¶ Débuts et Fascination Océanique
Il suffit parfois d'une rencontre pour tomber amoureux. Une rencontre avec un poulpe pour tomber amoureux de la mer et y plonger durant toute son enfance. Une rencontre avec une remanta pour remettre en question ses croyances et changer son regard sur les animaux à sang-froid. Ses entrevues marines ont marqué l'existence de François Sarano, docteur en océanographie
et plongeur professionnel, il a dédié sa vie à l'océan. Ancien conseiller scientifique du commandant Cousteau sur la Calypso, il a parcouru les fonds marins du monde entier pour étudier comprendre et ramener des images de ce dernier grand monde sauvage où l'on peut approcher les animaux sans qu'ils fuient. En 2006, sur le tournage du documentaire Océans à Guadalupe.
Au large des côtes mexicaines, une nouvelle rencontre va changer sa vie. Embarqué loin du bateau dans l'eau sombre par une journée sans soleil, il va croiser le chemin d'un grand requin blanc qu'il surnommera plus tard. Lady Mystery Dans les années 50... Ma mère Cécile et mon père Jacques m'ont amené au bord de la mer, aussi sombre. Une mer qui était transparente. Les vagues roulaient sur la plage. Il y avait le rocher noir.
qui était un rocher qui me fascinait. On se mettait à l'eau, mon père m'a offert un masque. Un masque fragile à l'époque, c'est pas des masques comme aujourd'hui. La vitre était en verre. Quand on le posait mal... le verre cassé, c'était la fin du monde. Mais non, papa m'a racheté un masque. Et un jour, j'ai vu un poulpe. C'est lui qui m'a regardé et... J'ai vu cet œil incroyable doré avec la pupille noire, noire, qui vous fixe, qui appelle. Le poube, c'est incroyable.
C'est le roi de la métamorphose. Il peut changer de texture, de peau, de couleur, de forme. Il peut s'infiltrer, disparaître dans un tout petit interstice de roche. C'est l'animal mystère. Et il m'a attiré irrésistiblement dans ce monde marin, le dernier grand monde sauvage où on peut approcher les animaux sans qu'ils fuient.
¶ L'Expérience Sous-Marine Unique
C'est quelque chose d'étonnant, on ne se rend pas compte de ça. Le monde terrestre, tous les animaux vous fuient. Nous portons sur nos épaules des années et des années de malédictions, de maltraitances des autres, de la planète, de tout ça. Tandis qu'en mer, les animaux nous rendent notre innocence. Ils nous considèrent comme les autres espèces, créatures parmi les créatures.
Et il nous tolère au point que parfois on peut être poisson parmi les poissons. Et tout d'un coup, ça change tout ! Ça change tout parce qu'on peut vivre des moments avec eux. On se sent en mer, parti de ces vivants, lié à ces vivants. Tous ces vivants différents. Et il y en a incroyables. Il faut voir le nombre extraordinaire de toutes ces créatures marines depuis les étoiles de mer. Toutes différentes les unes des autres. Une étoile de mer, mais il y en a des dizaines de sortes.
fascinante. Et puis, et puis, et puis ces poissons, ces nuages de poissons qui virevoltent. Et quand vous êtes en plongée en bouteille, vous pouvez vous aussi être... avec léger, parce que la bouteille vous donne la possibilité de, en inspirant, de vous gonfler, donc léger, léger, et quand vous expirez, de couler, et donc d'être comme un oiseau.
On est en apesanteur quand on est dans l'eau. On vit dans un autre monde. Et dans ce monde-là, encore une fois, ceux qui y vivent nous offrent des rencontres.
¶ Les Années Calypso et Cousteau
D'abord il y a eu un grand voyage avec Grasse et avec mon épouse Véronique. dans les eaux subantarctiques, puisqu'elle dirigeait une mission dans les eaux subantarctiques, mission Jimmy, on est partis là-bas, on a voyagé, les icebergs, les albatros, les éléphants de mer. C'était incroyable. Je découvrais les mers du Sud, Garg-Hélène, Crozet. Et en rentrant, j'avais passé ma thèse. Je n'avais pas encore de...
véritable affectation. Et j'ai envoyé un curriculum vitae à l'Orstome, qui est l'IRD aujourd'hui. Et puis, il y avait une annonce aussi qui était... pour le musée océanographique de Monaco, où je cherchais un directeur adjoint. Et puis, j'ai eu la chance d'être pris à leur stop. Et donc, les dernières discussions se faisaient...
pour la direction du musée océanographique, avec Cousteau. Et Cousteau me dit, mais vous êtes trop jeune pour vous enterrer dans un musée, venez donc avec moi sur la Calypso. Alors, j'ai dit, je ne peux pas, je viens d'être pris comme chercheur à l'Orsto, mais puis j'en parle à Véronique. Je vous demande deux mois. Alors, vous avez deux mois !
