L'anthropologue et sociologue français David Le Breton s'est toujours intéressé aux jeunes générations. Il a publié plusieurs articles et ouvrages sur le risque et la souffrance chez les adolescents. Ses réflexions sur la violence et la santé mentale des jeunes ont été particulièrement éclairantes durant la pandémie. En 2022, il a publié un livre sur la sociologie de la voiture. Plus particulièrement, la relation des jeunes générations à la voiture.
Oui, la vitesse et les comportements à risque, comme les courses clandestines au Brésil, qui sont particulièrement mortelles, mais aussi toutes les questions de transmission et d'apprentissage quand nos proches nous donnent des leçons de conduite. David Le Breton a pu prouver qu'encore aujourd'hui, l'obtention du permis agit comme une forme symbolique d'entrée à l'âge adulte, le réel rite de passage.
Ensuite, la voiture devient essentielle à la liberté, le principal instrument d'autonomie dans la vie quotidienne. Il fait même référence à Virginia Woolf en disant que les jeunes perçoivent leur voiture comme un lieu à soi, un refuge personnel. Aujourd'hui, on va aller voir dans les rues de Québec et de Montréal avec la même curiosité que David Lebreton, dans nos villes dessinées en plaçant l'automobile au centre
de leur développement. On va faire la rencontre d'un homme qui a toujours placé la voiture au cœur de son identité. Avec la réalisatrice et scénariste Maude Pétel-Légaré, on part à la chasse aux voitures. Bienvenue à L'heure de grande écoute, le balado qui vous fait entendre les histoires vraies et les personnages surprenants qui façonnent le Québec. L'épisode d'aujourd'hui : « Richard, le chasseur de chars » (Richard) J'étais un enfant dans les années '60.
Et puis, les années '60, à mon avis, c'était la consécration du feu. Tu sais, parce que pendant des milliers d'années, l'homme était soumis au feu. C'était le serviteur du feu. Puis là, finalement, dans les années 60, c'est nous autres qui étaient le boss! C'était pas le feu. Puis ce que j'entends par consécration, bien, c'est les fusées, puis la conquête de la Lune, tu sais, c'est quand même, on l'a fait par le feu, ça. Donc, on se sentait agrandis par le feu et les explosions.
Ça fait que j'étais un enfant de mon époque. -On est en studio avec Maude Petel-Légaré. Salut, Maude. -Allô! -Aujourd'hui, on parle de char, de moteur, de brûler du gaz. -Tout à fait, et je ne suis pas la plus grande amatrice de voitures. En tant que classique montréalaise, j'ai eu mon permis de conduire tardivement parce que pendant longtemps, la simple idée de conduire me faisait faire des crises d'anxiété.
Mais le besoin est devenu plus important quand j'ai déménagé à Québec et je devais me déplacer plus souvent, notamment pour venir ici. -Ah ben oui, à Gatineau, puis là comme des centaines de Québécoises et de Québécois qui font ça chaque année, tu as fait appel à un mercenaire, une sorte de personne qui allait t'aider à t'acheter
une voiture usagée. -Exactement, il fallait que je m'achète une voiture usagée, puis je n'avais aucune connaissance en mécanique, ni un oncle garagiste ou des amis qui pouvaient m'aider là-dedans. Des amis à ma soeur m'ont recommandé d'appeler, attention, « Richard, le chasseur de chars. » -Et c'est Richard qu'on a entendu en introduction. Oui, et comme il le disait, Richard est né dans les années '60 et il se passionne pour les voitures depuis sa tendre enfance.
(Richard) Et puis, ce qui m'a marqué, c'est les « muscle cars. » Ça, c'était la nouveauté des années '60. Parce que depuis toujours, il y a eu des autos avec des moteurs, des gros moteurs ou des moteurs performants. Mais ces autos-là, pour te dire, même la deuxième auto était deux fois plus puissante que la première, tu sais. Ça fait que ça a toujours été une course à l'armement. Mais les autos qui avaient des gros moteurs, ça coûtait de 5 à 10 fois plus qu'une auto normale.
