¶ Une Enfance Passionnée D'équitation
Merci à tous. On raconte que Florence Nightingale a décidé de devenir infirmière après une vision, un soir, en traversant un jardin. Comme si certains destins se déclenchaient en un éclair, non pas dans la douceur d'un rêve, mais dans la brutalité d'un choc. Parfois, il faut une épreuve pour révéler l'élan qui vous portera toute une vie.
Gabriela vit son année de seconde comme bien des adolescentes. Elle a son groupe d'amis, des profs à supporter, son premier amoureux et son premier grand chagrin d'amour. Alors quand elle se plonge dans sa passion pour oublier sa tristesse, Elle n'imagine pas que son hobby deviendra aussi sa source de souffrance et qu'il sera la naissance de sa vocation. Vous écoutez Transfert. Ce témoignage a été recueilli par Louise Nguyen. Abonnez-vous !
Petite, je fais beaucoup de danse classique et mes parents me font faire un stage d'équitation pendant une semaine l'été de découverte. Et en fait, moi, pendant ce stage, je tombe complètement amoureuse des chevaux. Tout de suite, je dis à mes parents, j'adore ça, j'ai envie de faire de l'équitation et je leur demande s'ils peuvent m'inscrire au club pour faire de l'équitation à la rentrée. Et rapidement, j'ai deux cours par semaine.
J'y suis tous les week-ends, même quand je ne monte pas à cheval, j'y passe tout mon samedi. J'ai des amis très proches qui sont mes amis de l'équitation, où on fait des soirées ensemble, des activités ensemble. J'ai vraiment une vie sociale au centre équestre. Et je passe les différents niveaux, donc les galops, que je passe un peu en accéléré. Et en 3-4 ans, j'ai mon galop 7, le plus haut niveau qu'on peut avoir.
Je fais des concours et je suis tout le temps à l'équitation. Mon père adore les chevaux, ma mère en a un peu plus peur. Mon père, il vient à tous mes cours, tous les concours, il est toujours là. Ma mère, elle a du mal à venir au concours parce qu'elle a peur que je tombe, que je me blesse et donc elle a du mal à regarder.
Je fais des fois des chutes assez importantes. J'ai déjà fait un coup du lapin en concours, en tombant sur un obstacle, où je me suis fissuré le coude. Mais en fait, à chaque fois... On remonte tout de suite. Les profs nous disent tout de suite, tu remontes à cheval. Et je pense que c'est ce qui permet à chaque fois de continuer de remonter parce qu'on ne reste pas bloqué sur la chute, on remonte et on y va.
Et en fait, moi, à chaque fois, je veux toujours continuer et je ne me rends pas vraiment compte. Et en fait, la chute fait partie du sport. Je n'ai malheureusement pas la chance d'avoir mon cheval parce que c'est un coup. Mes parents n'ont pas forcément les moyens de me payer un cheval, donc je monte les chevaux de club. Mon rêve, c'est d'avoir une demi-pension, c'est-à-dire c'est un cheval du club.
qui est partiellement à nous, c'est-à-dire qu'on peut venir le monter tous les jours. On monte tout le temps ce cheval-là, alors que là, moi, je monte des chevaux différents que mon moniteur d'équitation me dit de monter.
¶ Premier Chagrin D'amour Lycéen
En septembre 2013, donc je rentre en seconde. Dans un lycée où il n'y a pas tous mes amis du collège, mais ça se passe très bien. Je me fais rapidement des nouveaux amis et ma vie est rythmée entre les cours, mes amis du lycée et l'équitation. Et c'est aussi l'année où je rencontre. entre mon premier copain, rapidement, le feeling passe très bien. On passe presque toute l'année en couple jusqu'à ce qu'arrive l'été.
Moi, de mon côté, ça se passe super bien, mais en fait, on s'éloigne un petit peu avec l'été, on se voit un peu moins souvent. Et en fait, début août, on se voit et puis il m'annonce qu'il veut arrêter la relation, qu'il n'a plus de sentiments pour moi. Moi, je m'effondre. C'est ma première rupture amoureuse de ma première vraie relation. Donc c'est vrai que pour moi, c'est un choc. Je le vis plutôt mal.
¶ L'accident De Cheval Inattendu
Avec ma famille, on ne part pas en vacances et donc mes parents me disent, puisqu'on ne part pas en vacances et qu'on reste à la maison tout l'été, on t'offre un mois de demi-pension. Et donc tout août, je vais pouvoir choisir un cheval du centre écaisse que je vais pouvoir monter tous les jours, venir m'en occuper, même en dehors des cours, etc. Un peu comme si c'était mon cheval.
La rupture arrive à une semaine du début de la demi-pension. C'est l'été, il n'y a pas grand monde qui est là et en fait, vraiment, je me réfugie dans l'équitation. Je vais tous les jours au cheval et c'est vraiment... ma bouffée d'oxygène, c'est ce à quoi je me rattache. C'est vraiment ma bouée de sauvetage. La jument qu'on me confie en demi-pension, c'est une jument qui est jeune, qui a 3-4 ans.
qui a été dressée il n'y a pas si longtemps que ça et qui a un tempérament un peu foufou, c'est-à-dire que... On sait qu'elle peut facilement vouloir nous faire tomber, etc. Elle peut être très imprévisible, mais on me la confie parce que comme j'ai mon galocède, j'ai quand même le niveau de la montée. On se rend compte qu'elle se blesse à une jambe. On ne sait pas trop comment ça s'est passé, mais elle se blesse à un tendon.
Et donc, en fait, pendant toute une semaine, je monte d'autres chevaux et je m'occupe d'elles, c'est-à-dire que je la brosse, je lui fais le bandage à la jambe, je la douche, etc. Et c'est un centre équestre où il n'y a pas de paddock, donc il n'y a pas de prêt pour les chevaux. Donc à chaque fois, je la remets dans le box et elle ne peut pas trop se défouler. Un samedi, c'est le 14 août, je vais la doucher.
Et je demande à mon moniteur d'équitation si je peux aller la faire sécher en l'amenant broutée en dehors du centre équestre. Juste dehors, il y a un petit prêt pour qu'elle puisse un peu voir l'extérieur, qu'elle ne soit pas tout le temps que dans son box. C'est un endroit... Juste après le portail du centre équestre, comme il y a une route qui passe, même si c'est une route qui est peu empruntée, on dit toujours, vous lâchez jamais les chevaux.
