¶ Intro / Opening
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Des écoles cloisonnées où les parents ne savent pas toujours ce qu'il se passe derrière les murs. Pour les parents de Asilis, ce qui prime, c'est la rigueur, l'exigence et un excellent niveau scolaire. Dès son plus jeune âge et comme le veut la tradition familiale, elle va faire sa scolarité chez les bonnes sœurs. Mais l'odeur de l'encens et des cierges ne cache pas longtemps les relents de la violence. Vous écoutez Transfert.
Ce témoignage a été recueilli par Mandy Lebourg. Attention, cet épisode aborde des sujets sensibles. Si vous voulez en savoir plus, retrouvez tous les détails dans la description de l'épisode.
¶ L'Atmosphère de l'École et la Cantine
En 1982, j'ai 6 ans, je suis une petite fille très secrète, très discrète, dans mes imaginaires, dans mes lectures, un petit peu anxieuse aussi. Je rentre en CP dans une école catholique parce que c'est de tradition familiale. C'est une école qui est connue, voire réputée aussi, par rapport à l'enseignement qui est fait. Alors dans la famille, tout le monde est baptisé communier, mais ce n'est pas un sujet où...
n'assiste pas aux fêtes catholiques, où on ne va pas à la messe. C'est quelque chose de l'ordre de plus de la tradition en vérité que de la confession catholique en fait. L'école m'impressionne tout de suite parce qu'elle est assez grande. Il y a une grande chapelle au fond de la cour. Il y a toutes les coursives où vivent les religieuses. Elle abrite un cloître.
Elle abrite une église. Il y a aussi un très grand parc où il y a un petit coin potager. Donc en fait, c'est comme si un petit peu, il y avait plusieurs dimensions dans une dimension. Il y a la dimension des salles de classe, il y a la dimension de la cour d'école, du préau, et puis il y a la dimension aussi annexe où elles vivent, donc dans ce cloître.
Et le cloître est un espace fermé, puisque c'est des femmes qui ont choisi de ne pas être en rapport avec la société civile. Et elles sont voilées. Les sœurs qui encadrent en revanche la vie scolaire portent une énorme croix autour du cou, mais ne portent pas le voile et sont en contact avec le monde civil, ce qui n'est pas le cas des autres. Il y a une odeur de bois, de cierge, de bougie, d'encens, une odeur d'église un petit peu. Il y a quelque chose un petit peu hors du monde, hors du temps.
J'arrive dans la classe de CP et en fait, la maîtresse a décoré la classe. Elle a recueilli des feuilles de platane dans la cour pour faire une petite décoration d'automne. Il y a presque quelque chose de très créatif dans cette classe qui me parle beaucoup. Donc, je m'y sens bien. Il y a des croix accrochées dans chaque classe au-dessus du tableau. C'est quelque chose que je ne connais pas.
parce que la religion ne fait pas partie de mon quotidien, en tout cas au sein de ma famille. On passe la matinée et dès le midi, on a rendez-vous. à la cantine. La cantine se situe au fond de la cour, à côté de la chapelle, et on doit attendre à l'extérieur en rang serré. Je ne sais pas trop où je suis, en fait. À ce moment-là, je sais qu'on est censé aller manger, mais qu'on est dehors, qu'on doit attendre dans le calme de rentrer un par un.
C'est bizarre, j'ai ce sentiment d'aller presque vers une punition, mais je ne comprends pas pourquoi. Donc voilà, on arrive dans une... qui est un petit espace. Il y a aussi des croix et des signes religieux dans cette cantine. Et là, je comprends qu'on va nous servir des choses qu'on doit manger. Et dès le départ, on nous dit qu'il faut tout manger.
pour que ça se passe bien. La cantine devient un moment douloureux pour moi, parce que la nourriture est assez horrible, qu'on a l'obligation de la manger, et du coup, tout de suite, la première semaine... Je vois bien que si on ne termine pas son assiette, on peut rester puni à la cantine devant son assiette dans le noir pendant un grand moment. Dès la première semaine de cette entrée à l'école,
Et de ces moments dans la cantine, je vois un petit garçon qui est sur une table à côté, qui refuse de manger ce qu'on lui donne parce qu'il n'aime pas. Mais on le force quand même à manger. Le petit garçon mâche sa nourriture et la recrache dans son assiette. Une sœur intervient à ce moment-là et l'oblige à remanger ce qu'il a déjà craché dans son assiette.