Ça fait que personne n'en avait. Puis là, les manufacturiers américains, dans les années 60, ils ont décidé de faire des autos, ça s'appelait des muscle cars. Ils prenaient une voiture normale, puis ils mettaient un gros moteur dedans. Ça fait que c'était « power to the people. » Tu sais, tu peux avoir ta propre machine infernale, propulsée par des explosions. -À l'entendre parler, Richard, je me dis que c'est la bonne personne avec qui partir à la chasse aux voitures.
Explique-nous « comment ça marche? » -Alors, premièrement, t'appelles Richard. Il te pose des questions pour savoir quel genre de voiture tu recherches et si ta quête est réaliste. Ensuite, il décide s'il veut faire affaire avec toi. Puis là, quand il y a un commun accord, tu lui payes 400 $ en amont. Et là, la chasse commence. Puis quand je parle de chasse, c'est vraiment intense. -OK, intense comment? C'est quoi les étapes?
-OK, alors, Richard t'envoie un nombre incalculable de courriels avec des voitures tous les jours. Puis c'est lui qui a fait les... selon les filtres. Puis ensuite, il contacte le propriétaire de la voiture, il va lui poser des questions au téléphone, on prend rendez-vous avec le propriétaire et on part ensemble, en équipe, évaluer la voiture usagée. Et c'est là que la chasse s'opère. Richard scrute la voiture de A à Z, tel un complice.
Il te fait des signes et te montre des détails importants sur la voiture. Moi, on se rappelle, je ne connais rien là-dedans. Puis dans un conciliabule, Richard te dit pourquoi ou non tu devrais l'acheter et qu'est-ce que ça vaut. Puis là, c'est tout au même moment. Si on va de l'avant, c'est lui qui négocie avec le propriétaire de la voiture et c'est un fin négociateur. -OK, mais là, il arrive quand même bien outillé. Comment tu fais? Parce que là, tu disais que tu n'avais pas
d'oncle ou d'ami.e, mais il se fait un peu passer comme ton oncle. Comment? -Non, ce n'est pas un menteur. (Richard) Évidemment, si on me le demande, je ne conte pas de menterie, je dis la vérité. Mais au départ, je n'essaie pas d'arriver comme un petit « Joe Connaissant », si je peux le dire ainsi. Évidemment, j'essaie toujours de traiter les vendeurs avec beaucoup de respect, parce que quand même, c'est eux autres, le système immunitaire de l'automobile, c'est eux autres qui en ont pris soin.
Moi, j'ai toujours considéré que quand j'achète un auto, ce n'est pas moi qui fais une faveur à mon client, c'est le vendeur. C'est lui qui en a pris soin pendant des années. Moi, je suis juste l'intermédiaire. J'essaie toujours de respecter beaucoup les vendeurs. -Il dit que « le système immunitaire des voitures » ; c'est quand même fort. Oui, et le plus intéressant, selon moi, c'est sa mission première.
C'est-à-dire que son travail principal est de changer la mentalité de son client pour qu'il achète une voiture qu'il ne pensait pas nécessairement vouloir. (Richard) Louis Pasteur, c'est un de mes héros. Et puis, la chose que je fais pour mes clients, c'est une phrase de Louis Pasteur, c'est, il dit : « la chance apparaît aux esprits préparés. » Donc moi, une de mes fonctions face à mes clients, c'est de préparer leur esprit à la chance.
Un acheteur de voiture usagé, il ne pense pas comme un acheteur de voiture neuve. Un acheteur de voiture neuve, il dit, « bon, je veux tel modèle, avec telle couleur, telles options. Tandis qu'un acheteur de voiture usagé, la question est inversée. C'est « il y a ça disponible, est-ce que ça remplirait mon mandat? » Donc c'est là que la notion de chasse entre en ligne de compte.