Eh bien, je vous invite, venez, on part. Et je suis parti sur la Calypso. Et au début, il m'avait dit, allez, on fait deux ans ensemble, et puis après, on verra. Et puis je suis resté jusqu'à son décès. 13 ans. Merveilleux. Un homme extraordinaire. Exceptionnel. Quelqu'un... qui vous portait sur ses épaules, qui vous permettait de satisfaire toute la gourmandise de curiosité qu'on avait, qui ne vous demandait jamais, en sortant de plonger, qu'est-ce que vous avez trouvé ?
Alors François, qu'est-ce que vous avez trouvé ? Non, non, jamais, jamais, jamais. Il demandait. Alors, est-ce que vous vous êtes régalé ? Est-ce que vous avez bien exploré ? Ça change tout ! Il n'y avait plus pas de soucis de rentabilité, de trouver des trucs. Il y avait juste cette gourmandise incroyable d'aller voir ce qui se cachait sous la peau de l'océan et de le raconter. On a plongé dans des lieux qui étaient, je ne peux pas dire vierges.
mais qui était vraiment, vraiment loin des hommes et peu exploré, exploité. On se mettait à l'eau, on se mettait à l'eau, tout d'un coup, il y avait... Tous ces grands requins qui montaient nous voir, curieux, ont vivé ces explorations sans se poser de questions.
¶ L'Évolution des Rencontres Marines
À l'époque de la Calypso, les grands cétacés étaient moins présents. La chasse à la baleine, au cachalot, a perduré jusque dans les années 1980. Et donc, les grands cetacés qui avaient survécu au massacre industriel nous fuyaient. Et les rencontres avec les cachalots ou les baleines étaient difficiles et rares. Aujourd'hui, on peut plonger avec les grands cetacés qui sont des animaux sociaux avec lesquels...
Les liens que l'on peut tisser sont très intenses. Donc, les animaux les plus extraordinaires... que l'on puisse voir à l'époque où nous plongeons, dans les années 70-80, les grands animaux et ceux qui restaient encore, c'était les grands requins. Je m'attachais plus aux requins. Et les îles en damant, qui sont des petites îles au nord de Sumatra, des Nicobars, juste sous le delta d'Irawadi, dans la partie est de l'océan Indien, entre l'Inde et donc la...
Thaïlande, la Birmanie, étaient des îles où la pêche industrielle n'existait pas. Et donc, des mondes préservés où l'abondance incroyable des poissons... Les nuages, des bancs qui n'avaient ni commencement ni fin. Ni commencement ni fin. On était comme des passe-murailles. On passait à travers les bancs et on était engloutis et on disparaissait. On disparaissait. Des fois, les poissons, c'est des... C'est des monstres avec juste des...
Des yeux, des écailles, des nageoires, tout ça, un briquet, des miroitements, argent. On ne sait plus où ça commence et où ça finit.
¶ La Rencontre Transformative avec la Raie Manta
Nombreuses les aventures sur Alcaipso, mais un jour, à Sumatra, je suis allé plonger le matin, avant la plongée. J'avais pris mon... mon scaphandre, j'étais allé... me balader. Et là, elle était là. La Raimanta. Elle est arrivée face à moi. Bon, et puis c'est timide, Raimanta. Je bouge pas. Elle va peut-être m'approcher. Et elle s'approche. Je retiens ma respiration. Puis elle s'approche encore. Face à moi. Avec ses grandes ailes. Et puis...
C'est concéphalique, là, magnifique. Elle est presque attouchée. Elle me dit, allez, je vais la caresser. J'hésitais parce que si je la touche, je vais rompre le charme. Et là, je... J'ose une caresse, elle va partir, mais au moins j'aurais fait ça. Je caresse. Et là, tout d'un coup, elle se redresse. Et elle se met... ventre ouvert, les grandes ailes ouvertes comme ça, à côté de moi. Je caresse à nouveau, elle part dans un looping et elle revient.
Je caresse, je caresse, et on a passé la plongée, elle revenant, looping après looping, se positionner à côté de moi. Vous n'imaginez pas, je veux dire, c'est... C'est inimaginable ce qui se passe. Je ne comprends pas ce qui se passe. J'ai peur que ça s'arrête. J'ai peur que ça se brise. Et puis, à un moment donné, ça s'arrête. Je n'ai plus d'air.
