¶ Introduction et avertissement
Il nous fascine. ... ... ... ... ... ... ... ... ... Jean est papa depuis 15 ans. Son fils est la prunelle de ses yeux. Dès la naissance, il s'occupe beaucoup de lui, jusqu'à devenir un vrai papa poule. Son seul objectif ? c'est que son fils connaisse le bonheur qu'il n'a pas connu durant son enfance. Cet amour est inconditionnel, infini. Mais comment faire lorsqu'on découvre que son propre fils a commis un terrible crime ? Attention !
Cet épisode aborde des sujets sensibles. Pour en savoir plus, reportez-vous au texte de description de l'épisode. Vous écoutez Transfer, épisode 342, un témoignage recueilli par Louise Réjean.
¶ Construction de la famille et tensions
Au début des années 2000, je rencontre une femme dans une soirée avec qui ça fonctionne tout de suite. Déjà, on a le même âge, on a une passion commune pour le sport. Physiquement, il y a une attirance réciproque immédiate.
On se rend compte rapidement qu'on a des histoires familiales qui se ressemblent, qui ne sont pas forcément évidentes, et sur lesquelles on se prend rapidement à échanger, à rentrer dans le détail, à se rendre compte qu'on a beaucoup de choses en commun. On s'installe ensemble. On se marie, on achète un appartement. Notre fils David arrive très rapidement après notre rencontre. Au cours de la grossesse, je vois un nouveau visage de ma femme, quelqu'un de...
extrêmement possessif, jaloux, et qui me coupe un peu de mon entourage. Et lorsque David naît, ce qui doit être un événement heureux, en fait c'est une source de conflit parce que... L'accouchement dure plusieurs jours. C'est quelque chose de pénible à vivre pour la mère de David. Et elle est d'une humeur massacrante. Et moi, je suis son punching ball à ce moment-là.
Alors j'essaye de me concentrer sur mon fils qui passe un peu de temps en couveuse. Il est né par Césarienne. Et indépendamment de la tension, j'exulte parce que j'ai eu une enfance pas évidente. Et là, je vois que j'ai la... J'ai l'opportunité de proposer à mon fils de vivre autre chose que ce que j'ai vécu. Mes parents ont divorcé, j'avais deux ans et demi. C'est un état de fait qui laisse des séquelles.
Tout autant que les violences conjugales, les cris au travers de la maison. Donc mon obsession, c'est que David ne vive pas cette enfance-là. Je prends mon congé paternité. Et donc, sur les 11 premiers jours, je crois, je suis à la disposition totale de David. Et je m'efforce de soulager sa mère. Et tout ce qui dépasse le cadre de l'allaitement.
qui nécessite de se balader un peu avec lui parce qu'il ne dort pas la nuit, parce qu'il a des problèmes digestifs, parce qu'il faut changer la couche. Je fais tout sauf l'allaitement. Et ensuite, il faut reprendre le boulot. Et reprendre le boulot, ça veut dire laisser David et sa mère seuls pendant une partie de la journée, parfois pendant plusieurs jours parce que mon emploi m'amène à voyager.
Et là, ça crispe beaucoup parce qu'elle ne supporte pas d'être seule à s'en occuper. Elle ne supporte pas l'idée que pendant qu'elle trime avec notre fils, elle me prête même des intentions d'adultère très, très vite, à peine notre fils né. Et ce que je ressens pour lui, c'est un attachement chevillé au corps. Je l'aime à la force de ce que j'aurais voulu que mon père m'aime quand j'avais son âge. C'est compliqué à revivre parce que c'est...
Pour moi, c'est replonger dans un passé très douloureux. Je n'ai pas forcément la recette pour être un père modèle. En revanche, j'ai de bons exemples pour savoir ce qu'il ne faut pas faire. Donc je suis... obstiné par l'idée de le rendre heureux là où moi j'étais très malheureux. C'est vraiment ça, je me sens responsable de son évolution, de l'image que je lui renvoie, de l'exemple que je peux lui donner, et aussi de l'atmosphère dans laquelle je le fais vivre.
En l'occurrence, sur ces premières années, l'atmosphère en question à la maison s'est très tendue. David assiste à l'âge de 4 ans à une scène très violente entre sa mère et moi.