Même si jamais le cheval devient imprévisible, vous continuez de le tenir en longe parce que sinon il peut finir sur la route et ça peut être dangereux. Donc mon moniteur me dit que oui, je peux tout à fait sortir avec elle juste en dehors du centre équestre. pour le temps qu'elle sèche, la faire brouter, etc. Donc je la tiens en longe, on traverse la route et ensuite on arrive au niveau de l'herbe.
Elle se met à brouter et moi, je la regarde, je suis toute seule. C'est un samedi midi de mois d'août, donc il n'y a pas grand monde au centre équestre.
¶ Le Choc Et La Confusion
Assez rapidement, au bout de quelques minutes, elle se met à trembler, à regarder un petit peu à droite, à gauche. Je ne comprends pas trop ce qui se passe. Je ne sais pas si c'est qu'elle a mal, qu'elle a peur ou qu'elle a un trop plein d'énergie ou un peu détroit. Et en fait, elle se met à donner des coups de cul, à partir un peu en rodéo, entre guillemets. Et comme nous, on nous a toujours dit, vous lâchez surtout pas les chevaux.
Je ne la lâche pas et en fait, elle part dans la direction opposée à la mienne, ce qui fait qu'en tenant la longe, je tombe à plat ventre et mon visage se retrouve au niveau de ses sabots arrière. Et là, elle me donne un coup de sabot dans le visage. Tout se passe très vite. Je ne perds pas connaissance, je me relève et en fait, juste je baisse les yeux et j'ai un t-shirt blanc et je me rends compte que mon t-shirt est devenu tout rouge. Je...
Je ne réalise pas du tout, je suis un peu sous le choc et je tiens toujours la jument. Et là, le seul réflexe que j'ai, c'est rentrer au centre équestre. Je rentre dans le centre équestre en la tenant à la longe et je crie « Au secours, au secours, aidez-moi, aidez-moi ! » dans l'espoir que quelqu'un me voit. Mais le centre équestre est quasiment vide, jusqu'à ce que je tombe sur le palfrenier. Le palfrenier, c'est la personne qui s'occupe des box, qui met le foin, etc. Et quand il me voit...
il part en courant. Et moi, je ne comprends pas trop pourquoi. Je ramène la jument dans son box, je ferme le box, vraiment un peu comme si rien n'était par automatisme, et je me dirige vers l'accueil. Et là, mon prof d'équitation sort en courant et me voit. Et là, je vois sa tête complètement choquée. Et moi, je ne comprends pas vraiment ce qui se passe.
Là, mon moniteur me dit que je suis blessée au visage, que je saigne beaucoup. Et il me dit, viens dans le vestiaire, viens t'asseoir avec l'adrénaline. J'ai mal, mais je ne me rends pas vraiment compte. Ce n'est pas une douleur intolérable. Donc je vais dans les vestiaires. Moi, je ne me suis toujours pas vue. Et j'attends les pompiers qui arrivent très rapidement parce que la caserne des pompiers est vraiment à cinq minutes du centre équestre.
¶ Diagnostic Brutal Et Longue Attente
Quand les pompiers arrivent, ils me lèvent et en fait là je me retrouve face au miroir du vestiaire. Quand je me vois dans le miroir, je fais un peu une crise de panique. Je vois qu'en fait, toute la partie droite de mon visage est toute rouge, gonflée, que ça saigne. Mon œil est presque fermé. Et là, je me rends vraiment compte. Ah oui, j'ai quand même vraiment pris un coup de sabot dans le visage et je suis blessée.
Les pompiers m'amènent dans le camion, mais mon prof d'équitation, en même temps qu'il a appelé les pompiers, a appelé mes parents. Donc je sais que ma mère est en route, mais comme je sais que ma mère avait déjà... très peur que je me blesse. La seule chose à laquelle je pense, quand on m'amène dans le camion des pompiers et que je sais que ma mère arrive, c'est ma mère va avoir peur, il ne faut pas qu'elle s'inquiète.
Je ne pense pas à ma douleur, je ne pense pas à ce que j'ai. Je pense juste au fait que ma mère va être super inquiète. Quand ma mère arrive, forcément je vois qu'elle panique et en fait c'est moi qui la rassure. J'ai tellement de peine pour elle de me voir comme ça que je lui dis mais t'inquiète pas, ça va, j'ai pas mal, ça va aller et tout ça. Les pompiers m'amènent aux urgences du CHU.
où j'attends de nombreuses heures, jusqu'à ce qu'en fait, je sais tellement que le bandage qu'on m'a fait est tellement imbibé de sang que ma mère demande, excusez-moi, est-ce qu'on peut lui changer le bandage ? Et donc là, le personnel des urgences qui était débordé, parce que les urgences étaient...
un samedi après-midi, se rendre compte que quand même, je saigne beaucoup. Et donc là, ils me prennent en charge. Je vais dans un box des urgences. Donc au bout d'être cinq heures d'attente aux urgences. Une fois arrivé dans le box, on me fait passer des examens, notamment un scanner. Je ne réalise toujours pas vraiment ce qui se passe. Moi, j'envoie une photo à mes amis de mon visage avec le bandage en disant...
« Coucou, je suis aux urgences, il m'est arrivé ça, je me suis pris un coup de sabot de cheval, je ne sais pas trop ce que j'ai, mais voilà, moi, je ne le prends pas à la rigolade, mais je ne le prends pas très au sérieux. » Et en fait, je passe un scanner.
Et le médecin des urgences vient me voir et me dit, comme ça, sans tact, « Bon, en fait, toute la partie droite de ton visage, c'est un puzzle. Tout est fracturé. Il va falloir que tu sois opérée. » Il m'apprend que j'ai la pommette sous l'œil fracturée en une trentaine de morceaux d'os, que j'ai une fissure de la mâchoire supérieure, l'arcade sourcilière qui est fracturée à deux endroits.
Et le zigomate, c'est l'os de la pommette sur le côté, qui est également fracturé. J'ai très peur. Moi, la seule question qui me vient, c'est est-ce que je vais récupérer mon visage à 100% ? Et là, il me répond... Je ne sais pas, je ne suis pas chirurgien. Et il s'en va. Donc le samedi soir, je suis transférée dans ma chambre en chirurgie maxillofaciale. Ma maman m'accompagne tout du long.
