, quoi. C'est un film. Ma vie est un sketch. Vraiment, en fait, c'est un peu cette sensation aussi. d'absurdité, de me dire que ce n'est pas la vraie vie. Ça ne peut arriver à personne, un truc pareil. En fait, on se quitte. Je salue Christian Haine. Je reprends le chemin vers ma voiture pour retourner chez l'ami qui m'héberge. Avant de démarrer, j'appelle mon compagnon.

Et en fait, il me demande alors comment s'est passé ton entretien et je fous en larmes. Ça, ma réaction première, c'est celle-là, je fous en larmes. Et il me dit, raconte-moi, explique-moi, qu'est-ce qui s'est passé ? Et je lui dis « Tu devineras jamais, jamais ce qui m'est arrivé. » Et donc péniblement, je lui raconte ce qui s'est passé. Mais je ne lui dis pas.

que je me suis urinée dessus. Même à mon compagnon. Je n'ose pas dire ça, en fait, tellement j'ai honte. Et il éclate de rire, en fait. Et puis, il me dit... Il n'y a qu'à toi qu'il peut arriver un truc pareil. Finalement, ça donne un peu raison aux pensées que j'ai à ce moment-là. Je ne sais pas si ça m'aide à dédramatiser, peut-être pas tout de suite, mais finalement, c'est ce qui assez rapidement se passe. Et puis, il me dit aussi...

Mais tu sais, cet homme, il va se souvenir de toi comme d'aucune autre ou d'aucun autre candidat. À l'avenir, même si tu n'as pas ce boulot, tu pourras même peut-être lui demander des services ou ce genre de choses. Ne vois pas ça comme quelque chose d'handicapant. Au contraire, vraiment, c'est pas grave. Il essaye de dédramatiser aussi un peu ce qui s'est passé. Donc je reprends ma voiture, j'arrive chez mon ami et je...

Je lui fais signe de loin, je vais tout de suite à la salle de bain me changer et prendre une douche. Et donc à cet ami qui m'héberge, je ne lui dis pas non plus le pire de ce qui est arrivé ce jour-là. Je lui raconte un peu tellement... Je ne sais pas si du coup je lui raconte, je ne me souviens plus si je lui raconte presque en riant ce qui s'est passé, mais je pense que le rire est là pour masquer aussi beaucoup la gêne et en effet dédramatiser cet accident.

Et puis ensuite, l'après-midi, je reprends ma voiture pour rentrer chez moi et récupérer mon petit bébé.

La vérité éclate: agression préméditée

Alors après cet entretien, je reprends le cours de ma vie, je m'occupe de ma fille, je travaille un petit peu en tant qu'indépendante, toujours dans le domaine de la culture, et puis je n'ai pas de nouvelles. de ce possible poste. Je me renseigne un peu auprès de personnes dans l'institution que je connais.

Et on me dit que ça avance, mais que ça ne va pas aussi vite, que ce n'est pas encore fait, que ça va prendre encore un peu de temps, que tout ça a été en réflexion. Donc, je n'ai pas spécialement de nouvelles. En revanche, Christian N m'écrit le jour de mon anniversaire sur LinkedIn pour me souhaiter un joyeux anniversaire. Et poliment, je réponds. Merci. Enfin, voilà, mais ça reste très, très laconique.

En juillet 2019, à la demande de la police judiciaire, après un premier échange téléphonique avec la brigadière, je vais donc à Paris pour rencontrer cette personne au commissariat. Et comprendre un peu ce qu'on va m'annoncer. Elle m'a juste dit au téléphone, en fait, quand je l'ai appelée, elle m'a demandé si je me...

de Christian Haine, dans quel contexte je l'ai rencontré. Je lui raconte que c'est au cours d'un entretien d'embauche dont je me souviendrai toute ma vie, pour les raisons qu'on connaît maintenant. Elle me dit, écoutez, je ne peux rien vous dire au téléphone. Il y a le secret de l'instruction, mais il faut absolument qu'on se rencontre. Il faut qu'on se rencontre très vite. J'ai des informations importantes à vous communiquer.