¶ La séparation et le divorce à distance
Et là, c'est pour moi la goutte d'eau. On ne peut pas continuer comme ça. Je décide de partir parce que c'est invivable. Un soir où sa mère rentre de soirée, elle me trouve sur le palier de la porte avec mes... Mes bagages, David est couché. Je viens lui annoncer 30 minutes avant que je pars, que c'est un enfant de l'amour, que quoi qu'il arrive, pour toute sa vie, ce sera mon fils. Entre sa mère et moi, ça ne fonctionne plus.
On initie très rapidement une procédure de divorce. Il faut qu'on tombe d'accord sur la vente de notre appartement, sur une organisation commune. Tout ça, ça prend quand même deux ans et demi. Et donc, elle met une condition pour accepter le divorce tel que je lui propose. c'est que je la laisse partir vivre à l'étranger avec notre fils. Et donc, j'intègre l'idée que je ne verrai plus mon fils toutes les semaines. C'est compliqué, mais en même temps...
Cette procédure prend tellement d'énergie et ça le plonge lui aussi dans un climat tellement délétère que la priorité absolue, c'est la séparation, le fait d'avoir un jugement de divorce qui fixe les règles, d'avoir une règle du jeu. qu'on peut brandir si jamais ça sort du cadre. Moi, j'ai un double sentiment à ce moment-là. J'ai le soulagement de voir la fin de cette procédure et en même temps, j'ai l'éloignement. Puis, comme il se trouve que je voyage beaucoup pour mon boulot, je me dis...
C'est juste quelques déplacements supplémentaires, c'est une organisation, un budget à prévoir, rien d'insurmontable en fait. Je vais le voir une fois par mois et lui, dès qu'il a... Les jours fériés dans ce pays-là ne sont pas les mêmes qu'en France. Donc il y a souvent des week-ends rallongés. Il est prévu dans le jugement de divorce que chaque week-end prolongé, soit je vais le voir, soit il prend l'avion pour venir me voir. Et donc on arrive à se voir.
Pas autant que si on avait été voisins, si on était restés dans la même région, dans le même département. Mais on arrive quand même à se voir. Ce qui est plus compliqué pour moi, c'est que sa mère applique tellement bien le... Le jugement de divorce, c'est que quand il est avec elle, il est juste avec elle. Et si moi je veux lui parler, si lui veut me parler, c'est uniquement sur mon temps de droit de visite. Je suis en permanence entre la tristesse et la colère.
¶ Les signes précoces de difficultés
Et j'arrive à capter des moments de joie partagés lorsqu'on est tous les deux. Mais c'est très éphémère parce qu'on se voit sur des périodes courtes. Avant trois ans, David, c'est un petit garçon comme un autre. C'est un petit garçon qui joue dans sa chambre avec ses voitures.
qui aime bien regarder des dessins animés, qui aime bien qu'on lui raconte une histoire, qui aime bien aller courir en plein air. Lorsqu'il arrive à créer un lien avec un copain, il aime bien qu'on le revoie, donc il y a une demande de créer du lien social et je trouve ça plutôt sympa. Dès qu'il rentre maternel, le premier semestre s'écoule et son institutrice nous convoque pour nous signaler qu'il n'y a pas de quoi s'alarmer, mais il a des gros troubles de la motricité fine.
Prise de plumes, prise de stylo, le fait de pouvoir dessiner, comme s'il ne pouvait pas attraper finement un crayon. En même temps, c'est trop tôt pour dire qu'il y a un souci. Simplement, il nous alerte là-dessus. Est-ce qu'il alerte encore plus ?
C'est que David, lorsqu'il est en récréation, plutôt que de rester dans un groupe de copains tel que font les autres, lui, il court dans tous les sens tout seul, sans jamais s'arrêter avec quelqu'un. Mais c'est compliqué parce que comme il est un peu en décrochage à l'école très tôt, dès la maternelle.
Les enfants le regardent un peu bizarrement. Et en fait, créer du lien, c'est très compliqué. C'est très compliqué pour lui. Du coup, il se retrouve assez vite esselé. Plus il grandit, plus il est en colère. Et du coup, plus il grandit, plus il me reproche des choses. Il est plus agressif. Il y a plusieurs scènes de violence, d'incompréhension, parce que je suis son père, donc lorsqu'il sort des limites du cadre, je le ramène dans le cadre, parfois juste par des mots.