Comme je suis mineure, elle peut rester avec moi et elle va dormir avec moi à l'hôpital dans ma chambre. Moi, la seule chose à laquelle je pense, c'est quand est-ce que je vais remonter à cheval ? Je le demande à ma mère, elle me dit non mais attends, on n'en est pas là. En même temps... J'ai quand même la tristesse de la rupture.
Et donc, c'est vrai que quand je me retrouve à l'hôpital, dans ma chambre le soir, je suis triste. Et puis, lui apprend aussi que j'ai eu un accident et me parle un peu par message. Donc, ça, c'est presque ce que je vis le plus mal, en fait.
¶ La Bienveillance De La Chirurgienne
Et donc le lundi matin, je vois qu'il y a plein de monde qui rentre dans ma chambre. Donc il y a la chirurgienne, des internes, des étudiants. Et... Je l'accueille avec un grand sourire et elle me dit « Bon ben voilà, je suis ta chirurgienne et il va falloir t'opérer. » La seule question que je lui pose c'est
Mais est-ce que je vais pouvoir bientôt remonter à cheval ? Et là, elle me dit, mais ce que tu as eu là, c'est quand même sérieux. On n'en est pas encore là. Déjà, il va falloir t'opérer. Et puis, la convalescence va quand même être un petit peu longue. Donc, on n'en est pas encore là.
Je lui dis bon ben d'accord, à ce moment-là elle ne m'explique pas vraiment comment va se passer l'opération. Elle me dit juste qu'il va falloir attendre quelques jours avant de m'opérer, que mon visage dégonfle parce que là j'ai trop d'œdème. Donc je passe quelques jours à l'hôpital en attendant l'opération. Il y a une étudiante en kiné aussi qui vient me voir. Elle doit faire un mémoire de fin d'études sur un cas entre guillemets intéressant.
Et en fait, elle décide de faire son mémoire sur mon cas. Donc, elle va venir tous les jours pour faire des massages au niveau du visage, pour essayer de réduire un petit peu l'EDM, etc. Et elle va me suivre pendant tout le processus. Cette étudiante, elle est assez jeune et je m'entends super bien avec elle. On se tutoie presque tout de suite et donc on discute de plein de choses. Il y a une certaine proximité qui se crée. Je me sens bien avec elle, elle m'inspire confiance aussi.
Il y a quelques jours qui passent, on met de la glace sur le visage, mes amis viennent me voir tous les jours, m'apportent des photos, des jeux, et puis au bout d'une semaine, l'opération arrive. Le matin de l'opération, mes deux parents sont dans la chambre, la chirurgienne vient me voir et nous explique l'intervention.
Elle dit à mes parents qu'ils vont essayer dans un premier temps de rouvrir mes cicatrices, donc là où j'avais eu les points de suture, pour pouvoir réparer les fractures par là. mais qui risquent de ne pas avoir assez de visibilité et qu'ils devront faire ce qu'on appelle le 15 points.
C'est une grande incision qu'on fait au niveau du cuir chevelu. Après cette incision, on soulève la peau du visage pour avoir une meilleure visibilité. Mais du coup, ça implique... que ça abîme des terminaisons nerveuses, avec peut-être une perte de sensibilité par la suite, et aussi d'avoir une grande cicatrice qui fait du coup 15 points, donc à peu près 15 cm, au niveau du cuir chevelu, là où les cheveux ne repoussent pas.
Mon père, qui n'est pas du tout en médecine, pose une question à la chirurgienne et lui dit « mais ce ne serait pas possible si vous n'avez pas assez de visibilité au niveau des cicatrices existantes que vous passiez par la bouche, juste par curiosité ». La chirurgienne répond « Ah non, non, on ne peut pas passer par la bouche, c'est beaucoup trop risqué, ça n'a jamais été fait, on ne peut pas le faire. » Mon père ne surenchérit pas et ils disent « Bon, d'accord, et puis je pars à l'opération. »
Elle, elle dit à mes parents, si l'opération dure plus dans les 3 heures, c'est qu'on a pu passer par les cicatrices déjà existantes. Et si ça dure plus vers les 4-5 heures, c'est qu'on a dû faire le 15 points. Quand j'arrive au bloc opératoire, je suis plus curieuse et un peu émerveillée. Je pose plein de questions sur tous les appareils qu'il y a au bloc opératoire. Je ne suis pas du tout stressée, je suis très sereine.
¶ Une Nuit Post-Opératoire Difficile
Et je suis presque contente de voir le bloc opératoire. À mon réveil, je suis un peu défasée par l'anesthésie générale. Il y a mes parents dans la chambre. Ils n'ont pas eu du tout de nouvelles pendant l'intervention. Donc, comme l'opération a duré cinq heures, c'est vrai qu'ils se sont inquiétés. Ils se sont dit peut-être que le 15 points a été fait.
La première nuit après l'opération, c'est vraiment le premier moment depuis l'accident où ça ne va pas du tout. Je ne sais pas si c'est l'anesthésie qui fait ça ou alors le fait que je réalise un peu plus, mais je passe, je pense, la... pire nuit de ma vie, c'est-à-dire que je passe toute la nuit à pleurer, alors que je n'avais pas pleuré une seule fois depuis l'accident. Je pleure, je pleure, je pleure, mais je suis vraiment inconsolable.
Je pleure de nerfs, en fait. Je n'arrive pas du tout à m'arrêter. Ma mère n'arrive pas à me consoler. Et c'est une infirmière assez âgée, qui a pas mal d'expérience, qui vient et qui, en fait, va passer des heures avec moi dans ma chambre.
Elle me parle tout doucement, elle me dit que ça va aller tout en bienveillance et juste par sa présence en fait, je sais pas, elle arrive à me calmer progressivement quoi. Je m'endors et le lendemain matin, c'est d'abord la kiné qui fait son mémoire sur moi du coup, qui vient me voir.