Si tu allais à la chasse à l'orignal et que tu engageais un guide et que tu lui disais « bon, je veux l'attraper entre 5h15 et 6h15 du matin, parce qu'on m'a dit que c'était la meilleure heure, je veux que le panache aille 2 mètres et je ne veux pas que ça prenne plus que trois jours » le guide il va dire, « c'est pas de même que ça marche, là, tu sais? » Tu peux pas commander une chasse. Tu peux juste la découvrir. -Il faut calibrer ses attentes, là. C'est un cas typique de...
« Tu pensais que c'était ça que c'était, mais c'était pas ça que c'était. » Parce que Richard, il t'aide à changer de mentalité pour que finalement, t'achètes une voiture que peut-être, finalement, tu pensais pas nécessairement vouloir, c'est ça? Si je suis sa logique, là. Oui, tout à fait, belle référence, d'ailleurs! -...Alaclair Ensemble! -Yes, il priorise, Richard priorise le côté pratique et ton budget, plutôt que l'esthétique.
(Richard) Mais moi, tu sais, quand j'avais mes « muscle car », j'étais jeune, j'avais des autos pour l'hiver, parce qu'un « muscle car », dans la neige, c'est pas tellement bon. Puis là, j'achetais n'importe quoi : des autos que j'aurais jamais voulu ou... tu sais, que j'aurais jamais pensé acheter, comme des « Chevette », ou j'avais une « Datsun 1200 », c'est pas des autos qui me plaisaient. Mais à chaque véhicule, je trouvais qu'elle avait un petit côté
que je trouvais agréable. On peut souhaiter avoir un conjoint, le voir en rêve, merveilleux, puis tout ça, puis on peut rencontrer quelqu'un, puis bien s'entendre avec, même si c'est pas ce qu'on avait souhaité. Moi, pour les autos, j'étais un petit peu comme ça. Je me dis, « oui, mais on finit par les apprécier, tu sais?
Même si ce n'est pas exactement ce qu'on aurait souhaité. » -Je prends des notes en ce moment, par rapport à ce que Richard dit, parce que j'ai l'impression que sa philosophie va pouvoir m'aider au-delà de mes besoins
« il faut comprendre ou reconnaître ses besoins et ensuite se laisser surprendre par le résultat » ; est-ce que je suis un bon élève? -Tout-à-fait. C'est ça qui m'est arrivé. C'est-à-dire que Richard a réussi à me convaincre de m'acheter une voiture à transmission manuelle. On se rappelle, moi je faisais des crises d'anxiété parce que j'avais peur de conduire. -Ah, ça c'est une grosse étape pour toi.
-Oui, puis il m'a donné deux heures de cours de conduite, puis le lendemain, j'étais dans les côtes de Québec, parce que j'habite en Haute-Ville. J'ai beaucoup pleuré, j'ai beaucoup calé, je me suis même fait imprimer un collant « Attention voiture manuelle. » Mais bon. -Tu te faisais tout le temps klaxonner, j'imagine les gens derrière toi étaient un peu impatients, mais c'est beaucoup de chemin parcouru pour toi, Maude, qui faisait des crises de panique à la simple idée de conduire.
-Tout-à-fait! J'ai suivi la philosophie de Richard et aujourd'hui, je suis très contente et c'est pas mal pratique une voiture à transmission manuelle dans la neige. Même si j'ai brûlé ma clutch. Mais, mon char, c'est pas le plus cute, mais je l'aime bien. (Richard) Je fais ça pour aider les gens qui ont besoin de s'acheter une voiture d'occasion. C'est quelque chose qui n'est pas venu naturel... C'est venu naturellement ; j'ai jamais décidé de faire ça, c'est les gens
qui me l'ont demandé. Durant ma vie d'automobiliste, j'ai eu personnellement environ une centaine d'automobiles, donc je changeais régulièrement, puis les gens me disaient : « Hey Richard, pourquoi tu m'en trouverais pas une, auto usagée? » Donc trouve à un, trouve à l'autre, le bouche à oreille a fait boule de neige, et c'est maintenant mon principal emploi du temps. J'ai transformé une mauvaise habitude en profession.
