Les souliers suspendus - podcast episode cover

Les souliers suspendus

May 15, 202533 minEp. 7
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Episode description

Le WOD honorifique : pousser de la fonte pour surpasser la douleur du deuil.

Le silence et le recueillement sont les lieux communs du deuil, mais il existe un groupe qui défie ces conventions en proposant des workout-of-the-day en mémoire des gens qui ont quitté. Une histoire portée par le réalisateur Jean-Michel Berthiaume.

· Animation : Julien Morissette
· Invité, scénarisation et réalisation : Jean-Michel Berthiaume
· Collaboration : Cédric Boucher-Montreuil, Caroline Champoux, Karim El Hlimi, Marie-Ève Lafrenaye, Jean-Guy Provost et Pascal Toussain
· Production au contenu : Audrey Blackburn
· Indicatif musical : P’tit Belliveau
· Réalisation sonore, enregistrement, montage et mixage audio : Simon Coovi-Sirois
· Musique originale : Simon Coovi-Sirois et Alexis Elina
· Caméra et montage vidéo : Patrick Lozinski
· Recherche : Emmanuelle Gauvreau et Maude Petel-Légaré
· Cheffe de contenu pour Télé-Québec : Sophie Bélanger
· Coordination : Clara Gauthier-Morrison
· Communications : Louis-Philippe Roy
· Visuel : bureau60a
· Remerciements de l’épisode : Karim El Hlimi, Cédric Boucher-Montreuil, Caroline Champoux, Pascal Toussain, Marie-Ève Lafrenaye et plus spécialement Jean-Guy Provost
· Remerciements de la série : Steven Boivin, Clara Lagacé, Marysol Foucault et Sophie Lacelle-Bastien de Transistor Média

L’heure de grande écoute est une série de Transistor Média, produite en collaboration avec Télé-Québec.

Ce projet a été rendu possible grâce au soutien financier du ministère de la Culture et des Communications du Québec et de la Ville de Gatineau (via l'Entente de développement culturel avec le gouvernement du Québec).
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Transistor Média, basée à Gatineau (Québec), est un studio de création, de production et de diffusion d'œuvres audios. En plus de ses balados, l’organisme tient annuellement le Festival Transistor et le Kino-radio.

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Transcript

Les gyms, c'est pas les lieux les plus attrayants. Des salles d'entraînement et impersonnelles éclairées au néon, qui baignent dans des odeurs de sueur. Il y a clairement une culture de gym aussi, qui est pas nécessairement reluisante. La superficialité, l'idée de la comparaison des corps, des aptitudes, la performance poussée au maximum entre quatre murs de miroir. Il y a deux, trois mois, un peu à reculons, j'ai franchi la porte

de mon gym de quartier. Pour la première fois de ma vie adulte, j'ai rencontré un entraîneur et j'ai pris un abonnement. Comme tout le monde, je vieillis, j'essaie d'être moins ferme sur mes positions, dans mes préjugés. Et je pensais jamais dire ça, mais j'ai été touché de voir des gens de tous les âges, à toute heure du jour, venir ici pour socialiser, suivre le progrès des autres personnes, les écouter, les encourager, les faire rire.

Des personnes qui se lèvent, chaque matin avant 6 h, depuis 30 ans, qui viennent ici du lundi au vendredi, des fois même du lundi au dimanche. Des amis qui se voient juste au gym, jamais ailleurs, mais qui ont forgé des liens forts. J'ai eu l'impression de pénétrer dans une cellule importante de mon quartier, où le sentiment de communauté est aussi fort que dans les cafés de la rue Principale, au pub du coin, ou au centre communautaire.

Quand le réalisateur Jean-Michel Berthiaume m'a dit qu'il allait nous donner un accès privilégié à la communauté du CrossFit, j'avoue que ça m'a surpris, ça m'a intrigué. D'abord parce que je n'avais jamais soupçonné Jean-Michel d'être un habitué des gyms de CrossFit : il est doctorant en sémiologie et chroniqueur spécialisé en culture pop. Mais surtout, c'est parce qu'il m'a dit que c'était pour parler d'un processus de deuil que je ne connaissais absolument pas.

Bienvenue à L'heure de grande écoute : le balado qui vous fait entendre les histoires vraies et les personnages surprenants qui façonnent le Québec. L'épisode d'aujourd'hui ; « Les souliers suspendus » -Salut Jean-Michel. -Bonjour Julien. -Ça fait quand même quelques années qu'on se connaît, puis on a eu des discussions sérieuses sur une tonne de sujets, mais on ne s'est quand même jamais parlé de notre rapport à la mort ou au deuil.