Et comme elle fait son mémoire sur moi, elle a pu assister à l'intervention. Donc elle était au bloc opératoire. Et là, en fait, c'est elle qui nous dit en premier que pendant l'opération, ils n'ont pas eu assez de visibilité en repassant par les cicatrices déjà existantes.
qui était là avec la chirurgienne lui a dit « Bon ben, on va devoir faire le 15 points. » La chirurgienne lui répond « Non, non, on ne fait pas le 15 points, on passe par la bouche. » Quand l'étudiant de kiné me dit ça, je suis assez impressionnée. Je me dis « Oh ! » Ah waouh, j'ai eu de la chance. Je rentre chez moi, et un mois après l'intervention, on fait le rendez-vous de contrôle avec mon père. Donc on va revoir la chirurgienne. Et mon père lui dit, mais...
« En fait, pourquoi est-ce que vous êtes passée par la bouche pendant l'intervention puisque vous m'aviez dit que ce n'était pas possible et que c'était trop risqué ? » La chirurgienne répond Mais je me suis mis à sa place pendant l'intervention. Je me suis dit qu'à 15 ans, je n'aurais pas aimé avoir une cicatrice aussi grosse au niveau du scalp. Donc, je suis passée par la bouche. Mais le lendemain matin, je priais encore pour que ça ait marché.
Moi, quand j'entends ça, je suis vraiment touchée. Je la trouve tellement humaine, tellement bienveillante. Et en fait, je ressens vraiment beaucoup d'émotions. Je me dis, qu'est-ce que j'ai eu de la chance de l'avoir comme chirurgienne.
¶ La Naissance D'une Vocation
Je ressens vraiment de l'admiration pour elle, à tel point qu'en fait, depuis mon opération et depuis que je suis rentrée de l'hôpital, j'ai vraiment une vocation qui s'est créée en moi. Je me rends compte qu'en fait... Cette chirurgienne, elle a sauvé mon visage et quelque part, du coup, à 15 ans, elle m'a sauvé la vie parce qu'en fait, à 15 ans, se retrouver complètement défiguré, c'est vraiment traumatisant.
Je me rends compte de la chance que j'ai eue et puis surtout j'ai été extrêmement marquée par la gentillesse et la bienveillance de tout le personnel soignant qui m'a accompagnée. Et puis surtout... Par rapport, par exemple, à l'urgentiste qui m'a parlé sans aucun tact, je me suis dit, ben non, en fait, moi, j'ai envie de devenir médecin. Même, je me dis, j'ai envie de devenir chirurgienne et j'ai envie d'aider les gens et d'être humaine et bienveillante comme cette chirurgienne l'a été.
Et donc à ce rendez-vous de contrôle à un mois, je lui dis que je veux devenir médecin. Elle me répond, si tu veux être médecin, je t'encourage à le faire, c'est un métier magnifique. Mais par contre, elle me dit, tu imagines des études longues ? C'est encore plus long. Tu imagines des études fatigantes, c'est encore plus fatigant. Tu imagines des études difficiles, c'est encore plus difficile. Mais si tu veux vraiment le faire, vas-y, fonce, parce que c'est un métier génial.
Cette phrase-là, elle me reste vraiment en tête et cette vocation, elle ne me lâche pas. Je veux être comme elle, je veux être comme ma chirurgienne.
¶ Traumatisme, Deuil Et Perte D'identité
Les premières semaines du retour à la maison, je suis vraiment très fatiguée. J'ai toujours mes amis qui viennent me voir à la maison, ma famille, je me sens très entourée. Mais c'est vrai que j'ai du mal à me regarder dans le miroir parce qu'en fait... Quand je regarde, je vois la partie gauche de mon visage qui est le visage que j'ai toujours connu, qui est mon identité. Mais la partie droite de mon visage, elle est boursouflée, il y a les cicatrices.
Pour moi, ce n'est pas moi. Je fais vraiment une dichotomie entre la partie gauche, c'est moi. La partie droite, elle ne m'appartient pas, ce n'est pas moi. Je porte des lunettes de soleil en permanence, même à l'intérieur. Quand on prend des photos, je ne prends que la partie gauche de mon visage, c'est-à-dire que je coupe vraiment la photo. La nuit, je fais des cauchemars ou je rêve que je m'arrache la partie droite de mon visage avec un cutter.
Je fais des cauchemars aussi de l'accident. Et en fait, je vis un peu ça comme une triple rupture. C'est-à-dire que j'ai la rupture amoureuse, la rupture... sociale de toutes mes amies du cheval qui faisaient vraiment partie de mon quotidien parce qu'en fait je les vois plus comme je ne vais plus au centre équestre. Et une vraie rupture identitaire où, en fait, à 15 ans, je me retrouve à ne pas me reconnaître et à ne pas savoir qui je suis.
La rentrée de septembre arrive, je suis en première au lycée, exactement dans la même classe que ma classe de seconde, donc avec mon ex. Émotionnellement, je suis... Hyper instable, je garde mes lunettes de soleil en cours dans les couloirs, je ne les enlève jamais. Je ne peux pas faire de sport pendant un an et demi. Je retourne une fois au centre équestre. Quand j'arrive devant le portail du centre équestre, je m'effondre en pleurs.
Et je suis incapable de rentrer. C'est la première fois que j'ai cette réaction, parce qu'en fait, je n'avais jamais été confrontée à nouveau aux chevaux depuis mon accident. Et cette réaction que j'ai, que je ne maîtrise pas, elle me choque quand même beaucoup.
Je me dis, mais si je remonte à cheval, je risque de mourir en fait. Et j'ai tellement peur que cette pensée-là, elle me bloque et je ne repense même pas à remonter à cheval. Je m'enferme un peu dans le travail parce que je me dis, je n'ai pas grand-chose d'autre à faire.
¶ Thérapie Pour Surmonter Le Traumatisme
Quand j'arrive en terminale, c'est un peu l'année où on doit choisir ce qu'on veut faire en post-bac. Cette envie d'être médecin, elle ne m'a toujours pas lâchée et je suis sûre et certaine que je veux aller en médecine, que je veux, l'année d'après, tenter le concours de la PACES, donc de la première année de médecine, qui, je sais, est vraiment très, très sélectif et très difficile. très rapidement, de moi-même en fait. Je vais voir mes parents et je leur dis...