Donc je me rends au commissariat pour la rencontrer. Il fait très chaud ce jour-là, c'est un temps caniculaire, étouffant. J'ai là encore fait garder mes enfants pour cet aller-retour à Paris très express, du coup très limité dans le temps, où je vais avoir juste le temps d'aller rencontrer cette brigadière. Et elle me reçoit dans son tout petit bureau. Et il y a un côté où, j'ai envie de dire, le film continue, où je continue à me dire tout ça, proche quand même du cinéma, parce que...

un peu dans une série. On se croirait un peu dans Engrenage. Cette brigadière, elle est tatouée. Elle a vraiment un franc de parler. Je ne sais pas, le bureau, l'ambiance, tout ça. Ça me rappelle vraiment cet univers-là. Et puis, elle me demande à nouveau de lui relater les faits, de lui raconter cet entretien dans le détail. Et donc je reprends tout depuis le début, cette candidature spontanée, la marche à l'extérieur, et c'est la première personne.

La toute première personne à qui je révèle que ce jour-là, je n'ai pas pu me retenir et que je me suis urinée dessus. Ensuite, elle prend note de tout ce que je lui dis. Et elle me dit, je vous expliquerai après. Donc je passe vraiment tout ce temps à raconter, relater les faits, mais sans avoir encore à ce moment-là aucune explication. Et puis à la fin, une fois que j'ai terminé de raconter, elle me dit écoutez, il faut que je vous explique maintenant.

Lorsque vous êtes arrivé le jour de cet entretien, ce monsieur vous a servi une boisson dans laquelle il a glissé un puissant diurétique. Et donc, vous n'êtes responsable de rien. Tout était prémédité et calculé et vous avez été intoxiqué et agressé.

Des centaines de victimes: le procès

C'est vraiment le choc, en fait, à ce moment-là. C'est inimaginable. Ça se semble tellement... Cette histoire est déjà surréaliste, mais là, on atteint quand même des sommets en même temps. Il y a un soulagement, c'est-à-dire que tout ça a une explication, cet entretien. J'y ai toujours repensé, j'ai continué le cours de ma vie, j'ai continué à travailler, ça ne m'a pas empêché.

Mais c'est toujours resté dans un coin de ma tête. Je l'ai raconté à quelques amis, toujours un petit peu sur ce ton ironique, en disant « il n'y a qu'à moi qu'il peut arriver un truc pareil », sans révéler encore une fois ce qui m'était exactement et précisément arrivé. Et puis voilà, j'ai cessé d'y penser, mais c'est toujours resté dans un coin de ma tête. Donc là, j'ai l'explication et l'explication, elle est détonnante. Et puis elle me dit qu'elle a quelque chose à me montrer.

Et là, elle sort un classeur, un énorme classeur blanc. Et elle fait défiler des pages et des pages de photos d'entrejambes et de cuisses de femmes. On voit les jupes, les jambes croisées. Et il y en a des centaines, des centaines et des centaines. Et elle fait défiler, défiler, défiler les pages. Et puis là, elle s'arrête, elle me tend que la soeur et elle me dit « Et là, est-ce que vous vous reconnaissez ? » Et je pense que ça a été le plus gros choc.

Ce moment-là, en fait, de voir que ce monsieur a pris des photos de moi à mon insu. Je portais une robe mi-longue ce jour-là, mais sous la table. Quand il touchait son téléphone, c'était pour me prendre en photo. Donc il a pris, je ne sais plus si c'est 12 ou 16 clichés. Et puis en voyant ce classeur énorme, je comprends que je ne suis pas la seule. Il n'a pas pris uniquement mes jambes en photo.

On est extrêmement nombreuses. Là, elle m'explique que ce monsieur a intoxiqué de nombreuses femmes avec du furosémide, ce médicament. qu'il a pris donc évidemment quantité de photos et qu'il tenait aussi, elle me révèle ce jour-là, qu'il tenait aussi un tableau, un tableau qu'il appelait « expérience » et dans lequel il consignait l'heure d'administration du médicament.

Le temps des faits et la façon dont la victime, je peux dire le mot victime maintenant, la victime s'en sortait finalement. Alors moi, je n'apparais pas dans ce tableau. Elle me dit que je fais partie. entre guillemets, des chanceuses. Je ne suis pas dans ce tableau. Apparemment, c'est assez traumatisant ce qui est consigné là-dedans. Mais c'est vrai qu'elle me demande aussi à ce moment-là...

quand elle déroule un peu le fil de ses questions, si j'avais connaissance que Christian N m'avait convoqué pour un entretien en vue de mener une expérience. Voilà. Et donc, je... Je lui explique que bien évidemment, non, je n'étais absolument pas au courant que j'étais un cobaye pour ce monsieur. Donc elle me demande si je veux porter plainte et je n'hésite pas.

