Pour que tu mèmes encore - podcast episode cover

Pour que tu mèmes encore

Jul 03, 202528 minEp. 14
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Episode description

Et si le mème québécois était notre folklore numérique du 21e siècle?

Une plongée dans l’univers fascinant des mèmes québécois avec Jean-Michel Berthiaume, qui explore leur portée culturelle, leurs créateurs anonymes et leur rôle inattendu dans la construction d’un folklore et d’une identité collective d’ici.

· Animation : Julien Morissette
· Invité, scénarisation et réalisation : Jean-Michel Berthiaume
· Collaboration : Nicholas De Rosa, Maxime Larrivée-Roy et Pierre-de-la-Trudeau
· Production au contenu : Audrey Blackburn
· Indicatif musical : P’tit Belliveau
· Réalisation sonore, enregistrement, montage et mixage audio : Simon Coovi-Sirois
· Musique originale : Simon Coovi-Sirois et Alexis Elina
· Caméra et montage vidéo : Patrick Lozinski
· Script-édition : François DesRochers
· Recherche : Emmanuelle Gauvreau et Maude Petel-Légaré
· Cheffe de contenu pour Télé-Québec : Sophie Bélanger
· Coordination : Clara Gauthier-Morrison
· Communications : Louis-Philippe Roy
· Visuel : bureau60a
· Remerciements de l’épisode : Nicholas De Rosa, Maxime Larrivée-Roy et Pierre-de-la-Trudeau
· Remerciements de la série : Steven Boivin, Clara Lagacé, Marysol Foucault et Sophie Lacelle-Bastien de Transistor Média

L’heure de grande écoute est une série de Transistor Média, produite en collaboration avec Télé-Québec.

Ce projet a été rendu possible grâce au soutien financier du ministère de la Culture et des Communications du Québec et de la Ville de Gatineau (via l'Entente de développement culturel avec le gouvernement du Québec).
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Transistor Média, basée à Gatineau (Québec), est un studio de création, de production et de diffusion d'œuvres audios. En plus de ses balados, l’organisme tient annuellement le Festival Transistor et le Kino-radio.

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Transcript

Il y a un dessin qui a fait le tour du monde durant la Deuxième Guerre mondiale. C'est la représentation d'un petit personnage chauve, au long nez qui dépasse d'un mur, accompagné de la phrase « Kilroy was here ». « Kilroy était ici. » Il s'est retrouvé dans une tonne de pays, en graffiti, dans des lieux publics, ce qui en a fait un symbole fort dans l'histoire de la culture pop. Mais il y a beaucoup de mystères autour du dessin. Qui l'a inventé? Pourquoi il s'est propagé comme ça?

Qu'est-ce qu'il signifie vraiment? Qui l'a documenté en premier? Près de 100 ans plus tard, on a encore de la difficulté à répondre clairement à toutes ces questions. C'est devenu une icône du folklore populaire qui dépasse les contextes liés au conflit, même si on le retrouve souvent

dans des films, des séries ou des jeux vidéo de guerre. On a déjà dit que c'est une des images qui représentait le mieux le concept d'un « meme » dans l'ère « pré-Internet ». Un meme, c'est une forme de transmission culturelle.

C'est quand un texte, une image ou une vidéo est massivement reprise, déclinée et détournée sur Internet. Et l'étymologie du mot est assez éclairante quand on essaie de bien comprendre ce que ça représente : ça vient du mot « miméma » en grec, qui veut dire « ce qui peut être imité »,

comme le mot « même » en français. Ici en Outaouais, on semble avoir le tour pour créer des phénomènes de la sorte : « J'ai l'doua », « La grosse dinde noire », « La mouche dans le Timbit ». Le Québec en entier aussi a son panthéon de memes ; « Tequila, Heineken, pas le temps de niaiser », « Bonne fête Kevin », ou « Sauf une fois au chalet. » C'est des images et des phrases qui se répètent, qui intriguent et qui créent des liens entre les internautes.

Aujourd'hui, avec le réalisateur Jean-Michel Berthiaume, on va à la rencontre des personnes qui créent et alimentent cette culture partagée qui nous permet souvent de rire plutôt que de pleurer. Bienvenue à L'heure de grande écoute, le balado qui vous fait entendre les histoires vraies et les personnages surprenants qui façonnent le Québec. L'épisode d'aujourd'hui : « Pour que tu «memes» encore » -Salut Jean-Michel. -Allo Julien!