Je ne me sens pas bien. Je sens que je ne suis pas stable. Et je sais que je veux aller en médecine, mais je sais que là, je n'ai pas les épaules. Je ne suis pas bien par rapport à l'accident de cheval. Je ne me sens pas dans mes baskets. Si je veux réussir médecine, je sais qu'il faut que je vois une psychothérapeute d'abord. Les premiers rendez-vous arrivent, je crois, dès octobre de la terminale. Donc en fait, ça arrive vraiment assez rapidement dans l'année.
Je m'entends très bien avec cette psychothérapeute. Et en fait, je lui explique, je lui dis, je viens vous voir parce qu'il m'est arrivé cet accident. Je fais des cauchemars très souvent. Je n'accepte pas du tout ce qui m'est arrivé. Pas du tout cette partie droite de mon visage. Pourtant, à ce moment-là, ça fait plus d'un an que j'ai eu mon accident et en fait, je n'accepte toujours pas. Je mets toujours mes lunettes de soleil. Je n'ai pas avancé sur ce plan-là.
en discutant, etc. Rapidement, elle me dit, mais en fait, ce que vous avez, c'est un stress post-traumatique de votre accident. Et elle me dit, en plus du stress post-traumatique de l'accident, il y a aussi cette rupture amoureuse qui est arrivée une semaine avant l'accident. qui fait qu'en fait, la rupture amoureuse est intriquée dans l'accident et qu'il va falloir travailler sur tout ça pour un peu délier ces deux événements et puis pour réussir à digérer mon accident.
Elle me propose une thérapie qui est l'EMDR, qui a été inventée, il me semble, après la Seconde Guerre mondiale, quand les soldats sont rentrés complètement traumatisés de la guerre, pour justement lever ces traumatismes-là. Ces séances de MDR, elles fonctionnent très bien sur moi. Je revis mon accident pendant les séances et tout ça, c'est quand même pas toujours facile, mais je sens quand même que je me sens de plus en plus apaisée, que je me sens de mieux en mieux.
Et j'ai toujours cette curiosité, un peu comme au bloc opératoire, à tel point qu'elle finit par me prêter un livre sur le MDR que je lis. Je suis toujours dans cette curiosité de la prise en charge médicale, de comment ça se passe et tout ça, un peu en parallèle de ma propre prise en charge. Le but de la psychothérapie, c'était d'accepter ce qui m'était arrivé.
Je rentre chez moi, je finis mes séances et je me sens vraiment, vraiment beaucoup mieux. Je me prends à nouveau en photo avec la totalité de mon visage sur les photos. Ça va quand même beaucoup, beaucoup mieux.
¶ L'entrée En Médecine Et Le Rythme Intense
La période des choix post-bac arrive, je décide d'aller en médecine et puis en fait moi... Je le vis bien parce qu'en fait, je ne me pose même pas de questions. Ce n'est même pas je vais faire médecine ou peut-être telle autre chose ou telle autre chose. C'est vraiment dans ma tête médecine ou rien. Je suis sûre de moi. Et en fait, je m'inscris à une...
Je m'inscris à la fac et je suis très, très, très motivée. La première année de PACES arrive et moi, je vis toujours chez mes parents. Mon père, il m'amène à la fac tous les jours en voiture. Ma mère, elle me fait plein de petits plats. Mon père, il me réveille le matin. Il me sort du lit. C'est un peu mon coach pendant cette année, même si lui n'est pas en médecine, qu'il n'a pas fait la passesse.
On vit cette année vraiment ensemble. Je ne fais pas de sport, je ne fais rien d'autre. Je travaille 90 heures par semaine, de 7 heures du matin à 23 heures. Je ne m'arrête jamais de travailler, mais en fait... J'ai quand même cette rigueur de travail un peu en moi. Et en fait, ça devient juste ma nouvelle habitude de vie.
La seule chose qui me fait m'arrêter de travailler, c'est quand je craque complètement, que je finis en pleurs d'épuisement et que je me dis mais là, j'en peux plus, je ne vais jamais y arriver et je tombe presque de fatigue. Et c'est ça qu'il me faut pour m'arrêter de travailler. pousse vraiment à bout et j'avance comme ça. Je réussis le concours dès la première année et donc je passe en deuxième année de médecine. Et là, pour moi, c'est incroyable.
Dans ma tête, je me dis, mais c'est grâce à mon accident que j'ai réussi mon concours, parce qu'en fait, c'est ce qui m'a donné la niaque, c'est ce qui m'a donné la vocation et c'est ce qui m'a donné la motivation de travailler autant. Et en fait, moi, je suis juste...
hyper fière de moi et je vois vraiment aucun mal à m'être poussée à bout, etc. Parce qu'en fait, j'en suis même fière. Je me dis, j'ai réussi à aller au-delà de mes limites et à travailler plus que de raison. Et ça m'a permis de réussir mon concours.
En début de deuxième année, je rencontre toute ma promo et je rencontre un garçon de ma promo et en fait, on va devenir meilleurs amis, on va passer toute la deuxième année de médecine ensemble. On se rapproche vraiment et puis en fait, on s'embrasse et on se met ensemble.
Pendant la deuxième année de médecine, on fait un petit peu des stages à l'hôpital et je fais un stage où je vais au bloc opératoire. Et en fait, dès la première journée au bloc opératoire, je déteste. Ah non, non, je ne veux surtout pas être chirurgienne. je pourrais faire tout sauf chirurgie et médecine générale.
Et en fait, très rapidement, quand j'arrive en troisième année de médecine, alors que la majorité des personnes de ma promo continuent quand même d'avoir un bon équilibre de vie, de faire plein de choses à côté des études, moi, dès le début de la troisième année, à nouveau, je m'enferme dans le travail.
Parce que je me dis, je ne sais pas ce que je vais faire comme spécialité, mais globalement, je pense à des spécialités qui sont très demandées. Et je me dis, il faut que je réussisse le concours de la fin de la sixième année. En fin de sixième année de médecine, on passe à un concours, le concours de l'internat. pour choisir notre spécialité et la ville où on veut faire notre internat. Là, c'est le deuxième concours des études de médecine où on est 8 ou 9 000 étudiants.
Et selon notre classement, on pourra choisir la spécialité et la ville. Et forcément, plus on est loin dans le classement, moins on a de choix. Dès le début de la troisième année, alors qu'avant pour moi ça n'avait jamais été un problème de travailler autant, là en fait j'angoisse, je suis super stressée. En 2020, je rentre en quatrième année et en parallèle des études de médecine, je décide de faire un Master 1 en biologie moléculaire et cellulaire.