Et donc pour moi c'est un moment très angoissant parce que je sais que si je fais la même chose, il va m'arriver aussi la même chose. Donc je suis obligé de manger quelque chose que je n'aime pas, sinon je suis puni. Et sinon, de toute façon, je suis quand même obligé de manger ce que j'ai déjà recraché. Donc la première semaine est douloureuse en fait, parce qu'il m'arrive en fait la même chose, sauf que moi je recrache pas, je vomis dans mon assiette ce que je viens de manger.
Et là, la sœur revient aussi et me demande de remanger ce que j'ai vomi dans mon assiette. Comme on porte des blouses qui ont des poches sur les côtés, je trouve l'astuce. de prendre la nourriture avec mes doigts dans l'assiette et de la cacher au fond de ma poche, ni vue ni connue. Et c'est ce que je fais à Jacques Repas.
Chaque semaine, on a des cours de catéchisme. On nous explique la vie de Jésus, ce qu'il a fait. Et puis on nous raconte qu'il fait un peu des actes assez magiques. C'est quelqu'un qui marche sur l'eau. Je trouve ça assez incroyable et je suis une enfant assez curieuse et tout de suite, je lève le doigt parce que j'ai envie d'en savoir plus sur comment il a pu marcher sur l'eau et tout de suite...
On me dit que les choses sont comme ça et qu'il ne faut pas que je pose des questions. Il y a une sœur principale pour chaque cycle, les sœurs qui encadrent la vie scolaire. Il y a la directrice globale des établissements. La sous-directrice qui va s'occuper des primaires, une autre directrice qui va s'occuper du collège, c'est quelque chose d'extrêmement hiérarchisé. Je vois assez vite qu'il y a des sœurs qui sont très méchantes.
et qui instaurent aussi la peur, et puis quelques-unes qui sont gentilles et rassurantes. La directrice, soeur Jeanne, qui n'est pas très grande, qui a des cheveux... brun, avec un peu de cheveux blancs, qui a un visage assez sévère, avec des yeux noirs assez perçants. Une autre sœur aussi, qui est la seconde, on a assez peur d'elle. Elle est assez menaçante et on sent...
qu'on a intérêt à se tenir à carreau. Et puis à côté de ça, il y a Sœur Odile, qui a un visage très doux, avec des grands yeux bleus, qui est toujours très souriante, et elle est très très gentille. J'apprends à lire et à écrire très tôt. Et autour de cette année de CP, je commence à tenir un journal intime. Mon journal intime, c'est un petit carnet mignon avec un petit cadenas doré et une petite clé. Et j'aime beaucoup ce journal intime parce que...
Je sais que je vais pouvoir écrire dedans des choses qui sont à moi et que ce petit cadenas et cette petite clé vont les garder secrets.
¶ La Trahison Familiale et la Violence Observée
Avec mes mots à moi, je raconte quelques petites choses et j'écris aussi que je déteste ma mère. C'est un dimanche, c'est un déjeuner familial où il y a mes parents, mon frère, des oncles, des tantes, mes grands-parents. Et je vois ma mère qui est à table et qui en fait a mon journal intime dans ses mains. Elle a ouvert le petit cadenas et puis elle se met à lire ce qu'il y a dedans. Et donc en fait elle montre à toute la famille que je déteste ma mère.
Je me sens trahi, je ne comprends pas ce qui se passe, pourquoi elle fait ça. Ma mère explique qu'elle fait ça parce que je suis une petite fille trop secrète et qu'elle veut savoir, qu'elle veut être au courant. Je me sens trahi et en fait je... Je me dis que je n'ai plus envie d'être dans cette famille, je n'ai plus envie d'être là. Et je me dis que dès que je pourrai, je partirai. Pendant toutes les années de primaire, je reste sous le préau avec mes livres.
Je m'entends bien avec les enfants, mais je n'ai pas de contact particulier avec eux, sauf avec ce petit cercle d'amis, dont Arthur. C'est un petit garçon qui me fait beaucoup rire et qui rit souvent. Avec Arthur, on est dans la même classe chaque année, donc on fait toute notre scolarité de primaire côte à côte dans les classes. Le CM2 est une étape importante dans l'école. On sait depuis longtemps.
Et c'est ce qui compte le plus pour les sœurs, que le CM2, c'est l'année de la communion. C'est aussi à ce moment-là que leurs attitudes changent un petit peu vis-à-vis des petites filles, qu'elles sont attentives d'une drôle de manière. Un jour, je vois une petite fille qui est sur un petit escalier, et au bout de cet escalier, en fait, sur la rambarde.