Et comme on se voit peu à ce moment-là, il s'attend à ce que je lui passe beaucoup de choses, que je sois un peu un papa gâteau, papa poule, qu'on lâche le frein sur le temps de dessin animé, sur les sucreries, sur tout. Et ça c'est compliqué, c'est d'autant plus compliqué que lorsque David a 11 ans, nous avons un enfant avec ma nouvelle compagne, qui entre temps est devenue ma nouvelle femme.
Il y a une nouvelle dimension, c'est de protéger notre fille. On a peur. C'est surtout ma nouvelle femme qui a peur. Moi j'ai cette volonté d'essayer de tenter au maximum le rapprochement entre mes deux familles. C'est très très compliqué. Je dois avoir deux photos de mes enfants ensemble. On a dû faire une fois les vacances communes.
¶ La découverte de l'incident
Donc un été, David a 14 ans, je l'ai en vacances, et nous sommes avec son parrain, qui a lui-même un fils un peu plus jeune, et nous sommes juste entre père et fils, et nous avons loué près de... là où réside la famille de ma nouvelle femme. Et nous sommes invités à participer à une sorte de Garden Party.
Donc c'est très sympa, il fait beau, il y a des petits trucs à grignoter, il y a du champomis pour les enfants, il y a un peu de pétillants pour les adultes. Donc il y a deux autres enfants, donc il y a le fils du parrain, de mon ami, puis il y a une petite fille qui est là avec ses grands-parents pendant cette période des vacances.
Elle va avoir 4 ans, elle n'a pas encore 4 ans. Mon fils est le plus âgé des 3 enfants, il semble s'ennuyer, et il me demande s'il peut aller s'isoler dans une chambre, parce qu'il est déjà venu dans cette maison, pour lire une bande dessinée. Je lui dis, si tu t'ennuies, pas de problème. Donc je demande à nos hôtes si c'est possible, qui acquiesce. Et donc on voit David partir. Et là, on ne se pose plus trop la question de savoir où il est. Le temps passe, on rigole bien.
Et à un moment, il y a des gens qui se demandent où est la petite fille. Donc la maîtresse de maison a un pressentiment. Et directement, elle va dans une chambre qui est celle où David est censé être en train de lire une bande dessinée.
Elle ouvre la porte, mon fils est en train de se habiller, il remonte son pantalon, il dit j'ai rien fait. Et la petite fille dit il m'a léché la minette. Et moi j'arrive à ce moment là, j'ai emboîté le pas à la maîtresse de maison, j'entends ce que disent les deux enfants.
Est-ce que c'est un viol ? Est-ce que c'est une agression sexuelle ? Je comprends qu'on est dans un sujet comme ça. La maîtresse de maison part avec la petite fille pour l'éloigner de mon fils. Et moi, je me retrouve seul dans la pièce avec mon fils, David, pour lui demander à mon tour, qu'est-ce que tu as fait ?
Il me jure qu'il n'a rien fait. Je lui dis, mais elle vient de dire que tu lui avais léché la minette. Un enfant de 4 ans, ça n'invente pas ça. Et donc là, il comprend qu'il est pris en flagrant délit. Il me regarde.
Il court vers la fenêtre, il ouvre la fenêtre et il tente de passer par la fenêtre. Nous sommes au deuxième étage. S'il saute, il va se faire mal. Je ne sais pas s'il va se tuer, mais en tout cas, je préfère ne pas le savoir. Je réussis à le rattraper par le col, à le ramener dans la pièce.
et à le mettre au sol jusqu'à ce qu'il arrête de se débattre. Et que j'arrive à lui expliquer qu'il s'est passé quelque chose de grave, qu'on ne peut pas rester. Que je vais sortir de là, parce que là, il ne va plus pouvoir croiser personne. Ça va se savoir, ce qu'il a fait. Donc...
Le temps que j'aille dire au revoir, je lui dis tu restes dans les toilettes et je viens te récupérer dans deux minutes. Dans les toilettes, il y a un lavabo. Quand je viens te récupérer, il est en train d'essayer de se noyer en se mettant la tête dans le lavabo.
Il a fait couler l'eau à ras bord et il s'appuie la tête en se la calant sous le robinet. Donc je sors de là. À ce moment-là, je suis extrêmement pragmatique. C'est un, je dois mettre mon fils en sécurité. De protéger lui-même, en fait. J'ai vu qu'il a tenté de se faire du mal. Mon réflexe, c'est de l'emmener aux urgences psychiatriques. Ma vie s'arrête ce jour-là. Je sais qu'il y a un avant et un après. Ce ne sera plus jamais pareil.