-Non, ce n'est pas un sujet qu'on aborde comme ça. En fait, je me suis rendu compte que c'était pas une réflexion que j'avais vraiment avant de commencer à travailler sur ce sujet-là. Je me suis rendu compte que j'en ai pas vécu beaucoup de grands deuils dans ma vie. J'ai quelques membres de ma famille qui sont décédés ; leurs funérailles, ça m'a amené à avoir certains états émotifs.

Mais comme « le vrai gros deuil qui te fend deux », dont tu te remets jamais, qui reste toujours avec toi... Ça reste un mystère, un gros mystère pour moi, puis honnêtement, c'est pas parce que j'ai vraiment hâte que ça arrive -Non, je comprends... -Mais... c'est ça le plus que j'ai réfléchi, le plus que je me rends compte, que j'ai pas l'expérience, j'ai pas encore assez d'acquis, puis j'ai comme très peur d'avoir à faire face à ça sans préparation.

-C'est comme une appréhension, mais il y a une contradiction un peu dans ce que tu dis, parce qu'on ne peut pas vraiment se protéger d'un deuil : on peut se préparer à vivre une perte, à savoir qu'il y a une fin qui s'en vient, mais il n'y a pas vraiment une façon de passer outre cette douleur-là, le deuil. Ce n'est pas un truc auquel on se prépare nécessairement. -Non, c'est très vrai. Je suis totalement conscient que ce n'est pas quelque chose à quoi on se prépare.

Mais une des affaires qui me frappe, puis à force d'y aller, à des funérailles, c'est de me rendre compte qu'à chaque fois que j'y vais, ça a toujours la même forme, c'est toujours le même type de comportement. On vit le deuil d'une manière assez uniformisée. Il y a qu'est-ce qu'on dit, qu'est-ce qu'on dit pas, comment qu'on s'habille. -Oui, il y a des codes. -Oui, oui. Puis toute la cérémonie est répliquée presque intactement à chaque occasion.

-Oui, puis on entend parler de... Il y a des gens qui ont des désirs d'avoir des cérémonies un peu différentes, de sortir du cadre, mais moi, je parle de mon expérience, c'est rare que je vais dans des cérémonies qui sont très différentes de ce à quoi on s'attend, c'est-à-dire les cendres, le cercueil, les discours, la musique... C'est pas mal toujours la même chose.

-Oui, oui, oui, puis c'est ça, c'est pas l'affaire de vouloir comme « réussir tes funérailles ». Je pense, puis je me rends compte qu'il y a des personnes que, dans un grand désarroi émotif comme ça, ils ont besoin de codes, ils ont besoin d'affaires à respecter. Mais je suis aussi très, très curieux de comment on vit ça et comment on trouve d'autres manières de situer ce moment-là dans le temps.

-Si je me fie à ce que je connais de toi et à ta grande curiosité, eh bien ta façon de t'intéresser à ça, c'est de poser des questions. Des fois, des questions qui peuvent surprendre. Je pense que c'est ce que tu as fait pour le deuil aussi. -Oui, oui... J'ai toujours comme deux, trois questions en poche, qui me servent à briser la glace. Des trucs qui ne sont pas trop confrontants. Juste pour être capable d'établir une relation et d'apprendre des affaires aussi.

Si ta question est un peu champs gauche, la réponse va te donner une dimension. -C'est vrai ! -Par rapport aux gens, par rapport aux situations. Puis tu vois, dans le cas du deuil, c'est vraiment spécial, parce que c'est une paire de souliers suspendus qui devient comme... ma question que je réussis à poser.

-OK, les souliers suspendus... Moi, l'image que ça me donne, c'est, je ne sais pas, les gangs de rue dans les quartiers qui lancent des souliers, je ne sais pas... pour de l'intimidation, pour marquer le territoire. Donc est-ce que c'était un peu ça, qui était ton point de départ ? -Même affaire. C'est vraiment ça, mon imaginaire. Mais moi, les souliers qui ont été suspendus, je les ai vus dans le gym « Le Vestiaire » à Villeray, où je m'entraîne,

ça a immédiatement piqué ma curiosité. Comme tu le mentionnais, c'est vrai, je ne suis pas le « type » de gym, on ne s'attend pas à ça pantoute. -Tu ne l'as pas mal pris là, que je dise ça. -Non, je parle beaucoup plus souvent de balle molle, je suis dans la quarantaine, je ne suis pas super physique... mais sachant ça, j'avais besoin d'une question au gym pour sociabiliser.