Il y a ces boules un petit peu métalliques qui sont là, en protection, et elle s'amuse à glisser sur la rambarde. Et comme elle est à Califourchon sur la rambarde, ça vient lui cogner à peu près. au niveau du pubis. Elle ne pleure pas, elle ne crie pas. Et on est plusieurs à voir ça. Et on voit des sœurs qui arrivent et on comprend tout de suite qu'elles l'emmènent à l'infirmerie.
Une fois en sortant de l'école, je vois une grande, une élève du collège à côté sortir et aller faire un bisou à un garçon. Et quelques jours plus tard, j'apprends qu'elle a aussi été à l'infirmerie. Et je comprends en fait à ce moment-là que tout peut être aussi prétexte à les emmener à l'infirmerie. Quand j'ai 12 ans, je rentre en 6e. C'est aussi un peu impressionnant parce qu'on arrive en 6e, mais on voit les grandes de 3e. On est en 1988.
C'est les années rock, les années punk. Et moi, je regarde les grandes parce que même si elles portent une blouse, je vois bien qu'elles sont grandes et je vois bien que... Elles ont déjà un peu, quelque part, un style, même si elles n'ont pas le droit de se coiffer d'une certaine manière. Et bien sûr, pas le droit de faire apparaître des bijoux, du maquillage. Mais je vois bien qu'elles sont quand même un petit peu rebelles.
Je vois bien qu'elle s'accroche avec certaines sœurs et que sur certaines situations, c'est un peu tendu. Et je les admire aussi beaucoup parce que je vois qu'il y en a certaines qui ne se laissent pas faire. Et ça, j'aime bien voir ça.
On est dans la cour, je vois deux filles de troisième un peu rebelles que je regarde toujours un petit peu du coin de l'œil et je vois qu'une soeur se dirige vers l'une d'entre elles et je vois qu'elle la prend et qu'elle la grippe par les vêtements et que dans une main elle tient. de grosses éponges pour effacer sur les tableaux, et je vois qu'elle a ça dans la main, comme si elle voulait lui démaquiller le visage, parce qu'en fait, cette grande a mis juste un petit point de crayon sur un œil.
Et donc je comprends que la sœur a vu qu'elle avait fait un petit point de maquillage et donc elle arrive vers elle, elle se jette sur elle, elle prend le tampon du tableau et elle lui passe sur tout le visage avec un geste. rageur, violent, en lui disant, voilà, comme ça, maintenant, tu vas ressembler vraiment à un clown. Je me dis, à ce moment-là, le maquillage est un danger. Faire un peu différemment, c'est dangereux. Et ça me marque tout de suite beaucoup.
¶ Le Voyage au Ski et l'Agression Sexuelle
En février de l'année suivante, on part dans le Jura pour une semaine au ski. Je suis assez contente parce que Arthur sera là, on va pouvoir... Partir un peu à l'aventure. Donc voilà, tout se passe bien, on est content, on est joyeux et on monte tous dans le train. Donc ce voyage scolaire a pour but aussi. On est censé passer...
La première étoile. Le deuxième jour, on est chaussé de nos skis et on doit monter une petite pente. Il y a un petit tire-fesse qui passe, qui nous emmène jusqu'en haut de la petite pente. Je prends la barre, je me mets dessus. Il y a un mouvement assez rapide, un petit peu du tir-fesse, ce qui fait que je rate un petit peu le premier, puis le deuxième arrive.
Et puis, je l'attrape mal, je le prends assez vite, ce qui fait qu'au moment d'attraper la barre, je me cogne un petit peu le pubis dessus, mais je me fais pas mal. Mais tout de suite, les sœurs... s'inquiètent et me demandent si j'ai mal et tout ça. Moi, je leur dis non, non, il n'y a pas de problème, j'ai pas mal, tout va bien. Elles sont un petit peu insistantes quand même.
J'emprunte le tire-fesse, je monte la pente et puis je vois qu'il y en a certaines qui nous attendent là-haut et que les autres suivent et tout aussi. Mais ce qui fait que quand j'arrive en fait en haut de la pente, elles reviennent à nouveau vers moi.
pour me dire, mais est-ce que t'as mal ? Est-ce que tu t'es fait mal ? Et à nouveau, je leur dis, non, non, mais il y a eu ce petit mouvement un peu brusque, mais non, non, enfin, tout va bien, tout va bien, tout va bien. Et puis, elles sont quand même un petit peu insistantes.