À l'époque, on tirait la réserve, vous savez, il y avait une tige, on actionnait un ressort et on libérait une dernière quantité d'air qui nous permettait de faire nos poliers, de remonter. Et là, j'avais tiré la réserve, je n'avais plus d'air, j'étais obligé de remonter. Et je remonte, et elle m'enveloppe. Avec ses ailes. Et j'en reste comme je suis maintenant. Sans voix. Et je me dis, mais...
C'est nous qui décidons que les animaux à sang froid ne sont que des machines standardisées qui répondent de façon automatique au stimuli milieu. Parce qu'on ne les regarde pas. Cette raie mentale, elle a fait différemment de toutes les autres. Et là, oui, ça m'a beaucoup questionné. J'ai même écrit un article qui s'appelait La Réamoureuse, et dans lequel je me disais, mais pourquoi est-ce que nous ne nous interrogeons pas ?
sur ces vies différentes des nôtres, bien loin des nôtres, le sang froid, et qui en définitive nous remettent à notre place. Ils ont des sens qu'on n'a pas. Ils ont une perception du monde qu'on n'a pas. On est des infirmes dans l'eau alors qu'elles voient des choses, ressentent des choses, perçoivent des choses. Pour nous, nous ne sommes que du vide, rien.
Quelle est leur conscience du monde ? J'en sais rien. Mais j'ai pas le droit de pas m'interroger. J'ai pas le droit. Les raies et les requins, c'est la même famille. C'est la même chose, c'est la même famille. Il y a des requins qui sont semblables à des raies et des raies qui sont semblables à des requins. Les morphologies sont parfois étonnantes. Il y a des raies qui sont assez hautes et puis il y a des requins qui sont très plats.
Bien difficile, dans certains cas, de dire qui est requin et qui est ré. D'ailleurs, ça n'a aucune importance. Pour nous, c'est simple, parce que ça permet de se comprendre, de classer des choses comme ça. Mais il faut faire exploser ces classifications. Il faut aller, encore une fois, au niveau individuel. Expérience après expérience, on est si souvent bousculé.
¶ L'Invitation au Film Océans
Puis j'étais un peu arrogant, moi. J'étais très arrogant. J'avais un peu des certitudes. J'avais appris à la fac. Je savais des choses. Combien de fois ? Combien de fois la mère m'a pris à contre-pied ? Je me suis retrouvé sur le tournage océan grâce à mon ami Laurent Debas, avec qui je travaillais au WWF, qui m'a présenté à Jacques Perrin. Puis ça se passe bien.
Puis après, Jacques me dit, mais on fait un travail, on envisage de faire un grand film sur les océans. Est-ce que vous voudriez discuter quelques jours avec nous ? Avec l'équipe, Jacques Cluzot, Stéphane Durand, donc Laurent Debas, et beaucoup de monde. ou très volontiers. Tout le monde voulait travailler avec Jacques. Pas parce que c'était un travail, parce que c'était Jacques. Jacques Perrin, c'est quelqu'un qui nous a ouvert les yeux sur les insectes.
qui nous a ouvert les yeux sur les oiseaux, qui nous a... Et en disant, il faut donner la parole aux insectes et aux oiseaux, et ils se taisent, alors écoutez-les. C'est incroyable ! Quand on a commencé le film, il m'a dit, qu'est-ce que vous pensez de ceci ou cela ? J'ai commencé, moi, docte, avec la mer ceci, la mer c'est ça. Puis je sentais que tout d'un coup, ça décrochait là. T'es le grand vide. Mais c'est quoi ? Quelles émotions ? La mer.
C'est quoi la mer ? Elle a tout d'un coup fait basculer. Donner la parole à la mer, c'est pas réciter tout ce qu'on a comme chiffres sur la mer. 360 millions de kilomètres carrés, 90 millions de tonnes de boissons, 250 000 espèces. Je vois la mer. La mer, c'est une baleine qui danse dans le ciel de l'océan. Légère ? Comme un papillon ? Nous avons une fausse idée de ce qu'est le monde marin. Et nos représentations sont erronées ? Combien pèse une baleine ? Combien pèse une baleine ?