-On parle d'une centaine de voitures... Est-ce qu'on glisse dans le terrain de l'obsession quand on est rendus à cette échelle-là, à ton avis? -C'est une bonne question. Je lui ai demandé si c'était une obsession. Puis il m'a dit que ce n'était pas une obsession, parce qu'il n'y avait rien de négatif. C'est-à-dire qu'il reconnaît quand même que ce n'est pas normal
d'avoir une centaine de voitures. Mais il a plutôt parlé d'une forme de compulsion d'acheter des voitures qui dateraient de son enfance. (Richard) Au niveau de mon père, je travaillais chez General Motors et puis il changeait d'auto aux deux à quatre ans. Ça fait que l'aspect boulimie, ça j'en ai hérité. Puis l'aspect contestation, « on ne fait pas comme notre père », je l'ai fait aussi, parce que lui, il n'achetait que des voitures neuves, donc moi, j'ai acheté que des voitures usagées.
Je n'ai jamais acheté une auto neuve. Ça m'est jamais arrivé. Je te dirais que j'en ai acheté une qui avait 2000 km quand même, mais c'était toujours une voiture usagée, tu sais. -Dès l'enfance, Richard baigne déjà dans le monde de l'automobile. Ça va même au-delà de son expérience familiale : Les voitures, ça fait littéralement partie de son développement en tant qu'adulte. Avant d'avoir son permis de conduire à 17 ans, il a acheté, à 14 ans, sa première moto.
Et tous les soirs, il rentrait sa moto dans sa chambre pour que ça soit la première chose qu'il voit le matin en se réveillant. -Non! Dans la maison? -Exactement! Puis il m'a parlé aussi de courses de chars illégale. -Ok, étant donné qu'on parle de « muscle car », on n'a comme pas le choix de parler de courses de chars dans les rues. -À 15 ans, il a assisté pour la première
fois à une course de char illégale. Il travaillait dans une station de service puis c'est le mécanicien de la station de service qui l'a invité. (Richard) Fait que là, il arrête devant la porte, devant chez nous, je cours dans la maison, puis là, je m'en allait me changer. Puis là, ma mère, elle parlait avec une voisine sur le trottoir, puis elle m'a suivi, puis elle vient me voir, puis elle me dit, « Ah, je veux pas que t'embarques dans des autos comme ça,
c'est dangereux, tatati tatata! » Fait que là, moi, j'étais jeune et naïf, tu sais, fait que j'ai dit, « Non, non, c'est correct! » Fait que je rembarque dans l'auto du mécanicien, puis je dis, « Hey, ma mère est nerveuse, est-ce que ça serait possible de... » Tu sais, comme... J'aurais jamais dû dire ça, j'étais jeune et innocent. Donc c'est ça, le mécanicien, il dit, « Ah oui, ta mère, elle a peur? » (imitation de bruit de moteur) Le gros start devant la porte.
Les traces sont restées trois mois devant la porte. Mais c'était comme mon... C'était mon rite de passage à l'adulte. Cette soirée-là, je n'étais plus un enfant. Je faisais des affaires d'adulte, en tout cas. Je les faisais pas, mais je participais. C'est comme ça que ça a commencé. -À partir de ce moment-là, il fait partie de la gang de Laval. Cette gang course contre la Rive-Sud et Montréal. Et les courses ont lieu dans des quartiers industriels.
Puis à chaque course, il y a environ 30 à 50 autos puis 200 spectateurs. -Ok, c'est quand même pas mal de monde. Puis est-ce que Richard participe à ça ou il est simple spectateur? -Les deux. C'est-à-dire qu'il est allé une soixantaine de fois et a participé une dizaine de fois comme pilote quand il a eu son permis de conduire à partir de 17 ans,
avec sa première « muscle car. » (Richard) Puis en plus, pour canaliser la rébellion « adolescence », rien de mieux qu'un « muscle car ». Parce que ça fait peur, puis c'est toi le maître. Tu sais, quand t'es adolescent, t'as pas de revenu, t'as pas de maison, t'as pas rien. Mais au moins, j'avais un moteur que je pouvais... « avec lequel je pouvais m'exprimer » en crissant les pneus. Mais c'était pas nécessairement le look, c'était le moteur, tu sais.