On fait nos petits exercices de ski et puis vient l'heure de rentrer. Il y a deux sœurs qui m'attendent à la sortie du car pour me dire qu'on va quand même vérifier que tout va bien. L'hiver, il fait nuit aussi un petit peu plus tôt. Le temps de rentrer, la nuit commence à tomber. Et donc les autres enfants se dirigent vers leur dortoir pour avoir deux ou trois activités avant de passer à dîner. Mais les sœurs, moi, me conduisent au réfectoire.
Quand on arrive au réfectoire, ce n'est pas encore l'heure de manger, de dîner, il est encore tôt, même s'il fait nuit dehors. Donc le réfectoire est plongé dans le noir, dans le silence, il n'y a que nous. Et là, je vois qu'il y a déjà aussi des sœurs qui sont là.
Elle me dit, est-ce qu'elles se font du souci pour moi ? Est-ce que tout va bien ? Est-ce que je ne me suis pas fait mal ? Et moi, je redis encore que tout va bien, tout ça et tout. Et elle me demande de retirer ma combinaison, de me déshabiller. et de me mettre sur une table du réfectoire. Je suis tétanisé parce que je ne comprends pas ce qui se passe, mais je sais que je vais passer un sale quart d'heure. Je retire ma combinaison, je me déshabille et je m'allonge sur cette table.
Et il y a un très grand silence. Elle me demande d'écarter les jambes et moi je n'y arrive pas parce que je suis terrifié. Donc elle m'attrape les chevilles pour m'écarter les jambes. C'est très bizarre. Je ne sais pas si je suis là, je ne sais pas si je ne suis pas là. Je sens une main, mais en fait, au même moment, je ferme les yeux et puis je me dis que je vais aller attraper des nuages.
Je vais m'évader. J'aime beaucoup les nuages. Parce que les nuages, c'est doux, c'est haut. Et j'ai envie de m'envoler vers les nuages. Et j'y arrive. Je ne sais pas combien de temps je suis partie dans les nuages. Je suis montée vers les nuages et puis j'ai vu les grands pins et les sapins et la neige de haut. Puis voilà, je suis ailleurs.
Je comprends qu'elles ont fini. Je redescends très brutalement de mes nuages, comme si je réintégrais mon corps, comme si je redescendais sur cette table dans ce réfectoire. Il y a toujours un grand silence, il y a toujours l'obscurité de la pièce.
¶ Honte, Humiliation Publique et Vengeance
me demandent de me rhabiller elles me disent que tout va bien et je remonte la fermeture éclair de ma combinaison et je suis complètement perdu et je ressors du réfectoire Je me sens honteuse, comme si j'avais fait une énorme bêtise, comme si j'avais été punie de quelque chose. Je sais que ce n'est pas normal ce que je viens de vivre, mais je sais que si je le raconte, personne ne me croira.
Je me sens très très seul. Et quand je ressors du réfectoire, il fait nuit. Et il y a les réverbères qui sont un petit peu oranges et qui diffusent une lumière orange sur la neige. Et c'est comme si la neige prenait feu. Et je suis toute seule. Les autres enfants ne sont pas là. Et c'est à ce moment-là que je croise Arthur. Et Arthur me dit « Mais tu fais là, t'étais où ? »
Je suis tellement contente de le voir. Il me donne la main. Je sens sa main dans la mienne. Avec lui, je suis rassurée, je suis réconfortée, comme si avec lui, il ne pouvait rien m'arriver. Je lui dis que les sœurs sont vraiment toutes des salopes. À 19h, c'est l'heure du dîner, donc on va tous au réfectoire. C'est assez bizarre d'y retourner après, comme si tout avait changé. Et donc, voilà, on...
On retourne tous s'installer sur la grande table où on dîne tous les soirs ensemble et avec les sœurs aussi qui dînent à la même table. Et ce soir-là, il y a une prise de parole. Il y a une sœur qui prend la parole. Donc elle demande le silence. On se tait. pour parler un petit peu de ce voyage de classe de neige. Ça dure pas très très longtemps, et puis tout d'un coup elle se tourne vers moi, elle pointe son doigt vers moi.