Chacun va vous répondre 120 tonnes. Vous rigolez ou quoi ? Une baleine, c'est plus léger qu'un papillon. Un papillon, s'il s'arrête de voler, il tombe. Une baleine ne pèse rien dans son monde. Une baleine ne pèse 120 tonnes que lorsqu'elle est cadavre sur le pont du bateau d'un baleinier. Et une baleine vivante, ce n'est pas ça. Parce que dans son monde, et c'est là qu'il faut aller la rencontrer, elle est plus légère, virevoltante qu'une hirondelle. Il faut oublier notre référentiel.
Jacques l'avait compris très vite, tout de suite. Et quand on a commencé Océan, il nous a dit, on va oublier ce qu'on sait. On va d'abord essayer d'aller s'immerger et... d'essayer de voir tous, toutes, encore une fois, toutes les émotions que les créatures marines et la mer elle-même, la puissance de la mer, nous offrent. Et alors, on va peut-être toucher du doigt. un peu de son épaisseur, de sa réalité.
¶ Filmer les Grands Requins Blancs
Ça n'a pas été facile de convaincre Jacques d'aller plonger avec les grands arcins blancs. Pourquoi ça n'a pas été facile ? C'est parce que lorsqu'on est responsable d'une énorme équipe, d'un énorme film, d'un film de cinéma, c'est quelque chose, c'est pas simplement un documentaire. Eh bien, on doit prendre en considération tous ceux qui travaillent avec eux.
de soi. Et donc Jacques avait cette idée de l'équipe et des budgets engagés. Donc s'il y avait eu le moindre incident, le moindre accident, tout était remis en question. Ça pouvait être catastrophique. Et donc, j'ai eu beaucoup de mal à essayer de les convaincre en disant, mais non, les requins, c'est...
comme les autres animaux de la mer, comme les poissons, les dauphins, les oiseaux. C'est des animaux comme les autres. Il faut aller les rencontrer. Et Jacques, on ramènera une image d'harmonie. Et puis, il faut choisir... le plus symbolique de tous. Il faut choisir le grand requin blanc, parce que le grand requin blanc, dans l'esprit des gens, c'est évidemment celui qui a été les dents de la mer, qui est celui...
plus terribles de tous. Et comme j'avais eu la chance de plonger librement avec les grands blancs en Afrique du Sud, j'avais une certaine expérience. J'avais pas mal plongé librement. Libre, vraiment, sans rien. Et donc, je...
Je me sentais pouvoir guider l'équipe à la rencontre de ces animaux formidables. Mais c'était très difficile, à la fois parce qu'il fallait... que chacun puisse surmonter l'appréhension légitime que l'on a lorsqu'on va rencontrer des animaux sur lesquels on dit qu'ils sont terribles, etc. Et puis, parce que les requins, ce n'est pas facile à approcher.
Il est très, très, très difficile de rentrer dans leur bulle d'intimité. Ils sont toujours à distance. Et quand on veut filmer un animal marin, il faut être très près. Parce qu'on ne peut pas utiliser de téléobjectifs, c'est pas comme à terre. Donc on a des objectifs grand angulaire, donc on est obligé d'être à touche-touche. Et qu'est-ce que c'est difficile d'approcher les grands requins blancs.
¶ L'Attente et la Discrétion à Guadalupe
L'origine de ces plongées avec les grands arcains blancs, elle est d'abord en Afrique du Sud. Et en Afrique du Sud, les premières rencontres, c'était juste pour essayer de voir si c'était possible de croiser librement la nage d'un arcain blanc. Mais en Afrique du Sud, il y a un fond. On est près du fond, il y a des kelpes, il y a une eau qui est trouble. Bref, on n'est pas dans l'intimité avec les requins. Donc on a choisi d'aller ailleurs, et cet ailleurs, c'est dans le Pacifique.
près de la petite île volcanique de Guadalupe, au large de la basse Californie. C'est une île mexicaine qui est une réserve marine où il y a des éléphants de mer, des lions de mer. C'est une île très riche aujourd'hui parce que c'est une réserve depuis très longtemps. Et cette petite île volcanique, au milieu de nulle part, est dans le grand bleu. L'océan y est bleu, clair. Et quand on plonge...
On plonge dans ce qu'on appelle le bleu. Pour nous, les plongeurs, le bleu, c'est quand on ne voit pas le fond. On a une dizaine de personnes à bord d'un bateau où les cabines sont étroites, où le confort est sommaire. On sait qu'on n'a pas beaucoup de temps, on va passer une semaine, huit jours, et que les images avec les grands arcs en blanc sont difficiles à obtenir. On est tendu.