Une seule seconde. Pour moi, c'est évident qu'il faut porter plainte. Elle me dit que nous sommes une cinquantaine de plaignantes à ce moment-là, mais qu'il y a beaucoup. plus de victimes. Elle me dit que cette affaire va faire quand même un grand bruit médiatique, puisque ça concerne une institution qui dépend de l'État, etc. Et puis un énarque, une personne qui quand même occupait une fonction.

Et il y a aussi une question d'abus de pouvoir. C'est-à-dire que quand on se présente à un entretien comme celui-là... C'est mon cas et c'est le cas de celui des autres victimes. On est quand même dans une position déjà un peu particulière. On est en demande d'emploi, on cherche un emploi, on veut donner, montrer le meilleur de soi. Et donc l'interlocuteur qu'on a en face a une responsabilité aussi par rapport à ça. Et donc voilà, ce monsieur est poursuivi pour des faits de...

D'intoxication, agression sexuelle, abus de confiance, abus de pouvoir. Donc il a été révoqué de la fonction publique. Et au moment où je passe ce... Cet entretien avec la brigadière, elle me dit qu'à l'heure où elle m'interroge, en revanche, il travaille dans le privé, il a une activité en parallèle.

Le chemin vers la guérison et la justice

et qu'ils ne l'ont pas encore appréhendé, mais que ça ne saurait tarder. Je repars chez cette brigadière après avoir porté plainte complètement sonnée. C'est vraiment la sensation que j'ai, quoi, je suis... à la fois abasourdie et choquée et sonnée. Je crois que c'est le mot. J'ai du mal à comprendre et à réaliser ce qui s'est passé.

de me dire qu'en fait je suis tombée quand même entre les mains d'un malade, pour dire les choses à un moment. Il se trouve aussi qu'il y a déjà eu un premier article qui était sorti sur cette affaire, mais que j'ignorais complètement. Et je l'ai lu par après. Donc c'est là que j'apprends que ce monsieur travaillait déjà depuis une dizaine d'années. et qu'il avait un surnom, qui était le photographe, et qu'il y avait quand même des soupçons sur sa personne. Alors de là, imaginez.

qu'il glissait des diurétiques dans le café des jeunes femmes qui venaient passer des entretiens avec lui. Ça, je pense que c'est tellement inimaginable que je peux tout à fait comprendre que ses collègues ou les personnes qui l'entouraient n'aient pas... n'ait pas pris la mesure. Mais néanmoins, il y a eu des alertes et ce surnom n'est pas de nulle part. Tout le monde, à minima, savait qu'il prenait ses photos.

Je rentre chez moi et je réalise assez rapidement qu'il n'y a pas vraiment de suivi qui m'est proposé. J'ai porté plainte, mais... Je dois aller rencontrer une unité médico-psychologique, ce que je n'ai d'ailleurs pas encore fait, que je dois faire prochainement, pour évaluer le préjudice subi. Mais ce n'est pas vraiment un suivi. En fait, c'est pour verser au dossier dans le cas du procès qui aura lieu. Et je me retrouve vraiment seule. Seule et puis...

Entre le moment où j'ai passé cet entretien en 2016, le moment où je reçois ce courrier en 2019. Le temps a passé. Ma vie a pris un tour différent. Je me suis séparée du père de mes enfants. C'est une période très compliquée et difficile. Et je ne sais pas quoi faire avec ça, en fait. Je me retrouve avec cette histoire sur les bras. Oui, je peux en parler à des amis, mais en fait, c'est pas...

Je me rends compte qu'il y a quand même un traumatisme quand on réalise qu'on a été abusé comme ça, intoxiqué. En plus, ce que m'a dit aussi la brigadière, c'est que quand je lui... Et expliquer qu'au moment des faits, j'étais jeune maman. Elle m'a dit aussitôt, est-ce que vous allaitiez ? Ce qui n'était pas le cas. Et en fait, heureusement, parce que ça aurait pu mettre la vie de ma fille.