-Très heureux de te retrouver en studio pour parler aujourd'hui d'un sujet qui semble faire partie de la culture générale, mais qui finalement est un peu obscur, je dirais. -Oui, complètement. Puis je dirais même que c'est devenu un sujet qui m'obsède maintenant depuis plusieurs années, autant dans ma vie personnelle que dans ma vie professionnelle.

-Ok, bien je suis curieux de t'entendre sur comment un intellectuel et un universitaire comme toi est venu, en est venu, à être obsédé par les memes? -Alors, je recule en 2016, lors de mes études au cycle supérieur, j'ai un emploi étudiant dans un laboratoire de recherche sur la littérature numérique. On étudiait comment les gens, ils lisent, comment qu'ils écrivent sur des écrans, comment que le numérique, surtout l'hyperlien, transforme notre rapport à la lecture et à l'écriture.

Et on était deux, qui travaillaient dans mon petit bureau juste à côté de l'UQÀM. Puis pendant qu'on travaillait, mon collègue de bureau, il faisait des memes... -Ok? -...Sur son deuxième ordinateur. Puis une fois de temps en temps, il tassait son écran puis il m'en montrait. Puis là il me demandait si je trouvais ça drôle ou non. -OK, on est en 2016, là, est-ce que tu connais déjà le mot « meme », ou tu regardais ça comme n'importe quelle image, il n'y avait pas trop de contexte?

-Non, non, non. J'avais connaissance de ce type de contenu-là, évidemment. Ce qui me frappait, c'était davantage qu'il faisait du contenu qui était -à saveur québécoise. -Oui. -Tu sais, on en avait beaucoup vu aux États-Unis. Il y en avait aussi pendant le « Printemps Étudiant », mais là, ce qu'il faisait, c'était quelque chose de vraiment plus débridé, je dirais. -OK, Puis ça ressemblait à quoi comme contenu? -Ouf! C'était toutes sortes de trucs.

Des memes de « Cowboys Fringants » pendant des shows de « hardcore », des trucs sur Gabriel Nadeau-Dubois, l'utilisation de la trame sonore de « Donkey Kong Country », tu sais, c'était super éclectique. Puis honnêtement, je trouvais ça toujours drôle, toujours un peu curieux. C'était quand même assez généreux qu'il partage ça avec moi. Mais ce qui était intéressant pour moi, c'est que d'un côté, j'avais cette idée-là de littérature numérique dans le labo. Puis j'avais mon collègue à côté

qui me montrait des memes. -Oui, puis, tu sais, ça ne fait pas si longtemps, mais quand même, à l'époque, ce n'était pas tant courant d'avoir recours à des memes pour s'exprimer. Maintenant, on est beaucoup à en avoir de stocké sur nos téléphones, avoir des applications même pour en créer à partir de gabarits. Même ici à Transistor, on communique quand même pas mal en utilisant des memes.

-Oui, c'est vrai, puis ça fait tellement partie de notre vie actuellement, qu'on se questionne peu, même presque pas sur d'où ça vient, c'est quoi la fonction. Tu sais, à force d'échanger avec mon partenaire de labo, c'est là que les deux parties de la recherche se sont combinées. Je me suis dit, « Il y a un terrain, je vais commencer à faire de la recherche sur les memes. » Et probablement à cause du contexte, c'est là que ça m'a frappé.

Le meme, c'est probablement la première forme littéraire parfaitement native au web, parce qu'elle repose à la fois sur une dynamique de transformations et d'échanges qui est rendue possible par l'Internet. -OK, bien ça, c'est une grosse déclaration quand même. Est-ce que tu en es arrivé à cette conclusion-là tout seul, dans ton petit bureau d'université, ou c'est plus large que toi? -Non, non, c'était comme toute la gang.

On a tous pogné ça même temps, puis on en a même fait un colloque universitaire dans le labo en 2018. -Ok, ça a dû quand même être une drôle de rencontre de, je sais pas, de culture pop et universitaire... Drôle de croisement? -Ouais, mais ça a fonctionné! Ça a été comme un gros succès, on avait plein de communications super intéressantes il y avait du monde de l'université, mais aussi des créateurs, créatrices, puis c'est là où j'ai pu rencontrer mes premiers créateurs de meme.