Un petit peu, parce que l'objectif, il nous paraît à la fois merveilleux et un peu inaccessible. Et on essaye de s'organiser au mieux pour profiter... des meilleures heures de lumière. La lumière pour les images, c'est important. Donc on roule à deux équipes de tournage, trois heures dans l'eau, chacun un tour de rôle.
Au début, quand on était sur le bateau, j'étais le seul à avoir déjà plongé avec des garcons blancs. Quand on est sur le bateau, qu'on fait le voyage, tout le monde, beaucoup d'assurance. quand on est arrivé sur place et que tout d'un coup on a commencé à voir les grands requins qui tournaient autour du bateau ils sont gros quand même il y a eu quand même quelques hésitations au début et très vite
On a émergé une cage, au cas où il se passe quelque chose, c'était obligatoire, les assurances avaient imposé les cages. Et très vite... Même ceux qui avaient au départ un peu moins confiance, se sont rendus compte que c'était un challenge de discrétion, de respect, de silence. pour que ces requins s'approchent. Et dès que les requins sont là, on... On essaye de se glisser dans l'eau avec le plus de délicatesse possible. On glisse dans l'eau. Mais quand je dis glisser, on essaye de se faufiler.
de descendre jusqu'à la cage relais qui est à une dizaine de mètres de profondeur. Où là, on va attendre. À l'extérieur, on s'accroche. pas bougé, calme. Puis lorsque les requins approchent, on essaye, et moi en particulier, puisque je suis censé être celui qui est sur l'image. J'essaye de m'éloigner le plus loin possible et de nager, parfois un peu en profondeur, plus discrètement, pour aller au-delà. du requin et de le laisser venir vers la caméra puis d'arriver par derrière.
C'est des moments de patience longue, longue, longue, longue, longue. Avec... Pas quand on est à terre, on est dans un affût, on va le voir arriver, on peut se cacher, on est là. Non, ils nous voient, ils nous ont sentis, on est à leur merci. Et quand je dis à leur merci, c'est que le moindre mouvement brusque, ils le reçoivent, ils le perçoivent.
on peut les effrayer. Donc, on est en permanence sur le qui-vive de pas trop de gestes brusques. On est en permanence sur le qui-vive de la discrétion, de l'effacement. Et on espère leur arriver. Des fois, il y en a beaucoup. Il y en a quatre, il y en a cinq. Alors là, c'est difficile. Parce qu'ils se surveillent entre eux. Et donc, ils ne prêtent plus attention à nous. Ils font n'importe quoi.
Et c'est plus simple quand on est deux. Et c'est ce qui arrive dans le grand bleu de temps en temps. Donc on est là, l'un avec l'autre.
¶ L'Immersion dans le Grand Bleu
Le grand bleu, c'est un petit peu comme on s'imagine l'espace. Il n'y a rien, juste l'autre. Le requin et soi. On a des centaines de mètres bleus, sombres, nuits, sous les palmes. On est à 20, 30 mètres de la surface lumineuse. Et c'est un univers. Uniforme et en même temps qui se dilue dans le bleu sombre. Et les requins naissent de ce bleu sombre.
Ils naissent véritablement comme si l'océan a couché. Ils arrivent, ils viennent et peuvent disparaître. Peuvent disparaître pour des heures. Et on est seul. On a plongé des jours et puis c'était toujours... C'était toujours... Oui, bien, ils sont là, mais on était un peu en opposition. Et donc on est... Seuls. La mer est lisse. Le soleil pénètre la surface. Et lorsque le soleil pénètre la surface, les rayons du soleil vont converger comme un diamant qui scintille 40 mètres.
au-dessous de vous. Et là, moi je suis à 20 mètres de profondeur, je vois ce diamant des rayons du soleil qui joue. Et ce point qui, évidemment, s'enfonce chaque fois que je m'enfonce, qui est emboutant, vertigineux. Et là, dans ces rayons de lumière... que l'océan va dévorer parce que c'est sombre dessous. Vous voyez, vous ne voyez pas. Vous sentez une ligne qui tourne. Tout d'un coup, cette... cette ligne...