Même, je te dirais que moins ça lookait, plus j'aimais ça. Parce que je préférais des sleepers. Un sleeper, c'est une auto qui a un gros moteur, mais que ça a l'air de rien. Parce que c'est la puissance. C'est le contrôle du feu, comme je t'expliquais. C'était moi le maître. Puis je te dirais que ces autos-là, l'homme a été habitué, pendant l'évolution, d'avoir peur des lions ou des tigres à dents longues. Puis ces autos-là, c'était un petit peu un remplacement
des dangers qu'on était habitués dans le passé. Sauf que c'était nous autres qui avaient le contrôle de ce danger-là, donc c'était d'autant plus agréable. Évidemment, tous les adolescents aiment prendre des risques, puis défier la mort. C'est un bel outil pour ça. Ça a été une belle façon de canaliser mon énergie adolescente. -C'est admirable parce que l'intensité qu'il ressentait par rapport à l'énergie à l'adolescence, il semble l'avoir gardée intacte.
-Absolument. Quand tu lui parles, il est tellement passionné. -Oui, c'est contagieux. -C'est le rugissement des moteurs. Ça lui procure un sentiment d'entièreté. Il se sent complètement vivant. (Richard) C'est un moteur qui rugit, donc c'est très, très prenant, puis ça passe à travers notre corps au complet. Puis ça m'a aidé aussi au niveau mécanique, à sentir la machine, à l'écouter.
Plus avec mon corps qu'avec mes oreilles, puis c'est un outil que pas beaucoup de monde est conscient d'avoir, mais on l'a tous. -Plus on l'écoute, Richard, on sent une forme de... je sais pas, quelque chose qui dépasse la rationalité dans son rapport aux moteurs et aux voitures.
-Exact, puis encore plus, pour amener ça une coche plus loin ; Richard, quand il achète une voiture, c'est pas lui qui décide de l'acheter c'est la voiture qui le choisit (Richard) C'est pas moi qui décide d'avoir un véhicule c'est le véhicule qui décide de m'avoir comme propriétaire. Donc je ne sais jamais qu'est-ce que je vais acheter. Ça arrive!
Quand je la vois, je me dis ; « non, il faut que je l'aille. » -Maude, j'ai l'impression d'être dans cette vidéo-là, des « Francs tireurs ». Je ne sais pas si tu te souviens de cette clip virale dans laquelle Patrick Lagacé parle avec quelqu'un qui est complètement investi dans sa relation avec sa voiture. (Musique rap, tirée du clip des Francs Tireurs) -(P. Lagacé) Elle a un nom? -(S. Rico) Oui, Sérénité. -Sérénité? -Oui. -Ah ben oui, comme on peut le lire. -Oui.
-Pourquoi Sérénité? -C'est ma déesse, c'est mon repos éternel. -Ok, ok. C'est de l'amour? -C'est de l'amour, là. Quand je la serre, le soir, quand j'ai fini de conduire avec, je l'embrasse. Je lui parle, je lui... -Attends, tu l'embrasses? -Je l'embrasse, je lui donne des becs, là! T'aimes les courbes des femmes? -Oui... -T'aimes leur sensualité, t'aimes leur beauté? -« My God », oui. -OK. Bien, moi, ma voiture, si tu la regardes, elle a des courbes sensuelles. C'est aphrodisiaque pour moi.
-On n'est pas là, là. -Non, tu trouves pas? OK, c'est bon, je suis peut-être allé trop loin dans la comparaison. -Oui, mais... Wow, belle archive, quand même. Mais non, c'est pas du tout la même chose. Richard n'est pas à ce point amoureux de ses voitures, mais il a une relation avec ses voitures plus comme il en prend soin. (Richard) Les Japonais, ils donnent une âme aux choses inertes.