¶ Après l'incident: hôpital et police
Tout le bonheur que je lui souhaitais pour ne pas revivre le malheur que j'ai pu vivre enfant, c'est trop tard. On prend la voiture, pendant qu'on roule en direction de l'hôpital, il détache sa ceinture, il essaye de sauter par la portière. Donc là encore, je le rattrape par les cheveux.
Alors que la portière est ouverte, on est en train de rouler à 70 km heure. On arrive dans un premier temps aux urgences psychiatriques d'un hôpital, mais on m'explique que c'est un hôpital uniquement pour adultes et qu'il faut que je me rende dans un... un hôpital pour mineurs. On refait la queue une deuxième fois dans un nouvel hôpital où cette fois, le décor est un peu plus apaisant. Je lui dis, écoute, on reste dans ta chambre.
Je demande aux personnes soignants s'ils peuvent me trouver une chaise pour que je dorme à côté de mon fils. Et l'un des médecins qu'on voit nous informe que la police est au courant. Et donc là, je suis assis à côté de mon fils. Je lui redis, on va s'en sortir ensemble. Et je ne trouve pas autre chose pour l'accompagner. Je ne sais pas ce qui va se passer. Il s'endort. Il y a un test toxicologique qui est fait quand même.
Je dors très peu en fait. Je suis à côté de mon fils qui lui dort, il est assommé. Et puis nous sommes réveillés le matin par le petit déjeuner. Ça ressemble presque à une chambre d'hôtel de vacances. Quand la porte s'ouvre, j'entends à côté des nouveau-nés. Cette cohabitation de mon fils de 14 ans, qui à l'époque doit faire déjà 1m75 ou 80, et qui vient de voler une petite fille de même pas 4 ans, et à côté il y a des bébés.
L'un des médecins qui veut me voir très tôt, il est 7h du matin, pour me dire, vous devriez, monsieur, vous préoccuper rapidement de trouver un avocat pour votre fils et pour vous aussi. Par le bouche à oreille, j'ai la chance de trouver quelqu'un très rapidement.
qui veut bien se rendre disponible tout de suite pour défendre au mieux mon fils qui va faire l'objet d'un placement garde à vue. Donc j'obtiens le droit de laisser mon fils seul dans la chambre, porte fermée à clé, pour aller rencontrer l'avocate.
On monte un dossier en 30 minutes, tous les éléments dont elle a besoin pour commencer à défendre ses intérêts. Je lui dis bien que je ne suis pas dans le fait de dire qu'il n'a rien fait. Ce n'est pas vrai. Il n'a pas rien fait. Maintenant, il a des droits. Il a le droit d'espérer un moment revenir dans la vie. Quand je reviens après ce rendez-vous avec l'avocate, tout va très très vite. Dans la demi-heure qui suit, la police arrive. Il y a deux femmes, un homme, c'est la brigade des mineurs.
Ils expliquent qu'ils doivent partir avec David pour l'entendre dans le cadre de sa garde à vue, qu'à partir de ce moment-là, il était placé sous le régime de la garde à vue, il lui dit ses droits. À ce moment-là, la responsabilité pour les crimes sexuels, c'est de 13 ans. David a 14 ans.
Donc il est pénalement responsable de ses actes. David, il a un téléphone portable qui est saisi. On retrouve dans son téléphone des images pédopornographiques. Je ne sais même pas comment c'est possible, puisqu'il y a un contrôle parental, il y a un verrou. Dans un premier temps, David est assez coopératif. Je lui incite fortement en lui disant que pour se reconstruire, il faut pouvoir regarder en face ce qu'on a fait.
Tout s'enchaîne très rapidement, donc il passe une nuit en garde à vue, il passe une nuit au commissariat avec des gens qui surignent dessus, qui sont ivre-morts, qui hurlent, qui poussent des cris. Il est déjà prévu qu'il soit déféré devant le juge d'instruction.
Et donc le lendemain, je reçois un appel téléphonique m'invitant à retrouver mon fils devant le palais de justice, par la souricière, par où rentrent les gens qui ont fait des choses graves. Il n'a pas de menottes. Je pense que c'est mieux qu'on ne lui mette pas les menottes. Parce que l'image que je conserve, elle est indélébile. C'est mon fils encadré par la police. C'est déjà assez pénible comme ça. On est 36 heures après les faits, à peu près. La mère de David a été informée.