-OK. -L'affaire, c'est que c'est des pages qui sont souvent anonymes. Alors, ça devient toujours un peu compliqué de reconnaître c'est qui les créateurs et tout, puis même entre eux autres, ils n'ont pas nécessairement d'opportunités d'échanger ensemble. -Oui, c'est ça, d'établir une communauté. Puis ça, c'est important dans n'importe quelle pratique artistique, de se rassembler, d'échanger sur ce qu'on fait. Surtout quand c'est une nouvelle pratique, j'imagine que c'est encore pire.

Tout est encore à faire, tout est encore à bâtir. -Ah oui, oui, absolument. Tout est à faire, mais en même temps, on commence à avoir une quantité phénoménale de memes à notre disposition. Puis pour moi, avec autant de catalogues, d'encyclopédie, ça vaut la peine de se pencher sur cette nouvelle pratique littéraire-là, puis de voir qu'est-ce qu'elle dit sur nous. -OK, est-ce que tu penses que ça reflète notre culture? Est-ce que tu serais prêt

même à aller jusque-là dans l'affirmation? -Oh oui, totalement. Je pense que le Québec a une assez grande production de memes locaux et d'imaginaire cohérent pour que ça dise quelque chose à propos de nous autres, que ça dise quelque chose de concret, que ça dise quelque chose d'intéressant. Je pense même qu'on pourrait penser l'écosystème du meme du Québec comme un répertoire contemporain d'un folklore québécois. -OK, fait que là, qu'est-ce que tu veux dire par folklore québécois?

C'est nos traditions culturelles, ça s'inscrit dans ça maintenant, les memes? Peut-être moins dans les traditions, mais davantage dans les référents communs, je dirais -OK. Tu sais, les folkloristes, ils semblent s'entendre sur le fait qu'il y a folklore quand on retrouve certains stéréotypes avec des modèles ou des motifs reconnaissables. -Ouais. -Que la production artistique comporte des variétés, et que l'origine est difficile à déterminer. C'est exactement ce qu'on retrouve dans le meme.

-Ah ouais! -Ce n'est pas drôle si tu la comprends pas, Elle se transforme au gré des interprétations, puis on sait jamais vraiment d'où c'est qu'elle est partie. -OK, donc à cette étape-ci, ton intérêt est confirmé pour le meme, en tant que, je sais pas, en tant que champ d'intérêt universitaire. T'as intellectualisé ta démarche, mais, où est-ce que tu nous emmènes avec ça? -Oui, tu l'as bien vu, je m'assure toujours de pouvoir confirmer mes déclarations avec de la recherche.

Ça, c'est mon côté très universitaire. -Et on l'aime, cette rigueur-là, Jean-Michel. -Donc, là, après le colloque, je ne pouvais pas juste laisser ça de même. Il fallait que je continue à faire la recherche. Fait que je suis un peu allé vers les pages, vers la caste créatrice. J'ai commencé à inviter des pages de memes en entrevue. -OK, t'as invité des pages. Ça, « inviter des pages de memes en entrevue », c'est la phrase la plus Internet au monde. -Ouais. Bien, en fait, ok, je vais nuancer.

C'est qu'il y a plusieurs créateurs et créatrices qui souhaitent garder leur anonymat, pour être capable d'avoir une liberté de création. Fait que c'est pour ça que je l'ai dit de cette manière-là. Mais en les contactant, ce qui m'intéressait, c'était de savoir comment ils avaient commencé, puis c'était quoi leur rapport au web, comment ils travaillaient, et de un peu m'éclairer sur le processus, le processus créatif derrière le meme.

Parce que qu'est ce qui m'intéresse beaucoup par rapport à tout ça, c'est comment on la produit cette encyclopédie-là, qui est essentiellement faite en vase clos. Les pages de memes, c'est souvent des productions anonymes, c'est sous pseudo. Tout le monde fait un peu son petit bout, chacun de son bord. Puis au final, nous autres, on reçoit ça sur les réseaux sociaux, on reçoit ça en bloc construit, mais c'est pas une initiative concertée.