Je ne crois pas à ça, mais je trouve que tant qu'à posséder un bien, pourquoi pas l'aimer et le chérir, même si je suis conscient qu'une roche ne me dira pas bonjour, mais d'apprécier ce qu'on a, tu sais, plus. Puis, veut, veut pas, puis ça, je pense que tout le monde est un peu comme ça, tu sais, quand on vend notre première voiture, on a plein de souvenirs, puis plein de choses, tu sais. Moi, je les associais à l'objet, puis je me dis
« tant qu'à travailler pour se payer quelque chose, pourquoi pas l'aimer? » -Ça, je l'ai compris. Vraiment. Puis, j'ai l'impression que Richard incarne bien le rapport symbolique et émotionnel que plusieurs personnes attribuent
à leur voiture. -Tellement, puis en faisant la rencontre de Richard, grâce à toi, Maude, mais aussi en lisant les travaux de l'anthropologue David LeBreton, dont on parlait au début, on a eu envie de pousser ça un peu plus loin dans les recherches et de parler à un sociologue ici,
au Québec, qui a réfléchi à la question. Jean-Philippe Pleau, animateur radio, qui a aussi écrit « Rue Duplessis : ma petite noirceur », qui est un essai sur sa mobilité sociale, dans lequel il y a quelques passages où il parle de son rapport à l'automobile, surtout dans une perspective, bien, la symbolique dont on a parlé au cours de l'épisode, mais aussi notre rapport à l'identité quand on réfléchit aux voitures.
(Jean-Philippe) D'un point de vue personnel, en tout cas, moi, j'ai grandi dans un milieu où la fierté passait beaucoup par l'automobile. Quand je pense à mon père, par exemple, jusqu'à aujourd'hui, mon père c'est quelqu'un qui n'a pas beaucoup de sous, mais malgré tout, il y a une voiture neuve dans la cour. Et ça, quand on parle d'identité, je pense que c'est... ça met le doigt précisément sur ce que c'est : mon père ne peut pas imaginer sa vie sans une voiture
neuve ou une voiture récente à la porte. Pourquoi? Parce que j'ai l'impression, puis je suis pas mal convaincu que c'est ça, que ça contribue à masquer, justement, la pauvreté économique, sa pauvreté économique, c'est un « front ». Puis c'est drôle, parce que, depuis que j'ai écris « Rue Duplessis », puis que je me promène un peu partout sur le territoire, c'est une des choses moi qui me surprend, c'est que je pensais que, ma famille, on était un peu
les seuls à faire ça. Que mes parents étaient un peu les seuls à faire ça ; masquer la pauvreté derrière un char. Puis finalement, il y a plein de monde qui me disent « mes parents ont fait ça toute leur vie jusqu'à aujourd'hui », mais ça peut aussi des fois passer par autre chose, par d'autres objets, mais clairement, la voiture a l'air d'être un vecteur identitaire pour ben, ben des gens ici.
-C'est vraiment fascinant, parce que moi j'ai l'impression, puisque j'ai grandi à Montréal, que le fait de ne pas avoir de voiture, ça faisait partie de mon identité. Je me trouvais cool de ne pas avoir de voiture. -Comme en rébellion, en opposition à avoir une voiture. -Oui, exact. Mais en même temps, je ne me gênais pas d'emprunter la voiture
de mes parents pour sortir de la ville. Ça démontre un certain privilège, de non seulement de grandir en ville où tu as accès à des transports en public, puis aussi de pouvoir marcher, mais de pouvoir aussi emprunter la voiture de tes parents quand tu veux. -Oui, ça recroise la notion de liberté dont il a été question aussi. C'est ressorti souvent quand on réfléchit à ça, quand on lit là-dessus.
Ce que ça nous procure comme liberté, la voiture ; Jean-Philippe Pleau, je reviens à lui, il a grandi à Drummondville, qui est une ville de taille moyenne au Québec, un peu moins de 100 000 habitants.