Elle prend des nageoires, elle prend des épaules et elle se redresse et elle fonce sur vous. C'est un grand requin blanc qui monte rapidement. Et là, les nageoires qui sont baissées à la verticale. C'est un signe qui dit, je voudrais bien que tu ailles ailleurs, c'est chez moi ici. Et là, vous ne bougez pas. Il arrête sa course vers vous et repart. Quand il arrive de dessous, c'est un nez extrêmement pointu avec les nageoires.
très abaissé. La nageoire dorsale, c'est une torpille. Le requin blanc, c'est une torpille. Puis quand il est décidé, il vient droit. Et qu'il naît dans un monde où tout... est un peu trouble jusqu'à ce que on est à quelques mètres et là tout d'un coup c'est saisissant et on voit les dents et on voit les fentes branchiales et puis on est presque des fois dans les fentes branchiales mais sinon c'est
Ce n'est que souplesse. Et puis, les grands requins, les grands requins blancs, ils avancent droit, ils ne balancent pas. Les petits requins, ils balancent, ils dodelinent un peu comme ça, le requin blanc. Il a une ligne. Il garde sa ligne. Il vient droit. C'est le grand balancement de la caudale quand il vous dit adieu. On essaye, on se jauge, mais elles gardent la distance. C'est surtout des grandes femelles à Guadeloupe. Des grandes femelles, oui.
Il y en a qui sont couturés de grandes balafres, de morsures que les mâles leur infligent au moment des accouplements. Mais ne se laisse pas approcher. Peut-être que je suis trop impatient. Jour après jour, j'apprends. J'apprends. J'apprends. Puis je ne sais pas.
¶ La Rencontre avec Lady Mystery
Le jour où Lady Mysterie était là, j'étais prêt, peut-être. Un jour, avec David, on a été emporté loin, loin du bateau. Le courant nous a entraînés très loin. On est en fin de semaine. On n'a pas ce qu'on souhaite. Les plans ne sont pas là. Encore une fois, l'harmonie. J'avais même essayé quelques jours auparavant.
d'approcher un requin et de le caresser sous le museau pour pouvoir le remonter droit comme ça et qu'on soit ventre contre ventre comme ça. Ça avait raté, le requin avait mordu ma tablette. Et donc... Ce jour-là, on roulait deux équipes. Il y a l'équipe Didier, l'équipe David. Je pars avec David. Et l'eau est trouble.
Le hétrouille, il y a beaucoup de planctons. Et le courant est vraiment fort. Le courant est vraiment fort et on est vraiment emporté loin du bateau, dans cette eau un peu trouble. Eau trouble. Pas beaucoup de soleil. C'est un peu gris, sombre, mystérieux. Plus... moins pétillant, moins lumineux que les autres jours. Impressionnant. Et on cherche au début. Au début, on est seul. Vous êtes seul dans le bleu gris, là. On rentre dans le monde vraiment des requins. Loin. Ah, du bateau.
Et puis, je la vois, je la sens, je la devine. Elle arrive, elle est face à nous. Au début, c'est un point. Mais les ailerons sont à plat. Pas baissés. Quand les ailerons sont baissés à la verticale, ça veut dire qu'elle est inquisitrice et qu'elle veut vous dire de... de passer votre chemin. Non, elle est en paix. Elle est énorme. Elle fait 5m50. Une puissance incroyable. Et elle dévie pas sa route.
Les nageoires ce sont des lames qui apparaissent, son oeil qui roule, son oeil qui vous fixe, son oeil qui vous fixe et vous harponne. C'est... Un mouvement de caudal magnifique, grande nageoire. C'est une peau de métal. Suivant la lumière, c'est gris. C'est du bleu, du gris, du métal. Donc, je sais que David est là, à côté, qu'il doit avoir commencé à filmer un plan. C'est difficile pour le cinéma. Les plans, c'est difficile à construire. Il faut une entrée de champ, une sortie de champ.
On est aussi là pour ça. Et je ne sais plus ce que je dois faire. Si je dois aller vers elle à sa rencontre, Si je dois laisser travailler David, mais elle m'attire irrésistiblement, donc je rentre dans le cadre par-dessous, face à elle. Je dois penser très très fort, ne tourne pas. Continue ta route. On continue chacun l'un vers l'autre. Et au moment où on est l'un contre l'autre,
Elle incline sa route et elle m'accepte sur quasiment sur sa nageoire. On est d'abord oeil dans oeil, épaule contre nageoire, à quelques doigts l'un de l'autre. Beaucoup de... Confiance. L'un dans l'autre, je pense qu'elle a confiance. Et le courant est très fort. Le courant est très fort. Je retiens ma respiration, je dois palmer. beaucoup pour essayer de rester à côté d'elle, elle ne le peine pas. Et puis, je regarde, c'est un moment...