Elle arrive au palais de justice avec un avocat commis d'office. Je ne prends pas d'avocat, je laisse l'avocate que j'ai trouvé défendre David.
¶ Le parcours judiciaire commence
Et là, c'est une scène surréaliste. Nous sommes dans un couloir de palais de justice avec des gendarmes en armes, comme si c'était un procès de terrorisme. C'est très spectaculaire. Il m'est demandé dans les heures qui précèdent le rendez-vous chez le juge d'instruction si je suis en capacité d'héberger mon fils. Et je leur explique que j'ai une petite fille qui a l'âge de sa victime, que c'est dans la famille de ma nouvelle femme que ça s'est produit. C'est juste impossible.
Puis s'ouvre la porte du juge d'instruction, qui est un petit bonhomme un peu replié sur lui-même, avec des petites lunettes, le teint blafard, qui ne prend pas le temps des politesses d'usage. Il est juste sur son dossier. Et donc il lit les éléments qui sont en sa possession, c'est-à-dire le rapport de la police judiciaire. Ce que j'apprends à ce moment-là, c'est qu'il y a eu pénétration. Il y a eu pénétration par un doigt.
Ça suffit pour qualifier l'effet de viol. Donc mon fils est mis en examen pour viol sur mineurs de moins de 15 ans, avec placement dans un organisme de la protection judiciaire de la jeunesse, où il y a des jeunes qui sont accompagnés.
d'arriver au quotidien par des éducateurs psychosociaux qui sont spécialisés dans la jeunesse difficile. Dans ces établissements-là, les jeunes peuvent bénéficier de quelques heures de sortie par jour. Et si jamais un jour, ils ne reviennent pas, on lance un avis de recherche. Et là, par contre, ils passent dans un centre éducatif fermé qui est une prison pour mineurs.
Donc le juge d'instruction applique bêtement le règlement et il cherche un centre le plus proche possible de chez moi pour que je puisse honorer mes droits de visite et d'hébergement. Pourquoi ? Parce que je suis le seul parent domicilien en France.
Et donc on lui trouve une place dans un centre à 150 km de chez moi, le temps que l'instruction se déroule. Je le vois partir en voiture avec une éducatrice de la protection judiciaire de la jeunesse, qui l'accompagne dans son nouveau logement. Je suis dévasté. Là encore, je vois ça à deux vitesses. Le père, il est fracassé. Et en même temps, je me dis qu'il faut que je garde mes ressources, mon énergie, pour l'accompagner au mieux dans ce parcours judiciaire.
Donc je vois d'un côté le monstre perçu par le reste de la société, et je vois aussi mon fils. Quoi qu'il soit passé, quoi qu'il ait fait, je ne suis pas là pour le disculper, je suis là pour l'accompagner. Je me dis qu'à un moment... S'il en est arrivé là, si on en arrive là, c'est qu'à un moment, on a raté quelque chose avec sa mère. Peut-être que moi, j'ai raté quelque chose tout seul. Et je repense à un moment de vacances, la semaine qui précède le viol.
On est chez des amis, du coup, là, il y a ma femme, notre fille et David. Et chacun a sa chambre. Donc, David, il n'est pas dans la chambre de notre fille qui partage sa chambre avec d'autres petites filles de son âge. Et on le surprend.
en train de pousser la porte de la chambre des petites filles. On le surprend en pleine nuit, en tout cas à une heure où il est censé dormir, ou peut-être qu'il ne s'attend pas à avoir du monde. Donc on le surprend, on lui dit, mais tu vas où, tu fais quoi ? Il dit, bah je vais aux toilettes. Mais non, les toilettes, c'est l'autre porte là-bas.
Pas du tout à côté. Et elle ne creuse pas plus ce sujet. Maintenant, une semaine après, quand on entend parler de viol sur une petite fille qui a l'âge de notre fille, forcément, on se dit, mais en fait, la cible, ce n'était pas cette petite fille, c'était notre fille, c'était sa demi-sœur. Je culpabilise pas mal. Je suis très fragile, psychologiquement. Et je rentre dans un combat pour épauler mon fils. Je dis très régulièrement à mon fils que je l'aime.
et que je me suis engagé à ce qu'on s'en sorte ensemble et que c'est ce qu'on va faire à la condition qu'il accepte de s'engager lui aussi dans le travail qu'on lui propose ça c'est la seule chose que je peux pas faire pour lui Dans un premier temps, il est en centre éducatif placé avec des mineurs délinquants, pas du tout son profil à lui. C'est le petit blanc bien habillé sur lui, avec encore ses deux parents, et qui ne dit pas pourquoi il est là.