C'est une mosaïque de créateurs et de créatrices qui font ça, puis nous autres, en tant que spectateurs des pièces, on fait les liens, on les fait communiquer. -Oui. -Même si ça devient assez populaire, il y a comme une espèce d'encyclopédie qui vient s'installer, qui est l'inconscient collectif d'un web québécois. -Oui, c'est comme un écosystème en soi, un petit univers. Comment tu as réussi à rencontrer ces créateurs, créatrices-là? -Je leur ai envoyé des messages. -OK.

Gros privilège de pouvoir jaser avec plusieurs d'entre eux. Ce qui est spécial, c'est que ce c'est vraiment pas un groupe uniforme, tu sais, ni dans la production, ni dans la posture, ni dans la pratique.

Le premier que j'ai voulu rencontrer, c'est Maxime Larrivée-Roy, c'est le créateur derrière la page « L'actualité en meme » parce que j'étais un grand fan de sa production, je trouve qu'il est super stimulant, puis je me suis dit que ça serait vraiment enrichissant de le suivre un instant, un peu comme si j'étais son apprenti en meme.

(Maxime) -Bien, on va y aller avec une démarche. T'as-tu une idée, un propos, t'as-tu une opinion, y'a-tu quelque chose que tu trouves « cave », il y a-tu quelque chose que tu voudrais mettre en scène, avec des personnages, il y a plein d'avenues. Y'a beaucoup de questions à se poser, c'est plus compliqué. Ça va donner des idées pour d'autres choses, parce que l'humour, contrairement aux memes, ils ont une période de rodage eux-autres. Moi, j'en fais, j'ai des idées que des fois, c'est juste

« Ah, je m'emmerde, je vais faire marcher mon cerveau. » Fait qu'on réfléchit, je « cheke » les nouvelles, je « cheke » des trucs, pis si y'a quelque chose de drôle qui sort, je le passe. C'est un jeu créatif, mais ça c'est ma démarche à moi, mais c'est pas tout le monde qui a cette démarche-là. Il y en a qui c'est plus simple, il y en a que ça va être plus instinctif. Moi c'est un peu plus... c'est une autre démarche un peu. C'est quasiment une manière de vivre.

Je passe beaucoup de temps à ça, parce que c'est un truc créatif, j'ai besoin de m'exprimer, j'ai besoin de faire des choses créatives. Puis pour moi, ça, c'est ma manière d'être créatif, d'être compris dans ma créativité. -Maxime Larrivée-Roy est vraiment inspiré quand vient le temps de créer.

Suivre son fil de pensées, c'est hyper hypnotisant. Il parle des faces de François Legault, du théoricien du cinéma Christian Metz, il mélange technologie, histoire, sociologie, humour, design, il a une manière de penser sa pratique qui m'émerveille totalement. -Ok, puis dans ton désir d'apprendre et d'observer, Jean-Michel, est-ce que tu as eu la chance de participer au processus créatif? Parce que tu disais que tu es allé là dans une posture d'apprenti.

Est-ce que tu as essayé de créer comme ton maître? -Tu as tout compris! On s'est installés ensemble avec mon laptop, et on a essayé de créer quoi ; parce que c'était dans les nouvelles cette journée-là, on a décidé de faire un meme à partir d'un article publié dans « Le Monde ouvrier ». Le titre, c'était « Duplessis serait fier de la CAQ. » (Maxime) On part de ce meme-là, le meme de la poignée de main entre Duplessis et Legault. Ok, qu'est-ce qu'il serait fier des deux, puis il se dirait...

Ouais, qu'est-ce qu'ils ont en commun? « Matter » les syndicats. Ah, tu fais la bonne chose. « Clappe-là », tu sais, « clappe-là, yeah. » Tape dans la main. -Fait que là, les deux bras de... -Les deux bras... -De commando. -De commando, où moi, j'essaie de prendre la version québécoise... « Tactik ». Là, on n'a pas fouillé encore le côté drôle tant que ça. On a « mater » les syndicats... Là, on va aller...