Parce qu'on nous dit, si vous faites un Master 1, ensuite, pendant l'internat, vous pourrez faire un Master 2 et ça vous permettra d'accéder à la recherche, à des postes prestigieux, faire de la recherche, de l'universitaire, etc. Je passe les partiels du premier semestre. J'ai vraiment beaucoup travaillé pour ces partiels et du coup, je suis assez confiante, les partiels se passent très bien.
Quand les résultats arrivent, j'ai presque 15 de moyenne. Donc, je suis super contente. Et mon copain, il majore ces partiels-là. Il finit premier de promo. Et moi, j'ai eu des super résultats.
¶ Le Burnout Et La Remise En Question
Mais je me sens vraiment de moins en moins bien. On est en janvier et je lui dis « Mais en fait, là, j'ai eu des super résultats et tout ça, mais je ne me sens pas bien et je suis épuisée. » Et rien qu'à l'idée de me dire qu'on va encore avoir des partiels en juin, je me sens pas capable, je suis épuisée, j'ai pas envie.
On se dit ça, mais après, on ne change pas notre quotidien pour autant. C'est-à-dire qu'on se remet quand même dans le travail. Puis de toute façon, en fait, il y a quand même la pression du concours. Moi, je me dis, il y a quelqu'un d'autre qui... et en train de travailler pendant que moi je prends une pause, et du coup, ça me fait perdre des places. Le Covid arrive, et avec mon copain...
On avait déjà l'habitude de travailler à l'appartement ensemble. Donc, on avait un appartement ensemble de 35 mètres carrés. Et donc, du coup, tout naturellement, on continue de rester dans cet appartement. Et finalement... On en rigole un peu en se disant que notre quotidien ne change pas tant que ça, parce qu'en fait, on passait déjà tellement tout notre temps à travailler que le confinement, c'est sûr, s'est exacerbé, mais ça ne change pas notre vie du tout au tout.
Les partiels de juin arrivent, mais ça va être, à cause du Covid, des partiels à distance. Les partiels passent, les résultats arrivent, et puis je valide mes partiels, et c'est l'été. Et en fait, à ce moment-là, je m'effondre en pleurs. Mais vraiment, je ne me reconnais pas. Je me sens super mal, j'angoisse. Je suis incapable d'ouvrir un livre de médecine. Je vois un livre de médecine, je me mets à pleurer et je ne comprends pas ce qui se passe.
Je vais voir une amie de ma famille que je voyais assez régulièrement, qui me connaît bien. Je discute avec elle et je m'effondre en pleurs. Je lui dis que j'en peux plus. Et en fait, elle me regarde dans les yeux. Elle me dit « Mais en fait, tu ne te rends pas compte que tu es en train de faire un burn-out ? »
Et là, en fait, quand elle me dit ça, le monde s'effondre autour de moi. Je me dis, mais oui, en fait, je crois que je suis en train de faire un burn-out. Je me sens faible, en fait. Je me dis, mais regarde-toi, tu es en quatrième année de médecine, tu es jeune, tout le monde autour de toi arrive à gérer. les études de médecine et toi, tu tiens bas le coup, tu fais un burn-out, je me sens vraiment faible. Pour moi, c'est une marque de faiblesse.
Je me dis mais en fait là j'ai l'impression que je dois gravir l'Everest, que le haut de l'Everest c'est le concours de l'internat et qu'en fait je suis tout en bas et que c'est impossible pour moi de réussir à gravir l'Everest et arriver au bout des études. Pourtant à...
aucun moment je me dis que je veux arrêter. Ma vocation, elle reste inébranlée. Je me dis, mais comment je vais faire ? Parce que je ne veux rien faire d'autre que médecine. Je suis sûre de moi, je suis sûre de ma vocation. Je continue d'adorer ce que je fais, mais en fait, je suis physiquement incapable de travailler.
Je reprends contact avec la psy que j'avais vue quand j'étais en terminale par rapport à mon traumatisme de l'accident de cheval. Elle me dit effectivement que j'ai des symptômes de burn-out. Je réalise que cet accident de cheval que j'ai eu, je me suis enfermée dans le travail par la suite. C'est là que je me rends compte que ce qui m'a permis de réussir ma première année de médecine, m'a aussi provoqué beaucoup d'angoisse et m'a provoqué ce burnout-là, en fait.
Cette habitude-là de toujours, toujours travailler, elle ne m'a jamais quittée et on ne peut pas tenir une vie à travailler 80 heures, 90 heures par semaine, à se mettre une pression folle comme ça. Et en fait, la psy me dit, si vous ne changez pas votre manière de voir le travail, vous allez continuer d'aller vers l'épuisement et ça va toujours revenir. Mine de rien, j'en parle pas trop, c'est un peu tabou.
Mes amis en médecine, j'ai l'impression qu'ils vont bien. Mon copain, il va bien. Alors que moi, j'ai l'impression d'être face à un mur et j'ai l'impression d'être la seule, en fait. Pendant cet été de psychothérapie, je travaille vraiment sur ma vision du travail et je réalise en fait qu'une vie comme ça, ce n'est pas une vie, que j'adore médecine, mais que pour aimer médecine, il faut que j'ai une vie à côté.
que j'ai un équilibre de vie. Progressivement, je vois les choses par un autre prisme. Je commence à me poser les questions, avec l'aide de mon copain aussi, avec qui on discute énormément. Qu'est-ce que je veux dans ma vie, en fait ? Qu'est-ce qui me correspond ? Comment je veux vivre ma vie, quoi, finalement ? Et je réalise que j'adore la médecine. Ça, ça n'a pas bougé, mais que j'ai...
besoin d'avoir un équilibre de vie, de ne pas faire que travailler. Du coup, je commence à réfléchir sur ma future spécialité avec un autre œil. Après l'été, je vais beaucoup mieux. Je peux commencer la cinquième année de médecine.
¶ Retrouver L'équilibre, Choisir La Médecine Générale
J'essaye de vraiment appliquer ce que j'ai appris pendant l'été. C'est-à-dire que je travaille quand même moins. J'essaye de travailler de manière plus qualitative. C'est-à-dire que les heures où je travaille, j'essaye d'être vraiment concentrée et à côté de prendre plus de temps de pause.