Il y a eu d'autres articles de presse, des enquêtes plus longues, où j'ai découvert aussi vraiment plus tous les ressorts de cette histoire, où en fait nous sommes plus de 200 victimes, ce qui est énorme. Je me dis qu'il faut que je trouve un avocat pour me représenter. Je me mets en quête d'un avocat, mais je suis dans une situation personnelle, financière très compliquée à ce moment-là. Mes revenus ne me permettent pas de faire appel à l'aide juridictionnelle.

Mais pour autant, j'ai rencontré des problèmes financiers très passagers, mais qui ne me permettent pas du tout de payer des frais d'avocat à ce moment-là et de m'engager là-dedans. Donc, je ne sais pas du tout comment faire. Je me dis que je vais aller... essayer de trouver une association pour déjà être entendue un petit peu, être un peu moins isolée, expliquer mon cas et puis voir juridiquement ce que je peux faire.

Et là, je vais en voir plusieurs. J'ai du mal à trouver une écoute par rapport à cette histoire. Il y a une association dans laquelle je me rends. En fait, il n'y a même pas de couloir ou de séparation entre le lieu où on raconte son histoire et les lieux où les autres victimes de violences faites aux femmes attendent. Donc, on entend les parcours et les histoires des autres.

Et ça, ça me rebute un petit peu. Je ne me sens pas du tout de continuer. Et puis voilà, je rencontre une assistante sociale. Je lui fais part des problèmes que je rencontre à ce moment-là. Et puis, dans un moment de confiance, je lui raconte cette histoire. Je lui explique que je suis victime de ce monsieur, ce qui m'est arrivé et de l'empathie.

Elle a de l'empathie, elle est très à l'écoute. Et elle me dit, écoutez, moi, je connais une association qui peut vous aider, qui est professionnelle, qui vraiment vous proposera un vrai accompagnement. Je reprends un petit peu espoir et je me rends à cette association. Et en effet, là, je trouve un avocat qui est prêt à me représenter gracieusement. Ça existe encore. Et puis, on me propose une aide psychologique aussi. Donc, je vois un thérapeute et il se trouve que...

Tout ça, avec du recul, m'amène à réfléchir aussi beaucoup à la question de qu'est-ce que c'est qu'être une victime, à la vulnérabilité. C'est-à-dire que... Ayant des enfants, je me dis, évidemment, on les sensibilise, on les interpelle, nos enfants, sur « faites attention », etc. Mais là, être...

drogué entre guillemets au cours d'un entretien d'embauche. Ça veut dire en fait que la violence, elle peut survenir partout, n'importe quand, de n'importe qui. Et que même en étant vigilant, voire hyper vigilant. En fait, on ne peut absolument pas se protéger de tout. Et c'est très dur d'accepter ça, en fait. Et c'est très dur d'accepter ça pour moi en tant que maman aussi.

Au-delà de ça, ça m'amène à réfléchir plus largement sur la question des violences intrafamiliales ou des violences faites aux femmes, puisqu'il se trouve que j'ai aussi un passif par rapport à ça. abusé dans mon enfance par un de mes frères. Et je n'ai jamais porté plainte. Et en fait, en regardant cette histoire aujourd'hui, je me dis dans un cas, la police m'a retrouvée, m'a expliqué que j'étais une victime.

Le chemin est long, n'a pas été évident pour trouver l'écoute, les ressorts nécessaires. Il y a encore beaucoup de zones d'ombre. J'ai beaucoup de colère aussi par rapport à cette histoire. Mais néanmoins, il va y avoir un procès. Et je vais être reconnue en tant que victime. Or, je n'ai jamais porté plainte contre mon frère. Et cette histoire familiale était connue.

Tout ça, ça m'interpelle beaucoup. Les réflexions que j'ai aujourd'hui, elles se situent là, dans cette zone-là, entre le passé et le présent, cette question de la vulnérabilité. Vous venez d'écouter le 112ème épisode de Transfer. Cette histoire a été recueillie par Alexandre Kaufmann. Il a été produit et réalisé par Slake.fr sous la direction de Christophe Caron et Benjamin Septemours avec Sarah Koskiewicz et Aurélie Rodriguez.

La musique a été composée par Arnaud Denzler. Retrouvez tous les épisodes de transfert sur slate.fr ou sur votre application de podcast préférée.

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