Alors que tous les autres, ils se vantent d'être là pour voler à l'étalage, agression avec arme. Et puis la plupart, ils n'ont pas de parents. Et donc David, ça dénote. Il se fait tabasser. Il se fait piquer ses affaires. Le climat, il n'est pas bon pour lui. Et donc, c'est sur proposition des éducateurs de la PGG, de l'endroit où il est placé à ce moment-là, donc à 150 km de chez moi, que le juge d'instruction ordonne son placement en famille d'accueil.
Ce sont des familles qui, pour la plupart, ont déjà des enfants et qui, moyennant indemnisation, offrent un cadre familial. Là, en l'occurrence, ce ne sont pas des petits-enfants. Donc David, il se retrouve dans une famille où il y a des enfants plus âgés que lui, des enfants presque qui sont déjà majeurs. Et donc assez rapidement, en fait, il est à nouveau déplacé. Et on lui trouve un...
Une autre famille d'accueil où, pour le coup, là, ça se passe plutôt pas mal. Il est dans une ferme à la campagne. Ça correspond à sa période de collège. C'est plutôt un bon moment par rapport à tout ce qu'il vit à ce moment-là. Là, je me dis presque que le côté champêtre, ça peut l'aider à rentrer dans le travail qu'on lui propose.
Au cours de l'instruction, on lui dit que normalement, c'est deux ans maximum. Donc pour les six derniers mois de sa période d'instruction, c'est le moment où il rentre au lycée, on lui propose un internat, et ensuite arrive le jugement qui intervient dans le...
dans les derniers mois de l'année scolaire. Le jour d'une première audience, on a une grève des avocats qui vient perturber toutes les audiences qui se tiennent malgré tout. Et donc là, il en reprend pour six mois. Il reprend pour six mois de placement.
dans l'attente de son jugement. Plus l'instruction dure, moins il rentre dans le travail. Il est en résistance permanente. Il ne va pas à certains rendez-vous qui sont obligatoires dans son contrôle judiciaire. Donc ça, ça peut entraîner une révocation du contrôle judiciaire, donc un placement au centre éducatif fermé.
¶ Le procès et la requalification des faits
Et lorsqu'il va chez le psy, il ne rentre pas dans le travail. Il fait valoir son droit au silence. L'instruction dure trois ans. Et là, on arrive à un jour de printemps dans une salle d'audience où, entre-temps, les faits sont requalifiés parce qu'il y a des dossiers...
plus grave, dit-on, qui s'amoncelle et qu'on n'arrive pas à traiter. Donc tout est requalifié en agression sexuelle. À ce moment-là, je ne sais pas quand j'apprends que les faits sont requalifiés, si je suis soulagé pour mon fils de savoir qu'il encourt une paix de moindre, ou si je suis effondré.
de savoir qu'un crime n'est pas jugé comme un crime. C'est une dualité permanente. Et même si c'est mon fils, à ce moment-là, je veux qu'il soit jugé pour ce qu'il a fait, parce que je ne vois pas comment il peut se reconstruire s'il est dans le déni. Il n'y a que des femmes en robe noire, procureurs, autour de la présidente du tribunal, que des femmes, et qui en préambulent, lui disent « David, nous allons vous juger pour agression sexuelle. »
J'appliquerai la loi, mais je ne suis pas dupe. Ce que vous avez commis, c'est un viol. L'audience, l'un des moments les plus éprouvants que j'ai à vivre, parce qu'à ce moment-là, face à la ténacité de la présidente, aux prises de paroles diverses, notamment les parents de la petite fille qui expliquent que leur vie est foutue, qui ne savent pas quoi faire avec leur fille parce qu'ils ne savent pas s'il faut l'inciter à en parler pour se soigner ou s'il faut...
Lui en parler le moins possible pour ne pas la faire vivre dans un traumatisme permanent. Comme David n'est pas rentré dans le travail psychothérapeutique pendant trois ans, c'est comme s'il avait vécu toutes ses séances avec des boules qui es. Là, il ne peut pas mettre de boules qui es.