Ce qu'on va faire, ce qu'on va provoquer comme réaction avec ça, ça va être plus de la sympathie, puis « Ah, ça flash dans ma tête! Ah, oui, c'est pareil, na na na... » C'est ce genre de réaction-là qu'on va aller provoquer avec ce meme-là. Ça ne sera pas de l'hilarité, mais ça va être... Des fois, il va y avoir de l'indignation. Avec ça, on ne provoquera

pas nécessairement l'émotion du rire. Le nombre de fois que ça m'arrive ça, je commence quelque chose, « ah, j'ai un bon flash », pas encore trouvé, puis là deux semaines plus tard, « bam! » Ça me fesse dans la face. « Ouah, j'ai trouvé! Boup boup boup. » Je mets ça en ligne. Mais en même temps, quand tu fais un meme, faut que tu donnes... Faut pas que tu donnes toutes les clés. C'est le « fun » quand tout le monde le comprend,

généralement, ça provoque chez les gens un truc, « Ah! Moi, je l'ai compris, moi, j'ai la référence. » Fait que si tu donnes des clés, tu ne les donnes pas toutes. Là, on a fait un meme qui est politique, qui est un peu de l'indignation. On n'est pas dans le cocasse. C'est pareil comme l'humour, là, tu sais. C'est de partir puis de dire, « ok, quel genre d'émotion je veux provoquer pour aller chercher tel type d'engagement? On n'a pas eu le temps d'y réfléchir

parce qu'on a fait l'exercice de le monter. Ce n'est pas un mauvais meme, mais ce n'est pas sur la coche encore. Moi là, à cette étape-ci, j'aurais passé à un autre. -Ah oui? -Oui, j'aurais passé à un autre, j'aurais sauvé ça. J'aurais mis ça à côté, j'aurais passé à autre chose. Je vais y revenir plus tard. -Malheureusement, pour cette session-là, on n'est pas arrivé à créer quelque chose de concluant. Puis honnêtement, à ce moment-là, ça me décevait un peu.

-Bien oui, grosse déception, surtout que tu t'es trompé entre « Commando » et « Predator » dans tes référents de meme. Mais c'est correct, on te le pardonne. Mais au moins, mon côté optimiste qui regarde et qui écoute cette situation-là, ça me dit que ça démontre que c'est pas aussi simple que ça en a l'air de créer un meme. C'est peut-être un apprentissage que tu auras eu en tant que bon apprenti. C'est que ça se consomme rapidement un meme, mais ça peut être long à concevoir et à faire.

-Oui, je pense que tu as raison. Puis en le regardant créer, j'ai quand même accroché sur des affaires ; l'idée qu'il faut que tu évalues l'effet que tu veux provoquer et que dans une pratique comme celle du meme, c'est possible de faire n'importe quoi, mais que la majorité des gens qui le font, ils font des mimes qui réfléchissent à la réception. Parce que les gens, ils réfléchissent à ce qu'ils vont diffuser en ligne.

Il y a nécessairement un discours sur la forme, puis comme dans n'importe quel contenu qui est dédié à un médium, c'est ce discours là à mon avis qui est plus riche et qui m'intéresse le plus. -Oui et puis l'intention, oui, c'est susciter un rire, de faire de créer des réactions mais il y a aussi toujours un message qui se cache, une ligne éditoriale, quand même, dans notre façon

de s'exprimer. -Oui, oui. Puis je pense que dès le moment où tu t'exprimes, peu importe comment tu le fais, c'est sûr que tu contribues au discours de la société d'une façon ou d'une autre. Dans ce cas-ci, peut-être à plus petite échelle. Mais après ça, s'il y a plein de gens qui le font, comme s'il y a plein de pages de meme qui se mettent à ouvrir, bien on peut peut-être

tranquillement faire bouger les choses. Je me suis entretenu sur ce sujet-là précisément avec le journaliste Nicholas De Rosa, de l'émission « Les Décrypteurs » à Radio-Canada, Puis pour moi, il décrit tout ce que je trouve de cool dans la culture du meme. (Nicholas) Tu sais, évidemment, la langue, c'est comme partie intégrante de la culture fait que, nous, on a notre langue, on a nos propres référents culturels.