Si je suis trop fatiguée un soir, c'est pas grave, je travaille pas. Mais quand même, il y a vraiment des moments où je me pousse à bout et où ça va pas et où je pleure et où j'angoisse. C'est pas à 100% encore réglé, quoi. Mais quand même, j'arrive à passer ma cinquième année de médecine. Une de mes meilleures amies de médecine se mêle aussi à vraiment être pas bien, à montrer des signes d'épuisement, même de dépression.
Et du coup, on en parle énormément. Et ça me fait quand même aussi du bien de voir que je ne suis pas toute seule. Et en fait, progressivement, en en parlant, on se rend compte qu'en fait, dans ma promo, personne ne le dit. Il y a telle personne qui est sous antidépresseur, il y a telle personne qui voit un psychiatre, il y a telle personne qui est sous anxiolytique, telle personne qui n'est pas bien. Et en fait, je me rends compte que...
On nous apprend à prendre soin des autres, mais on ne nous apprend pas du tout à prendre soin de nous. Et qu'en fait, je ne suis pas la seule à être pas bien. Je finis la cinquième année de médecine et là commence la sixième année de médecine qui est donc l'année du concours de l'internat.
Et moi, je rentre vraiment dans cette optique de me dire, allez, cette année, je vais vraiment m'écouter, je vais faire du sport, je vais travailler, mais continuer d'avoir une vie sociale. Je vois bien qu'autour de moi, il y a plein de personnes qui sont vraiment à fond, fond, fond dans le travail.
et je ne veux pas non plus être trop en retard. Et comme je ne sais toujours pas quelle spécialité je veux faire, je me dis qu'il faut que je fasse le meilleur classement possible pour avoir le choix. Pendant la sixième année, on revoit toutes les matières qu'on a vues durant les années précédentes. Il y a peu de nouvelles matières. Et je me dis, mais en fait...
grâce à la psychothérapie que j'avais fait suite à mon burn-out, où j'avais pris conscience quand même qu'il fallait que je m'écoute beaucoup plus et que je réfléchisse à ce que moi, vraiment, je veux. Je me souviens que ce qui, moi, m'a marquée et ce qui m'a fait vouloir devenir médecin...
C'est le côté humain de ma chirurgienne, de ma kiné, des infirmières, de tout le personnel médical. Et que c'est cette humanité-là qui m'a vraiment touchée et bouleversée, où je me suis dit, mais moi aussi, je veux aider les gens comme on m'a aidée, je veux accompagner comme on m'a accompagnée. Et en fait, j'ai un déclic et je me dis, mais attends, ce qui correspond à tous tes critères, c'est la médecine générale.
On est médecin de famille au plus proche des patients qu'on connaît très bien et que certes, on va soigner des rhumes, mais qu'on va aussi accompagner des patients qu'on connaît depuis dix ans dans une annonce de cancer, qu'il y a aussi de la vraie médecine. et un côté humain qu'on retrouve vraiment qu'en médecine générale. Et en fait, c'est médecine générale que je veux faire et je reste sur cette idée-là jusqu'au concours.
J'avance dans la sixième année et quand même au fur et à mesure, je fatigue vraiment. Sauf qu'en fait, mon copain, il travaille le concours de la sixième année aussi. Et je me rends compte qu'à l'heure qu'on s'est toujours tiré vers le haut, là, je commence peut-être à le tirer vers le bas alors qu'on est à quelques mois du concours. Et que moi, là, je suis dans une impasse, que je n'arrive plus à travailler.
Je prends une décision. Je prends un billet de train allée sans billet retour pour aller voir ma sœur qui vit dans une autre ville. Et je dis, je reviendrai que quand je serai prête à travailler. Je passe dix jours chez ma sœur. Et au bout de dix jours, je me dis « ça va mieux », j'ai un peu soufflé et tout ça. Et je rentre chez moi et je me dis « allez, maintenant c'est la dernière ligne droite, mais par contre… »
J'adapte mon travail. C'est-à-dire qu'avant, je travaillais toute la journée. Là, je travaille peut-être maximum 8 heures. Alors 8 heures, c'est peut-être une journée de travail classique pour beaucoup de personnes. Mais en médecine, quand on est à quelques mois d'un concours, l'énorme majorité, ils travaillent 10 heures, 11 heures, 12 heures.
Et je réalise que, peu importe toutes les connaissances que je peux avoir, si le jour du concours, moralement, mentalement, je ne suis pas bien, si je suis épuisée, je ne vais pas réussir à mobiliser mes connaissances et qu'en fait, c'est là que je perdrai le plus de place.
Je travaille beaucoup, beaucoup moins. Je prends du retard. Je ne revois même pas toutes les matières. Mais en fait, je me dis, au moins, je vais arriver en forme. Et quand j'arrive au concours, je suis assez sereine. Je me dis... T'as fait de ton mieux. Parce qu'en fait, si j'avais fait plus, je me serais juste effondrée. Si c'était pour même pas être capable d'arriver le jour du concours, ça servait à rien, quoi.
Et finalement, je fais presque le même classement que ce que j'avais fait au concours blanc, ce qui fait que je finis dans le premier tiers du classement. Je suis hyper fière de moi, je me dis... Ça y est, c'est fini. L'externat, c'est derrière toi. Et je sais que j'ai le classement pour faire médecine générale dans ma ville. Et du coup, je suis vraiment trop heureuse.
¶ Sauver La Vie De Son Père
Mon internet se passe super bien. J'adore mon internet de médecine générale. Je trouve ça hyper intéressant. Progressivement, j'apprends à vraiment prendre du recul. Ce qui me permet de ne plus avoir de stress et tout ça, c'est que je fais plein de choses à côté, je vois mes amis, je sors, je fais du sport et tout ça. En octobre 2024, dix ans après mon accident, je suis à la fin de ma deuxième année d'internat, donc en fin de huitième année de médecine.
Mon père m'appelle au téléphone et il me dit « Ah ben samedi, venez manger à la maison, donc avec mon copain ». Et au fait, j'ai vu le médecin généraliste parce que j'ai mal à la gorge depuis deux mois. Il ne m'en avait pas trop parlé, en fait. Et du coup, elle a dit que j'avais sûrement une angine. Elle m'a mise sous antibiotiques.