Là, il est en prise directe avec une réalité très très crue, où tous les détails sont précisés. Et il rajoute un truc dont il n'avait jamais parlé. C'est qu'il a imposé une fellation à la petite fille. Il fait 1m95, il est barbu. Il est physiquement impressionnant. Et là, on voit un colosse de 17 ans se liquéfier, se prostrer sur lui-même, avoir les épaules qui s'affaissent, le buste qui s'affaissent et ses jambes qu'il porte à peine.
Il y a un moment où il s'effondre, on sent qu'il y a quelque chose qui est sorti, mais derrière, droit dans ses bottes. Qu'est-ce qui se passe dans sa tête ? J'en sais rien. Très compliqué, très très compliqué. Pour moi, il ne culpabilise pas, je ne pourrais pas le jurer.
¶ Influence maternelle et rupture avec le père
Mais de ce que je vois de son attitude, il ne culpabilise pas. Je sais que sa mère l'entretient dans l'idée qu'il était sous ma responsabilité, que c'est parce que je suis un père absent depuis que je l'ai quitté qu'il exprime sa colère.
pendant toute l'instruction, elle cherche à étayer une théorie selon laquelle, au moment des faits, il est sous l'emprise d'alcool et médicaments, parce qu'il y a du pétidien qui tourne dans la soirée au moment des faits, et puis parce que David, à ce moment-là, il a un afte. Et donc j'ai acheté pour lui mettre au pinceau un produit contre les aftes dans la bouche. Donc un médicament, de l'alcool, forcément ça en fait un violeur en Syrie, ou en tout cas un pédocriminel. Et cette théorie-là...
du premier jour de l'instruction jusqu'au jugement, elle n'en démore pas. Et lui, il entend ça tout le temps. Ce n'est pas de ta faute. Si tu en es arrivé là, c'est parce que ton père, depuis le début, ne joue pas son rôle de père. J'ai une boule d'émotion, de tristesse. J'ai un temps de parole, je raconte pourquoi on me pose la question, pourquoi est-ce que David ne vient pas vivre chez moi parce que j'ai peur qu'il fasse subir à...
à sa demi-sœur, ce qu'il a fait subir à cette petite fille. Le risque n'est pas écarté. Quand je dis ça, je le regarde dans les yeux. Et là, il baisse la tête, il donne l'île de la tête. Et là, je comprends qu'il y a un truc de cassé. Puisque jusque-là, j'arrive encore à avoir...
quelques échanges par le biais de la protection judiciaire de la jeunesse, mais à partir de ce moment-là, il fait savoir qu'il ne veut plus de relation avec moi. David est condamné à trois ans de prison avec sursis, avec une période probatoire de trois ans, durant laquelle...
¶ La sentence et ses implications
Il a interdiction de s'approcher de sa victime, il a obligation de suivre des soins psychothérapeutiques, et il a une obligation de montrer qu'il veut s'insérer dans la société, donc c'est-à-dire soit faire des études, soit travailler. Il a eu une interdiction de quitter le territoire sans l'autorisation du juge, du juge des enfants, et il est inscrit au fichier des auteurs d'infractions sexuelles. Donc maintenant, partout...
où David se trouve, s'il y a de la pédocriminalité dans le coin, on regarde tous les gens qui sont fichés, on vérifie leur emploi du temps. Et ça, il faut qu'ils vivent avec, maintenant. L'une des questions que je me pose, une question existentielle, j'ai un fils que je veux aider. Il n'y a pas 12 000 chemins possibles pour qu'il puisse être aidé. Et ce chemin, il refuse de l'emprunter. Et je me dis que si je reste avec lui, dans le déni de ce qu'il a fait...
et que je l'incite à emprunter une autre voie que celle qui lui est proposée par la justice des mineurs, un, je ne joue pas mon rôle de père, deux, je ne lui rends pas service, trois, on va aller dans le mur, lui et moi. Et moi, à ce moment-là, il faut que je garde de l'énergie, et du temps, et de l'argent aussi, parce que ça coûte une fortune.
de suivre une procédure comme ça sur trois ans, pour ma femme, pour notre fille. Entre-temps, il y a ma femme, notre fille, et il y a notre fils aussi qui est né. Et là, je vois bien que je dois faire un choix. Ça reste mon fils, mais à partir du moment où il refuse...
qu'on se voit dans l'espace qui est prévu pour ça, je ne peux pas lui tordre le bras. Et je ne peux pas surtout rester dans l'attente en permanence. Je fais le choix de ménager une espèce de sas comme une salle d'attente, à l'entrée de laquelle je viendrai régulièrement pointer le bout de mon nez.
pour voir s'il m'a laissé un message. Après le jugement, il renoue son quotidien avec sa mère, et moi je ne peux le voir que lors de rendez-vous provoqués par le juge des enfants. Je dois le voir deux fois en fait. Une première fois pour apprendre qu'il s'est battu avec sa mère. Sa mère est allée porter plainte. Et une deuxième fois parce qu'il fait la demande de quitter le territoire pour accompagner sa mère qui veut aller travailler dans encore un autre pays.