Et là, en fait, devant tous les élèves, elle dit que le seul problème, c'est moi. Et là, en fait, elle me dit que je suis qu'une fumiste, que je n'aurai jamais mon étoile. que je suis incapable. J'ai intérêt, dans les jours qui vont suivre, de me ressaisir, de faire les choses bien, en tout cas mieux. et de mieux me tenir, et moi je ne comprends pas, parce qu'il n'y a aucun souci en particulier. Tous les yeux sont arrivés vers moi, et c'est très humiliant, et j'ai envie de...
de creuser un trou pour me mettre dedans. Je suis pétrifié, je suis pétrifié. Je n'ai pas fait de bêtises, j'ai écouté les consignes. Ce qu'elle dit, ce n'est pas vrai, c'est du mensonge. C'est loin de tout ce qu'elle nous a...
toujours soi-disant appris de jamais être dans le mensonge, de toujours être dans la vérité. Et là, je me rends compte qu'avec Amand, je suis révolté parce que c'est injuste. Et je me dis qu'ils vont bien voir ce qu'ils vont voir. Donc à la fin de la semaine, c'est le jour de l'examen de la première étoile. Les conditions ne sont pas super favorables parce qu'il y a de la neige qui tombe, ce qui rend la petite pente qu'on doit traverser en slalom un petit peu glissante, tout ça et tout.
Rien de dangereux en l'occurrence. Donc l'examen est maintenu. Je mélange, je fais mon slalom. J'arrive avec un freinage qui lance un petit peu de neige comme ça autour. tout nickel, parfait, et là je me dis, voilà, et ça c'est pour moi. Je suis une des rares à avoir ma première étoile, et je suis contente, parce que j'ai ma revanche.
¶ La Rébellion de l'Adolescence et le Départ
Depuis la sixième, on n'a plus l'obligation de porter un uniforme. Donc les règles sont très strictes sur les habillements. Pas de jute courte, pas de choses échancrées. Et donc, un matin, j'arrive à l'école avec un body noir qui n'est pas spécialement échancré. Il y a juste un col V qui n'est pas très, très profond, mais qui n'est pas un col rond qui nous en sert au niveau du col.
Et au moment de la récréation, une sœur traverse la cour, elle vient à ma rencontre et me dit mais qu'est-ce que tu portes là ? Qu'est-ce que c'est ce vêtement ? Elle m'empoigne les cheveux et commence à me traiter de traîner. Je n'ai pas le sentiment d'avoir fait quelque chose d'interdit. J'ai 16 ans, je ne me laisse plus trop faire non plus. Donc je l'écarte d'un grand mouvement de bras. Et c'est à ce moment-là que je me dis que voilà.
En fait, il est temps que les choses s'arrêtent dans cette école et que je sors de là. Je me rends compte que les valeurs... de respect d'amour de douceur sont des valeurs qui ne sont absolument pas respectées moi je vois de la maltraitance je vois de la violence Je vois en fait qu'elles ne se conduisent absolument pas comme elles nous demandent de nous conduire et qu'en fait elles n'incarnent pas ce qu'elles prônent. Je vois du mal, je vois du vice, je vois du mensonge.
Donc ça me donne la rage, ça me donne envie de me rebeller et ça n'a en fait aucun sens. Je ne me vois pas raconter tout ce que je subis chez les sœurs à mes parents dans le sens où ça devient quelque chose de... presque de tellement commun que ça en devient anecdotique. Et ensuite, la relation que j'ai avec mes parents n'est pas basée sur de la communication et sur de la confiance. Ça ne sert à rien. Je sais qu'on ne m'écoutera pas. Je sais que ça va me créer des problèmes.
Bien sûr, il y a des choses que je peux dire, tout ça et tout, mais de toute façon, elles sont toujours plus ou moins balayées par mes parents, dans le sens où je suis dans une institution catholique respectable. où les choses sont comme ça, où il faut respecter les règles et où de toute façon on ne remet pas en cause l'autorité. Les adultes ont toujours raison, les enfants doivent se taire et obéir, point barre. Puis les années passent.
Après le collège, il y a le lycée, il y a le moment du bac que j'obtiens. Et le soir de l'obtention de mon bac, je décide de partir de chez mes parents et je décide de quitter la vie scolaire. J'ai attendu ce moment toute mon enfance, de sortir de ce système familial, de ce système scolaire. Je sais que si je pars chez mes parents, il va falloir que je me débrouille. Je ne me suis jamais senti bien chez mes parents.
J'ai mes idées sur les choses, je les expose. Je me rends bien compte que ça ne plaît pas du tout. Je ne rentre pas dans le précaré qu'on m'a donné. C'est-à-dire que moi, je suis destiné, en tant que fille, en tant que femme, à me tenir à carreau, à obéir, à suivre les injonctions, et que ma voie est toute tracée. Et ma voie toute tracée, c'est de devenir mère.
Et moi, ce n'est pas du tout comme ça qu'en réalité je vois ma vie. J'ai une énorme envie de liberté, d'avoir un chez-moi où je me sens en sécurité, où ma chambre n'est pas fouillée constamment. où je reçois pas de bave dans la gueule parce que j'ai des idées qui sont contraires à celles de mes parents.