C'est comme depuis toujours, le Québec a a une culture distincte. Fait que je pense que pour le meme, c'est évident qu'il fallait que ça se fasse aussi. Je veux dire on a un langage propre, puis justement, « Conneries QC », c'edt quand il traduisait un meme, de je ne sais pas, un gars qui dit « I don't know, I stubbed my toe » Tu sais, c'est comme, « je me suis cogné le tabarnak d'orteil. » Tu sais, il fallait mettre le « tabarnak » en gros. Ça, c'est de la base,

mais c'est comme... Les memes après ça ont évolué de juste mettre « tabarnak » pour que ce soit québécois à genre, c'est carrément des référents, tu sais, tout est comme un référent culturel à ce qu'il se passe ici. Tu as des pages de dédiées à parodier des émissions, pas à parodier, mais à faire des memes sur des émissions québécoises. Puis je pense, ce qui est particulier au Québec, sur le web, ça, c'est nouveau, parce que la culture québécoise

est financée par l'État. La SODEC finance notre culture. La SODEC va décider c'est quoi le contenu qu'on va regarder. Mais le web québécois, la SODEC n'est pas là pour le financer. Qu'est-ce que ça fait, ça? Ça veut dire que si on veut réussir sur le web, ceux qui font ça, c'est pour l'amour de la chose.

-Ça, c'est quand même un bon argument, parce que là, le meme, c'est quelque chose que tu donnes à ta communauté, un genre de partage de blagues, de contenu sans t'attendre à recevoir quelque chose en retour, pas d'abonnement, pas de billet, pas de réciprocité finalement. Sauf que des fois, tu fais un meme que, bon, tu penses que ça va faire rire et quelqu'un d'autre va le reprendre, le transformer, le renvoyer et c'est rendu

complètement différent. C'est un cycle infini de création en quelque sorte. C'est comme la vision du créateur, sa personnalité, ou même ses allégeances politiques qui vont le faire évoluer. -Oui, super bonne observation. Puis j'ai pu discuter précisément de ça avec le créateur de la page « Pierre-de-la-Trudeau », qui lui, souhaite d'ailleurs rester anonyme pour respecter le folklore de la chose. Puis qu'est-ce qu'il ajoute au discours, pour moi, est complètement unique et intéressant.

Au début, vraiment, j'étais dans aucune sous-culture. J'avais donc pas d'orientation politique. Je voulais juste faire des memes qui étaient québécois. Et la joke, c'était seulement et simplement que c'était québécois. Et il y avait rien d'autre. Quand tu veux aller à ton cours, mais que les Patriotes sont en train de piqueter, puis c'est une image des Patriotes, c'est ça la joke. C'est pas complexe, c'est pas alambiqué. Ça demande pas de s'inscrire dans

une sous-culture pour la saisir. Il faut seulement être québécois et c'est tout. Au début, c'était juste mes chums puis moi, puis personne n'avait même mentionné une seule fois la Crise d'Octobre. Personne n'avait mentionné René Lévesque. Personne, personne, personne. Puis du moment où tu disais '95, les gens déchiraient leur chemise. Ils étaient là, « Je n'ai jamais vu un meme comme ça toute ma vie. » Je n'aime pas particulièrement les memes idéologiques.

Des fois, ça m'est arrivé d'en faire. Peut-être plus des constats ou... Tu sais, par exemple, OK, j'ai un meme qui a été très populaire, qui a été même partagé par Denis Coderre lui-même. C'est niaiseux, là. C'est d'une telle simplicité. C'est « Spaghetti versus Spagat ». Puis ce meme-là, je veux dire, quand il est sorti, là, je suis certain que bien des gens l'ont regardé puis ils se sont dit, quel meme de « normie ». C'est tellement facile,

c'est tellement... Mais en toute sincérité, ce genre de petite observation, un peu niaiseuse, un peu anthropologique, moi, je l'aime bien. J'aime bien, ces affaires-là, au final. C'est pas ce qu'il y a de plus drôle, c'est pas ce qu'il y a de plus vicieux, c'est pas ce qu'il y a de plus critique, mais c'est une idée que le meme peut aussi servir à autre chose que de la méchanceté.

-Oui, j'avoue que les memes qui me font le plus réagir, c'est souvent ceux dans lesquels je me retrouve, je me reconnais que le sujet soit sérieux ou pas. -Oui, de là l'idée de construire un folklore autour d'une identité culturelle avec la production des memes. Et en plus de ça, ce qui est important au niveau du langage-même du web, il faut qu'il existe des référents du Québec.