Et il a confirmé que la voiture, l'acquisition de la voiture, le permis de conduire, c'était effectivement au cœur de son identité à l'adolescence (Jean-Philippe) C'est sûr que moi, si je pense à l'adolescence que j'ai eue à Drummondville, c'est comme ça pour bien des amis qui ont grandi en région, entre guillemets, quand vient le temps de pouvoir passer son permis de conduire à 16-17 ans, c'est le fun en soi, mais c'est surtout effectivement quelque chose
qui nous permet d'avoir de la liberté. Le transport en commun est assez peu développé, les trucs sont loin les uns des autres, donc le char, ça te permet de te promener un peu partout. J'aurais pas pu imaginer une adolescence puis un début d'âge adulte à Drummondville sans voiture, j'aurais été essentiellement confiné à la maison puis doublé à ça, moi ça m'a permis aussi de me construire une identité d'un gars qui avait un char, versus ceux qui n'avaient pas de char.
Parce que c'était quand même une marque de prestige de pouvoir, même si c'était à coup d'endettement et tout ça, c'était comme... tu marquais ton territoire, quand tu disais que tu avais un char, et quand tu le montrais. Surtout qu'en plus, à cette époque-là, et je pense que c'est encore le cas beaucoup maintenant, on avait des chars montés, on avait des chars tunés. Liberté et identité, pour moi, ça va de pair avec le fait d'avoir une voiture, en tout cas à cet âge-là.
C'est fou parce qu'à l'adolescence, moi, mon heure de rentrée, c'était le dernier métro. Puis, pour revenir sur Richard, le chasseur de chars, ce que je n'ai pas dit, c'est qu'il habite sur le Plateau Mont-Royal. -OK, ça, c'est surprenant parce que, je ne sais pas, on dirait en l'entendant parler, il habitait à Laval ou à Longueuil, mais pas sur le plateau. Non, donc lui, il ne va pas faire l'épicerie en voiture. Il fait tout en marchant. Il prend même les transports en commun.
Pour lui, la voiture, c'est un luxe. -Ah oui, OK. J'avais vraiment l'impression que ça faisait partie de son quotidien dans la logistique de faire l'épicerie, se déplacer. Très surprenant, parce qu'on enregistre cet épisode depuis Gatineau. On entendait Jean-Philippe Pleau parler de son adolescence à Drummondville. Et souvent, ça fait partie de notre identité parce qu'on a ce besoin de liberté
et que c'est la seule option pour se déplacer. On n'a pas des systèmes de transports publics qui sont toujours bien développés. Et justement, en entendant Richard, ça nous a donné envie de pousser la réflexion un peu plus loin. Et on l'a fait avec toi et ça, ce sera pour un prochain épisode, Maude. On a fait la rencontre d'un homme qui se pose des questions sur d'autres moyens de se déplacer, de réfléchir à sa mobilité dans une ville comme Gatineau.
Et cet homme-là veut se déplacer à dos de cheval. -Oui, exact. -Donc, on va faire la rencontre de Tristan et son cheval, dans le Vieux Hull, dans quelques épisodes. Mais merci pour cette rencontre avec Richard, le chasseur de chars. -C'était un grand plaisir. L'heure de grande écoute est une série de Transistor Média produite en collaboration avec Télé-Québec. Écoutez tous nos épisodes sur les plateformes de Télé-Québec, sur Apple Podcast ou l'application de votre choix.
Enregistrement, montage et mixage audio : Simon Coovi-Sirois.
Alexis Élina et Simon Coovi-Sirois. Caméra et montage vidéo : Patrick Lozinski. Productrice au contenu : Audrey Blackburn.
Clara Gauthier-Morrison. Communications : Louis-Philippe Roy.
Simon Guibord. L'indicatif musical est de P'tit Béliveau. À la recherche : Maude Petel-Légaré et Emmanuelle Gauvreau. Merci à Steven Boivin, Marysol Foucault et Clara Lagacé de Transistor Média, à la Ville de Gatineau et au ministère de la Culture et des Communications du Québec qui a rendu ce projet possible. Je m'appelle Julien Morissette. Merci d'avoir été à l'écoute.