Donc en fait, toute cette violence, qu'elle soit scolaire, qu'elle soit familiale, qu'elle soit parentale, de vouloir me faire rentrer dans une petite case, de décider pour moi quel sera mon avenir et mon futur. Il n'en est pas question une seconde. Et la seule solution, c'est la fuite. Et puis, je sais ce que je veux faire. Je veux vivre à Paris. Je veux écrire dans ma vie. Et donc, le soir de mon bac, quelqu'un va venir me chercher.
avec un camion en bas pour charger mes cartons. Et donc mes parents me disent « Ok, t'es majeur, on peut rien dire, mais à partir du moment où tu quittes ici, si jamais t'arrives quoi que ce soit... » Si jamais t'as un problème dans la vie, on sera pas là. J'obtiens ma carte de presse à 23 ans.
¶ Vie Adulte et Révélations Difficiles
Parce que je commence à faire des petits sujets. J'ai du travail, tout se passe bien. Ma vie professionnelle, elle est intense, parce qu'en fait, à travers ce métier, je rencontre beaucoup de gens, je découvre beaucoup de choses, j'apprends énormément de choses. Tout autour de moi brille, pétille et scintille.
Et c'est une réalité de ma vie. Et à côté de ça, je suis en couple depuis l'âge de mes 20 ans. Et là, c'est aussi une toute autre réalité. Je vis des choses extrêmement violentes dans mon couple. Il suffit d'un rien pour que tout d'un coup, ça soit un pétage de plomb monstrueux. Je me rends compte quand même que je vais vraiment de plus en plus mal et qu'il va falloir que je me sorte de cette situation pour sauver ma peau.
Le jour de mes 30 ans, c'est la goutte d'eau. Ça fait déjà dix ans qu'on est ensemble. Le quotidien devient de plus en plus difficile et ma mère m'appelle ce jour-là pour me souhaiter mon anniversaire. Elle amorce le fait que j'ai 30 ans. que je ne suis pas mariée, que je n'ai pas d'enfant, et que, en fait, je ne vaux rien. Mes jambes se dérobent sous moi, je m'effondre, j'ai l'impression que je vais devenir folle, en fait.
Et donc là, je décide d'entamer un chemin thérapeutique. J'arrive dans le bureau d'un psy, j'arrive en thérapie pour évoquer tout ce qui se passe en tout cas dans mon présent et dans mon réel de tout ça. Et je n'ouvre pas la boîte de Pandore de l'enfance. Je sais que j'y viendrai plus tard. Mais pour l'instant, l'urgence, c'est de me remettre debout et de sortir de cette situation.
Six mois plus tard, après avoir commencé ma thérapie, j'arrête cette relation. J'ai 35 ans, ça fait 5 ans que je suis en thérapie. On déjeune à midi tous les quatre avec mon frère et mes parents. Ma mère dit qu'on a eu beaucoup de chance d'avoir été dans cette école. Et là, moi, quand elle me dit ça, il y a un espèce de déclic qui se fait.
Et où tout d'un coup, ma parole me dépasse. Je leur dis « Non mais attendez, en fait, moi dans cette école, on a vécu des violences et j'ai été agressée sexuellement. » Et ça sort tout seul. Il y a un grand silence et ma mère me regarde. Elle me dit bon ça suffit, j'appelle les flics. On se regarde avec mon frère, on est complètement interloqué parce que là en fait on ne comprend pas ce qui se passe.
Pourquoi tout d'un coup, elle voudrait me défendre et appeler les filles ? Donc je lui dis, je pense que les sœurs sont déjà mortes, donc en fait, ce n'est pas la peine. Elle me regarde et me dit, non, non, mais c'est le bruit des mobilettes dehors, c'est infernal, je ne supporte plus.
C'est tellement absurde, c'est tellement fou. Et là, on se regarde de nouveau avec mon frère. On a cet énorme fou rire presque de nervosité, de lâchage et quelque part presque rassuré de se dire non, non, mais en fait, elle est bien normale. Elle n'en a strictement rien à faire. Elle ne veut rien entendre. Et on reprend une discussion sur un autre sujet. Et je ne suis même pas ni étonné, ni choqué, en vérité.
L'affaire du diocèse de Lyon éclate en 2016. Et là, tout d'un coup, je me dis, tiens, voilà, la parole est en train de se libérer. Je suis horrifié. On n'est pas non plus sur les mêmes choses. En tout cas, moi, avec les sœurs, j'ai le sentiment qu'on est dans une zone beaucoup plus grise, avec des contours extrêmement incertains. Mais j'entends cette histoire sortir et je pleure.