Il ne me regarde pas. Il dit au juge, je ne souhaite pas m'adresser à cette personne. C'est la dernière fois que je vois mon fils. Il n'a pas encore 18 ans. Il y a juste une fois où je tente un... Un coup de téléphone à la protection judiciaire de la jeunesse pour savoir s'ils ont des nouvelles. Je tombe sur une éducatrice d'une des villes par lesquelles il est passé. Il me dit, j'ai David en face de moi. David, est-ce que tu veux parler à ton père ? Donc c'est la dernière fois où il me parle.
Et il me dit, je me reconstruis, j'en termine avec le lycée, j'ai une copine américaine, et je ne veux plus te voir. Voilà, notre dernier échange.
¶ L'amour et la souffrance persistante
J'aime toujours mon fils, j'aime toujours mon fils. J'aime pas ce qu'il a fait, mais j'aime mon fils. J'ai honte de ce qu'il a fait, mais pas de lui. C'est très compliqué à vivre, le fait d'aimer. d'avoir un enfant qui a fait ça et de l'aimer, continuer à l'aimer. Parce que d'un côté, on voit les faits, et de l'autre côté, je revois toujours l'adolescent qui a eu une enfance un peu compliquée, chahutée, qui a grandi dans le conflit.
la manipulation, il y a une plaie qui va rester ouverte jusqu'à la fin de mes jours. La plaie, elle est là, c'est une souffrance. Alors c'est un sujet qui est assez complexe à développer en société. Au début, j'en ai parlé qu'il y avait mon tout premier cercle d'amis, de familial. Pour rentrer dans les détails d'un viol comme ça, c'est aussi impliqué David.
Faire porter sur lui des regards qui ne sont pas forcément bénéfiques. Et puis à un moment, il faut parler. Il faut parler parce que c'est trop compliqué. Je ne fais pas de conférences. C'est juste dans des moments... où je suis essolé avec une personne en qui j'ai une confiance absolue, où je dis, écoute, tu remarques peut-être que je ne suis pas très en forme, voilà ce que je vis. Et la chance que j'ai, c'est que l'immense majorité des gens avec qui j'en parle,
Se montre solidaire de ma démarche d'encourager David. Et surtout, il ne le condamne pas. Donc forcément, c'est facile. Il y a un violeur de petite fille. Oui, forcément, c'est à lui qu'on va jeter des cailloux. Maintenant, on est dans un pays où même les violeurs de petites filles ont le droit de revenir dans la société. Ils ne sont pas condamnés à la lapidation ou au suicide. Je n'ai pas l'impression d'avoir perdu mon fils.
La porte reste ouverte. Elle a toujours été ouverte. Depuis le début, elle est ouverte. Il sait me trouver. Je change pas de numéro de téléphone comme ça. Il a mon numéro de téléphone. Il a mon adresse mail. Je serai toujours là. Vous venez d'écouter Transfer, épisode 342, un témoignage recueilli par Louise Réjean. Cet épisode a été produit par Slate Podcast. Direction éditoriale, Christophe Caron.
Direction de la production, Sarah Koskiewicz. Direction artistique et habillage musical, Benjamin Septemours. Production éditoriale, Sarah Koskiewicz et Benjamin Septemours. Chargée de pré-production, Astrid Verdun. Prise de son, Louise Réjean. Montage, Johanna Lalonde. Musique, Thomas Lupias. L'introduction a été écrite par Sarah Koskiewicz et Benjamin Septemours. Elle est lue par Aurélie Rodriguez. Retrouvez Transfert tous les jeudis sur slate.fr et sur votre application d'écoute préférée.
Découvrez aussi Transfer Club, l'offre premium de transferts. Deux fois par mois, Transfer Club donne accès à du contenu exclusif, des histoires inédites et les coulisses de vos épisodes préférés. Pour proposer une histoire, vous pouvez nous envoyer un mail à l'adresse transfert.fr.