Tu sais, on se dit que si ChatGPT a de la difficulté à détecter le français québécois alors inévitablement, il va devenir surreprésenté et même invisibilisé dans l'avenir. Bien, c'est la même chose avec l'outil qu'on utilise pour le web, tu sais, comme les GIFs, par exemple. -Oui, oui, oui. C'est comme, dans le fond, si on n'alimente pas ça, on va disparaître. Il y a un travail énorme à faire là-dessus. Puis peut-être qu'on le prend pour acquis aussi. On pense que

ça va apparaître de façon magique. Mais là, il doit y avoir des gens, parce que c'est présent sur le web. On en a des memes, on en a des gabarits de memes québécois. Qui a fait ça? C'est qui les gens qui oeuvrent à bâtir cette espèce de patrimoine-là? -Un des grands innovants, une des grandes figures qu'on peut remercier, c'est Jean-François Provençal. -Des Appendices, qu'on connaît en tant que comédien aussi. C'est quelqu'un, c'est vrai, qui en a fait quand même pas mal pour le numérique.

Puis, tu sais, j'aurais tendance à dire qu'en pensant aux premières saisons des Appendices et au travail qu'il a fait à la fois de création, de production et de diffusion, mais c'est quelqu'un qui était quand même pionnier du web -Oui, oui, c'est ça, puis durant les premières saisons des Appendices, il prenait des extraits, en fait il coupait des moments de certains sketchs, il les mettait dans « Giphy »... -Ok, fait que c'est lui directement

qui a fait ce travail-là... -Complètement lui. Il croyait tellement à la possibilité d'avoir une visibilité du Québec sur le web, qu'il prenait ces moments là, il les mettait sur «Giphy », puis là, « Giphy » communiquait avec « Messenger », fait que quand tu es en train d'avoir une conversation que tu avais besoin d'avoir le mot « tabarnak », tu rentrais « tabarnak », puis c'était quelque chose qui avait été téléversé par Jean-François lui-même.

-Bien oui, je pense à « Heille les québécois », il y en a plein, là. Fait que c'est eux-mêmes qui l'ont intégré. -Ça peut avoir un complément niaiseux, mais ça prend quelqu'un qui le fait. Jean-François est aussi cofondateur d'une page qui s'appelle « Quelqu'un devrait faire un meme avec cette image » et je ne peux quand même pas... Je ne peux pas réduire l'importance

de cette page dans le milieu du meme au Québec. En gros c'est comme un répertoire libre-service d'image de culture québécoise où les gens ils peuvent aussi proposer des alternatives pour des gabarits, fait que le meilleur exemple que je pourrais dire, pour revenir à la poignée de main dans « Predator », ben on a Schwarzenegger et on a Carl Weathers sur le bord, mais là, l'alternative québécoise, ce serait d'avoir Pierre-Luc Funk et Jean-Carl Boucher dans « Taktik ».

C'est presque de l'exploitation de ressources culturelles premières. Au lieu d'utiliser des images qui sont importées des États, on a nos propres productions culturelles. On peut faire nos memes de chez nous. -Donc, c'est important que ces gens-là travaillent pour qu'on ait une identité et une présence sur le web. Je vois comment c'est vaste. Oui, et non seulement c'est important d'être présent, mais il faut qu'on soit capables de voir nos propres beautés qu'on ne suspecte pas.

On a tendance, généralement dans la sphère publique, à écouter les sociologues, à écouter les philosophes, et dans le pire des cas, on va écouter les chroniqueurs qui vont faire l'état des choses sur la culture québécoise. Mais moi, je te le dis, après avoir rencontré autant de gens du « meme game » québécois, je pense qu'ils comprennent des choses à propos nous que nous on ne suspecte pas

du tout. On oublie qu'ils sont derrière leurs écrans à recevoir des commentaires, à interagir avec des gens, puis c'est pas toutes les formes d'art qui permettent un retour aussi direct et organique avec le public. Pierre-de-la-Trudeau m'a donné son point de vue là-dessus. La chose la plus difficile à faire, quand on a affaire à une culture,

c'est simplement de la regarder. Parce que c'est extrêmement facile de confondre la culture québécoise pour ses hauts faits, pour ce qui est écrit dans les manuels, pour ci ou pour ça, qui sera idéologique, etc. C'est extraordinairement facile de s'imaginer que la culture québécoise, c'est tout ce qu'il y a « derrière ». Les institutions qui lui fournissent un sens, l'Homme derrière la caméra, l'Homme derrière le gouvernement, tout un appareillage qui donne un sens à la culture

ou à l'image elle-même. Mais pour moi, avec Pierre-de-la-Trudeau, il y avait une idée là-dedans, à la fin, puis encore au début, de simplement décrire ce qui est là. Ce qui est là. Pas ce qui est derrière. Pas ce qui est écrit dans les manuels. Pas la fois où René Lévesque a fait telle chose ou Pierre Elliott Trudeau nous a fait ci ou ça. Non. Ce qui est là.