Parce que c'est terrible et que je vois que ces enfants-là ont ce courage admirable de pouvoir prendre la parole, mais que derrière, niveau soutien, y compris au sein de leur même famille, en fait... C'est aussi un peu la même chose, mais tout ça commence à me faire comprendre qu'il y a des choses qui sont en train de sortir et que c'est nécessaire. Entre 35 et 40 ans, en tout cas, il y a une chose qui est sûre pour moi, c'est que je...
Je ne veux pas être dans les registres de tout ça. Je respecte les croyances de chacun sans aucun problème. En ce qui me concerne, J'ai envie de me désabonner de ce genre de choses. Je ne veux pas être dans le registre. Je ne veux plus appartenir à tout ça. Je ne veux pas que mon nom soit dedans. Parce que là, je considère en fait que...
J'ai pas eu le choix, on m'a pas demandé mon avis, pas demandé mon consentement là-dessus, c'est un fait, mais moi je veux avoir cette liberté en tout cas de pouvoir me situer là où j'ai envie d'être. Et donc je passe un premier appel pour me renseigner sur comment on se fait débaptiser. Je ne sais pas, il y a une lettre à envoyer avec un accusé de réception. Comment on fait ? En fait, je tombe sur quelqu'un du diocèse qui me dit que ce que je suis en train de faire, c'est extrêmement grave.
Et là, je leur dis non, non, mais en fait, ce n'est pas extrêmement grave. Je vous demande comment faire. C'est mon droit. Donc, s'en suit une conversation tendue parce qu'en face, je suis confronté en fait à quelqu'un. qui n'entend absolument pas ma demande, qui n'a visiblement aucune volonté d'y répondre, et qui me répond sèchement que c'est grave de faire ça. Vous savez que si vous mourrez, vous ne pourrez pas avoir de cérémonie dans une église.
Je leur dis, mais ma demande, elle n'est pas là-dessus. Ma demande, elle est comment on fait là ? Qu'est-ce que je dois vous faire parvenir ? Et donc la personne me dit que je suis en fait en train de me radicaliser. Devant leur refus de répondre à ma demande, je leur dis que j'ai été agressée sexuellement par des sœurs. Et je leur dis que c'est là la raison pour laquelle je ne veux plus être sur leur registre. Parce que je ne veux pas appartenir à cette communauté.
Et là, il y a un gros silence qui se fait. On me dit que je raconte aussi peut-être des salades. Je garde mon calme. pour essayer de rester la plus correcte et la plus respectueuse possible, et surtout obtenir les informations que je veux obtenir. Mais il y a une colère, une colère qui monte en moi. toujours, encore, une fois, ça me confronte à nouveau à ce fait de ne pas être entendu, de ne pas être écouté, de ne pas pouvoir être libre, moi, adulte, de faire ça.
et d'avoir quelqu'un au bout qui est en train de me dire que je suis en train de me radicaliser, voire que je suis une hérétique, mais on est où ? Donc j'écris cette lettre avec avis de recommandé, à laquelle on est censé quand même répondre comme quoi ma demande a été actée. Lettre morte. Je réitère encore ma demande par écrit. Je n'ai pas de retour, je n'ai pas de réponse.
Donc je me dis, bon, peut-être que ça s'est fait. Enfin voilà, je suis dans une zone de flou et en face, j'ai aucun retour, aucune réponse en vérité. C'est symbolique pour moi parce que c'est déjà un grand premier pas. C'est-à-dire que là, il y a une mise en action.
J'ai une volonté très très forte de mettre les choses à plat, de me désengager de tout ça. Et donc au final, je me dis, je n'ai pas de réponse de leur part. Finalement, ce n'est pas si grave que ça, parce que le grand pas, en fait, je viens de le faire. Et en fait... c'est avec ce coup de téléphone que finalement je parle de cette agression sexuelle. Qu'ils me gardent sur l'enregistre ou pas, moi je sais ce qui s'est passé, je vois l'accueil qu'on me réserve et donc au final je m'en fiche.
¶ L'Écho des Violences et la Parole
Mais pour moi, l'important, il est là. C'est que la prise de parole commence à ce moment-là. On est en 2025. J'ai 49 ans. L'affaire Betaram explose. Et là, ça me fout droit. Et je vomis. J'entends ces histoires, j'entends ces témoignages. Je suis en empathie totale, même si je ne sais pas ce qu'ils ont vécu. C'est affreux, ça refait monter beaucoup de choses, je fais beaucoup de cauchemars.