Et elle m'a dit que comme tu n'es pas loin, que tu pourrais venir voir si ça va mieux après une semaine de traitement. Mais bon, là, ça ne va pas vraiment mieux, donc j'aimerais bien que tu regardes ma gorge. Donc, je vais chez mon père.
Et puis c'est lui qui me le rappelle, il me dit « Oui, j'ai mal à la gorge, est-ce que tu veux bien regarder ? » Donc bon, moi je regarde. Et quand il ouvre sa bouche, je vois au niveau de son amygdale à droite, je vois une lésion. Dans ma tête, c'est une évidence.
La première phrase que je me dis, c'est « c'est un cancer ». C'est un cancer de l'amidale. Je dis rien et je dis à mon copain, qui est là aussi, qui est du coup aussi interne en médecine générale comme moi, je lui dis « viens voir, t'en penses quoi ? L'air de rien ». Et il regarde la gorge.
Il me regarde, on se regarde et on se comprend, quoi. On se dit, mais là, c'est un cancer, en fait. Et ils savent qu'on est samedi soir, mes parents ne sont pas en médecine. Mon père me dit, alors, qu'est-ce que c'est et tout ? Moi, je reste très évasive. Je ne vais pas lui dire « je crois que tu as un cancer ». Donc, en fait, moi, dans ma tête, je m'effondre et puis je lui dis « je ne sais pas ».
Tu sais, je ne vois pas trop bien. Je pense qu'il faudrait que tu vois un ORL rapidement pour qu'ils mettent une petite caméra pour mieux voir, parce que moi, je ne vois pas trop. J'essaie de ne pas les inquiéter. On rentre du repas et moi, je ne dors pas de la nuit. Et je me dis, là, mon père a un cancer et c'est de ma responsabilité de lui trouver un ORL. Je panique, quoi.
Le dimanche, j'essaye de contacter toutes les personnes que je peux pour essayer de lui trouver un rendez-vous rapide. Et en fait, par chance, le professeur d'ORL du CHU répond à un mail que j'ai envoyé le dimanche après-midi et me répond trois heures plus tard.
J'envoie une photo de la lésion, j'avais pris la lésion en photo et je lui dis écoutez voilà, mon père a une douleur depuis deux mois, je découvre cette lésion hier soir, je suis très inquiète, je pense qu'il lui faudrait un rendez-vous rapide, qu'est-ce que vous en pensez ?
Par chance, il me répond dimanche après-midi, trois heures plus tard, en me disant oui, effectivement, je peux le recevoir. Et en fait, il le reçoit le jeudi. Il le reçoit hyper rapidement. Tout va très vite. On apprend qu'il a un cancer ORL dû au papillomavirus. et qui, heureusement, a été vu très tôt, c'est-à-dire qu'il a un cancer stade 1.
Je viens avec mon père et ma mère en consultation et l'ORL me dit, honnêtement, souvent c'est des cancers qui sont vus beaucoup plus tard, à des stades beaucoup plus avancés. Il me dit, bravo de l'avoir vu parce que...
Là, ça va permettre d'avoir une prise en charge qui permettra la rémission complète. Et mon père me dit « mais en fait, tu m'as sauvé la vie ». Le fait d'avoir vu mon cancer, d'avoir reconnu ce que c'était et que j'ai une prise en charge rapide, que ce soit un stade 1, c'est grâce à toi, tu m'as vraiment sauvé la vie.
Ça m'a énormément émue parce que je me souviens que quand j'ai été opérée de mon accident de cheval, si mon père n'avait pas fait cette remarque à la chirurgienne en disant « Mais par curiosité, pourquoi est-ce que vous ne passez pas par la bouche ? »
Et que finalement, elle a fini par passer par la bouche. Elle ne l'avait jamais fait. Elle l'a fait parce que mon père lui a posé la question. Et pour moi, il m'a aussi quelque part sauvé la vie. Même si je n'étais pas en danger de mort, il a sauvé mon visage. Et donc...
C'est un peu comme si la boucle était bouclée. On s'est un peu sauvés mutuellement. Et je me dis, avec cet accident de cheval, ma vocation de médecin est née. Je suis devenue médecin. Et en devenant médecin, peut-être que j'ai sauvé la vie de mon père.
¶ Leçons De Vie, Plaidoyer Essentiel
En fait, je me rends compte que finalement, rien n'arrive par hasard. C'est-à-dire que cet accident de cheval, certes, ça a été une rupture complète avec ma vie antérieure, mais en même temps, c'est cet accident qui a fait que je me suis construite avec. Ça m'a donné cette vocation de vouloir devenir médecin. C'est ce qui m'a donné la niaque de réussir mes études.
En même temps, le fait d'avoir fait un burn-out, alors que pendant très longtemps, j'ai vu ça comme une faiblesse, finalement, je m'estime très chanceuse d'avoir fait ce burn-out avant le concours de l'internat. Où est-ce que j'aurais fini ? Dans quel état j'aurais fini ? Là, je faisais un burn-out, mais ça aurait pu aller beaucoup plus loin si ça avait continué.
Les chiffres, c'est quand même un suicide d'interne tous les 18 jours. C'est bien supérieur au taux de suicide des personnes du même âge dans la population générale. Il y a presque 70% des étudiants en médecine qui ont des signes de burn-out. Il y a 20% des étudiants qui ont des idées suicidaires, donc c'est vraiment catastrophique. Et en fait, ça, il faut vraiment, vraiment, vraiment que ça change.
C'est gravissime d'avoir des étudiants qui ont donné 10 ans de leur vie à la médecine et qui finissent par se suicider parce qu'ils ont trop travaillé, qu'on ne les a pas assez écoutés. Vous venez d'écouter Transfer. Ce témoignage a été recueilli par Louise Nguyen. Transfer est produit par Slate Podcast. Direction et production éditoriale Sarah Koskiewicz et Benjamin Septemours.
Chargée de production Astrid Verdun. Chargée de post-production Mona Delay. Prise de son Johanna Lalonde. Montage Camille Legras. Musique originale Thomas Loupias. L'introduction est écrite par Sarah Koskiewicz et Benjamin Septemours. Elle est lue par Aurélie Rodriguez. Retrouvez Transfert tous les jeudis sur slate.fr et sur votre application d'écoute préférée.
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