¶ Une Minute d'Éternité
qui va durer une minute d'éternité. Éternité, on peut dire ça. Tout d'un coup, je dis merci Jacques, je ne sais pas comment on peut dire ce qui se passe dans la tête. Tout arrive en même temps, du bonheur, de la paix, du calme, du plein. C'est pas intellectuel, c'est dans le ventre. C'est ce moment de plénitude totale. Je suis si prêt que je vois sa peau. Sa peau est couverte de petites denticules. grenu. La peau des requins, c'est des petites dents. Et la lumière joue comme dans du velours.
Des fois, ça brille et des fois, ça retient la lumière, ça la mange. Et le ventre est immaculé, vraiment blanc. Et puis...
¶ La Liberté Offerte et Reprise
Et puis elle va plus vite que moi. Il y a un moment donné où je décroche. Je me dis, je vais essayer de passer de l'autre côté pour la ramener vers David. Et puis j'hésite et je ne le fais pas. Parce que si jamais je la touche par maladresse, son grand aileron dorsal, peut-être que je vais rompre ce charme et je la laisse partir. Et là, je ne suis pas content.
Je la laisse partir, je voudrais rester avec elle, et puis je réalise que c'est formidable qu'elle parte. Parce que c'est sa liberté, et c'est ça, c'est parce qu'elle m'échappe, c'est parce qu'elle est libre. C'est parce que c'est elle qui m'a accordé ce moment que c'est formidable. C'est justement parce qu'elle s'échappe librement elle-même. que cette rencontre est merveilleuse, parce qu'elle a été offerte et reprise. Et le soir, quand on a...
On a regardé avec toute l'équipe et Jacques Clouseau qui était là. Un réalisateur est toujours là pour voir. On n'a rien dit. On a su que c'était ce qu'on était venu chercher. Ce moment de paix incroyable.
¶ L'Authenticité des Relations Sauvages
Avec les grands requins blancs, on ne peut pas tricher. Avec les animaux sauvages, on ne peut pas tricher. Vous êtes à leur merci. C'est eux qui décident de vous offrir la rencontre ou pas. Ils ont l'océan pour eux. Ils sont chez eux. puissants, ils sont rapides, ils peuvent plonger à des dizaines de mètres, des centaines de mètres en quelques secondes. Vous êtes des riens, des petits insectes. C'est eux qui vous offrent tout ça.
Donc, la rencontre, elle est authentique parce qu'elle est offerte par l'animal sauvage qui est libre, qui est indompté, qui ne vous doit rien. Et donc... Quand je dis on ne peut pas tricher, ça veut dire qu'on ne peut rien que d'apprendre à recevoir. C'est difficile d'apprendre à recevoir. Au début, on ne sait pas.
Au début, je ne savais pas. Surtout quand j'étais chez Cousteau, je voulais toujours toucher. Apprendre à recevoir, c'est compliqué. Surtout des cadeaux comme ça. Et donc, oui, avec un animal sauvage. On est à sa merci complète. Et c'est ça qui fait la beauté de ce monde-là. Quand le requin vient vers vous, il n'attend rien. Quand le cachalot vient vers vous, il n'attend rien.
Il vient juste, à la fois par curiosité, et puis après, s'il reste, c'est parce qu'il a confiance. Peut-être qu'il veut tisser des liens. Le requin, je l'ai dit mystérie, je ne crois pas qu'elle voulait tisser des liens, mais au moins, la confiance était établie. Et c'est juste merveilleux. Pendant ces quelques instants, au-delà, encore une fois, de cette incompréhension...
Comment un requin pourrait comprendre un homme ? Comment un homme peut comprendre un requin ? On ne peut pas. On a quand même pu trouver ces secondes de paix. Ça prouve que c'est possible, au-delà de tout. Au-delà de tout. Et surtout, que puisse être la distance ? Qui nous séparait, c'était si peu. Jamais je ne me serais permis de poser la main sur elle. C'est par considération, par respect.
Elle est sauvage, elle ne m'appartient pas, ce n'est pas mon jouet. La nature n'est pas là pour satisfaire nos caprices. Elle a offert.
¶ L'Héritage d'Océans et la Protection
Le film Océan est sorti en janvier 2010, bien avant que je puisse même imaginer. replongé à Guadalupe avec les grands requins blancs. Et le film Océan, c'est très au-delà d'ailleurs de la seule rencontre avec Lady Mystery. Tempête, Luc Drillon a filmé ça de manière incroyable. Il y a la maman morse qui enlace son bébé, son nouveau-né sur sa poitrine. Mais c'est l'image d'une tendresse incroyable. Il y a les cavalcades de dauphins, il y a...