Je vois à travers tout ça quelque chose de vraiment systémique par rapport à ces institutions, systémique par rapport à ces familles. Et je suis très admirative de ces prises de parole extrêmement courageuses. Pour se reconstruire, il y a un moment, on a besoin d'être entendu. On a besoin d'être cru. Je n'ai jamais entendu parler d'histoire, de sœurs. Comme si leur violence n'existait pas. Est-ce que c'est parce que leur violence est plus douce ou plus insidieuse ou plus tapie ?
Je vais sur Facebook pour essayer de trouver la page de l'école dans laquelle j'ai été et de voir si peut-être un témoignage, il y a quelque chose. Et donc j'écume les posts et les pages et les pages et les pages. En me disant ce que j'ai vécu, je ne peux pas avoir été la seule à l'avoir vécu. Est-ce qu'il y a eu des résurgences quelque part ?
Et donc je regarde et puis les choses ne sont pas dites mais à travers certaines prises de parole sous des photos, sous des posts, etc. Je vois beaucoup d'anciens ou de très anciens de ces écoles-là qui parlent quand même de choses un peu anormales. qui se sont passées. Ce que je lis à ce moment-là, c'est « Oui, mais c'était une autre époque ».
Donc, je n'ai pas grand-chose en vérité. Je n'ai pas quelqu'un qui fait un témoignage qui me permette de cheminer ou en tout cas trouver d'autres personnes qui pourraient être susceptibles de témoigner. Je vois un message passer d'un professeur que je ne connais pas. qui était plus dans cette école au moment des années 90, qui dit qu'il a vu et assisté des choses qui sont graves et qu'un jour, il prendra la parole. J'envoie un message à ce professeur.
En lui disant que s'il faut parler, c'est maintenant. Que j'ai vécu des choses graves dans cet établissement. Que j'ai du mal à croire que je suis la seule. Ça fait six mois. Je n'ai pas eu de réponse. Donc j'ai bientôt 50 ans. Cette histoire est toujours en moi. Aujourd'hui, je suis incapable de rentrer dans une église ou une chapelle, alors que j'adore l'architecture gothique. Mais parce que les odeurs me rappellent tout le temps. Les odeurs...
qui m'ont entourée dans mon enfance, et ça me pétrifie. L'été dernier, j'ai coupé les ponts avec ma mère. On s'est retrouvés, un déjeuner dominical. Et puis elle a encore une fois sorti cette phrase comme quoi on avait eu beaucoup de chance d'avoir été dans cette école. J'ai redit qu'il s'était passé des choses graves en fait, que j'avais vécu des choses graves dans cette école et que je ne pouvais pas entendre ça.
Elle est rentrée dans des paroles très violentes en me traitant de menteuse, de fouteuse de merde. Cet épisode a été décisif pour moi parce que je ne veux plus jamais entendre que j'ai eu de la chance et je ne veux plus jamais entendre. que je suis une menteuse et une fouteuse de merde. Je me dis qu'il a fallu beaucoup de temps pour essayer de prendre la parole, parce que je pensais que je pouvais dépasser ça, et en fait non. Et cette prise de parole est cruciale.
Ou de me dire de finalement ce qui s'est passé pour moi, c'est pas si grave que ça. Alors qu'en fait si, c'est grave ce qui s'est passé. Parce que vivre ça enfant, ça détermine beaucoup de choses après, dans votre futur. Aujourd'hui je suis contente et je suis fière de moi. Parce que tout chemin parcouru, tout ce silence, toute cette douleur, je l'ai accepté. C'est mon histoire. Et finalement, que l'on traite de menteuse ou de quoi, c'est pas mon problème.
Mon problème, quelque part, il a commencé à être résolu à partir du moment où j'ai pu m'exprimer, où j'ai pu dire les choses. Et il y a eu beaucoup d'amour par rapport à tout ça. J'ai eu beaucoup de soutien. Et ça, c'est magnifique. Vous venez d'écouter Transfer. Ce témoignage a été recueilli par Mandy Lebourg. Transfer est un podcast produit par Slate. Direction et production éditoriale Sarah Koskiewicz et Benjamin Septemours.
L'introduction a été écrite par Sarah Koskiewicz et Benjamin Septemours. Elle est lue par Aurélie Rodriguez. Retrouvez Transfer tous les jeudis sur Slate.fr et sur votre application d'écoute préférée. Découvrez aussi Transfer Club, l'offre premium de Transfer. Trois fois par mois, Transfer donne accès à du contenu exclusif, des histoires inédites
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