-Je trouve ça intéressant, de la façon dont il en parle, parce que ça montre qu'il y a une touche de vérité dans tout ce qui se partage sur le web. Tu sais, malgré que certaines personnes vont dire que les memes, c'est juste des distractions, des simples images superficielles du web qui n'ont pas vraiment de fonction, mais finalement, c'est pas mal plus que ça. -Oui, puis je pense que c'est ça la raison de sa popularité.

Le meme est une forme de vérité qui est à peu près proche à celle de la caricature. En produisant des images qui récupèrent des idées reconnaissables, on peut atteindre une forme de distillation du réel.

Puis ça vient totalement du cœur, ce que je veux dire, mais moi je crois que le meme est digne d'une réflexion approfondie parce que je suis convaincu que le fait de dénigrer la culture québécoise sur Internet parce qu'on pense qu'elle est trop superficielle, c'est exactement le réflexe qui nous empêche de soutirer toutes les beautés de l'importance. -Bien oui, puis il y a comme un danger, parce que c'est une forme qui est assez éphémère. Fait que, tu sais, il faut garder des traces de ça.

-C'est ça. L'affaire que je me suis rendu compte pendant que je faisais les entrevues, c'est à quel point est-ce que, socialement, on a l'impression... Socialement, on a tendance à croire que l'Internet est quelque chose de permanent. -Oui, d'éternel. -Oui, exactement. Mais c'est pas du tout le cas. Ça devient hyper important d'archiver tout ça parce que, comme je le mentionne, c'est du folklore, parce que c'est de la création littéraire, même que c'est du patrimoine culturel.

Si on manque notre chance de rendre pérenne toute l'histoire du web québécois, bien, on cours la chance aussi de l'oublier et de perdre toutes les richesses et toute la culture québécoise depuis le début de l'Internet 2.0. -Bien oui, si je suis un peu ton raisonnement, ça voudrait dire que ça met un peu en péril la culture québécoise en tant que telle.

-C'est ça, c'est ça. On parle couramment de l'importance de la culture québécoise, puis elle alimente plein de débats sur la crainte de sa disparition éventuelle. Mais si la culture québécoise nous tient véritablement à cœur, il faut aller la chercher où ce qu'elle est. Il faut la regarder. Moi, personnellement, je vais continuer à creuser en ligne pour être certain qu'il n'y a rien qui se perd. -J'ai vraiment confiance en toi, Jean-Michel, pour cette mission-là.

Merci tellement! Tu nous as fait saisir toute l'ampleur, pour vrai, du phénomène que sont les memes au Québec. -Merci à vous de m'avoir permis de m'époumonner là-dessus. -L'heure de grande écoute est une série de Transistor Média, produite en collaboration avec Télé-Québec. Écoutez tous nos épisodes sur les plateformes de Télé-Québec, sur Apple Podcast ou l'application balado de votre choix. Enregistrement, montage et mixage audio : Simon Coovi-Sirois.

Musique originale

Alexis Elina et Simon Coovi-Sirois. Caméra et montage vidéo : Patrick Lozinski. Productrice au contenu : Audrey Blackburn. Script édition : François Desrochers. Coordonnatrice : Clara Gauthier-Morrison.

Communications

Louis-Philippe Roy. Visuel : Simon Guibord. L'indicatif musical est de P'tit Béliveau. À la recherche : Maude Petel-Légaré et Emmanuelle Gauvreau. Merci à Steven Boivin, Clara Lagacé et Marysol Foucault de Transistor Média, à la Ville de Gatineau et au Ministère de la Culture et des Communications du Québec, qui a rendu ce projet possible. Je m'appelle Julien Morissette, merci d'avoir été à l'écoute.

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