Yal, oui, on ressent l'océan. C'est quoi l'océan ? On ne peut que vivre, on ne peut que s'immerger, on ne peut que côtoyer, qu'on ne peut que... S'émerveiller et essayer de faire vivre aux spectateurs ce que nous avons vécu, être poisson parmi les poissons. Simplement nager au milieu d'eux. Va de savoir des choses. Être, être avec eux. Et puis...
avec mon ami René Eusé, qui a tourné aussi sur Océan. On a continué, on a fait des documentaires sur les dauphins, sur les cachalots, sur les orques. Et on en a fait un sur les requins. Ce documentaire a été consacré aux requins de Méditerranée. Le titre « Royaume perdu des requins ». La Méditerranée était un lieu très très riche en requins, jusqu'à ce que les filets, les lignes...
des cimes. Et comme on voyait très peu de requins, j'ai dit, pourquoi on voit très peu de requins ici ? Et qu'on en voit ailleurs ? Et où en voit-on ailleurs ? Pourquoi en voit-on ailleurs ? Parce qu'ailleurs, ils sont préservés. Donc on va aller dans une réserve marine où on peut rencontrer des requins. Pour dire qu'on pourrait créer des réserves marines en Méditerranée. Et j'ai proposé à René et à Stéphane Grandzotto, co-réalisateurs, d'aller à Guadalupe.
on pouvait nager librement avec des grands requins blancs et pour dire, ben voilà, c'est grâce aux réserves marines qu'on peut faire tout ça. Et nous nous sommes immergés avec René, un jour, deux jours, on a commencé à faire des images.
¶ Retrouvailles avec Lady Mystery
Et là, dans ce documentaire, j'essayais d'être un petit peu plus didactique. Et donc, j'avais toujours mon ardoise à dessin sur lequel j'écrivais. Voilà, vu aujourd'hui tel requin avec... les nageoires qui ont cette petite découpe, le dessin de la robe qui descend jusqu'aux nageoires pelviennes, la taille approximative peut-être 5 mètres, la température de l'eau, donc j'écris tout. ça sur ma tablette. J'écris aussi les attitudes. Donc, René, il filme. Et puis, je suis en train d'écrire.
Puis je lui dis, mais c'est pas vrai, c'est le dessin de cette robe. C'est Lady Mystery. C'est cinq ans après. C'est Lady Mystery qui revient. C'était elle. Au début, je me dis, tu te trompes, c'est impossible. C'est impossible, il y a des centaines de requins blancs. La probabilité de la revoir, de la retrouver, est nulle. Et puis, genre là, je presse ma tablette. Puis je pense aussi que ce que j'écris, c'est nul, parce que ça ne rend pas compte de l'élégance.
de Lady Mystery, ça rend pas compte de sa... de sa splendeur noble, de sa ligne, de la puissance, de sa nage. Et elle s'est approchée à nouveau. René en était ébahie. Et il y avait Aldo Ferrucci aussi, notre maître recycleur, parce qu'on était avec des... Les appareils de plongée qui ne font pas de bulles. Et ils en étaient tous les trois dans l'eau. Et elle était là. Elle a tourné un moment. Elle a tourné un moment. Elle s'est vraiment réapprochée. Prêt.
Très près. Elle n'a pas peur. Elle n'a vraiment pas peur, elle. Et puis elle est partie. Mais ce coup-là, j'ai apprécié quand elle est partie.
¶ Plaidoyer pour les Requins
Les images de François Sarano et Lady Mystery, nageant côte à côte, ont fait le tour du monde. Malgré tout, la plupart des humains restent convaincus que les requins sont des mangeurs d'hommes, et que leur élimination est une bonne chose. Pour François Sarrano, l'effondrement dramatique de toutes les espèces de requins dans l'indifférence générale est inacceptable. Dans son livre « Au nom des requins », publié chez Actes Sud,
Il délivre un plaidoyer pour tous les animaux sauvages qui n'auront jamais la parole, ainsi qu'une réflexion sur notre relation au monde et à l'altérité. Car il en est convaincu. Les animaux sauvages marins nous rendent notre innocence originelle et nous donnent une deuxième chance. Une chance de pouvoir tisser des relations paisibles entre tous les êtres vivants.
Les Baladeurs est un podcast du média Leothers. Cet épisode a été réalisé par Thomas Fir, assisté par Nicolas Alberti. Cette histoire a été présentée par Clément Saccar. La musique est composée par Nicolas Deferrand, Chloé Ouibo s'est assurée du montage et Antoine Martin du mixage. A bientôt !