La question des souliers est revenue vraiment souvent, parce que le plus que les gens répondaient, le plus que j'avais l'impression d'appartenir, puis ils me comprenaient, puis là, j'étais plus confortable dans le gym lui-même. -Donc là, tu utilises ces questions-là que t'as en banque pour créer des liens avec les gens, tu sais, comme rentrer en communication avec eux.

-C'est exactement ça, le soulier devient le contexte que je suis capable de faire « pas trop hurluberlu », puis tout ça, puis débarquer. Mais je finis un entraînement, on va saisir l'occasion, je suis en train de faire mes abdos, je vois les souliers. Pendant que ça se termine, j'accroche Cédric, qui est un entraîneur au gym, puis je lui pose, juste très candidement là, « c'est quoi l'affaire des souliers ? » Puis je ne m'attendais pas à la réponse, vraiment.

Cédric, il m'explique que les souliers appartenaient à Pierre-Alexandre Yelle, qui est un membre du « Vestiaire » depuis juin 2019. -Le Vestiaire, c'est le nom du gym où tu vas ? -Oui, exactement. Il était membre presque fondateur là-bas. Malheureusement, il est décédé dans un accident de moto. Et dans cette communauté-là, ça a été vraiment dur.

C'était une grande perte. Et pour souligner l'importance qu'il représentait, ils ont pris ses souliers, ils les ont hissés, ils ont suspendu son gilet, comme on le fait en sport. -Ah, OK, comme quand on retire les numéros des joueurs dans les arénas. -Oui, c'est exactement ça. Puis ils ont créé, ils ont dédié un « WOD » honorifique. -C'est... c'est quoi un « WOD »?

-Un « WOD », c'est un « workout of the day », puis là, c'est là que Cédric m'explique, il a été super gentil, super généreux, il m'a tout expliqué ça, là : (Cédric) Je pense que c'est très propre au CrossFit, l'entraînement fonctionnel, d'avoir ça, des « WOD honorifiques », sur des gens qui sont morts là ; des soldats morts au combat, genre pompiers, polices morts en service.

Mais en CrossFit, il y a surtout ce côté-là, qui est plus comme patriotique, un petit peu, qui fait en sorte que les gens accordent plus d'importance aux gens décédés en service. Mais généralement, mettons, avec le sentiment d'appartenance, qui a dans un club d'entraînement comme celui-là, ça fait en sorte que les gens vont s'attacher aux gens.

Puis le fait qu'il y ait un... Quand il y a un décès, bien, ça secoue l'ensemble de la communauté, ce qui fait en sorte que les gens vont... Même s'ils l'ont peu connu ou étaient pas nécessairement attachés à la personne, mais vu que ça faisait partie du même club athlétique, la même communauté, tu sais, on l'a vu même dans les premières années, beaucoup de centres, autres que « le Vestiaire » venaient faire le « workout P-A Yelle », pour soutenir la communauté

qui avait été ébranlée ici, tu sais. -C'est ça. Cédric, il m'explique en fait, que les « WOD honorifiques » sont à l'image de la personne qu'on essaie d'honorer. C'est ses mouvements préférés, c'est les choses à laquelle il excellait, ou des choses comme ça, tout ça est pris en considération. (Cédric) C'est principalement ses mouvements préférés, ceux qu'il pratiquait le plus souvent, et aussi Karim, ce qu'il connaissait de lui, dans son type de « WOD » dans lequel il performait bien.

Tu sais, très peu de répétitions, pesantes, pis comme... 15 « rounds » à 315 livres, des « toes-to-bar », des « box jump » à 30 pouces. Ouais, c'était quelque chose de très difficile, mais en même temps, émotionnellement, on voulait se donner le plus possible pour commémorer sa mémoire, commémorer sa vie aussi. C'était difficile, mais en même temps, tu dis « crime, le gars, il est décédé, genre il n'y pas plus « rough » que ça ». Je pense que tout le monde, ceux qui connaissaient,

qui le côtoyaient, ben, « on va donner le mieux qu'on peut. » -C'est ça, c'est pas mal à ce moment-là que je me suis rendu compte que ce phénomène-là, du « WOD honorifique », c'était trop intéressant pour laisser là. Il fallait que j'explore ça. Ça m'habitait, on y va à fond la caisse, une chance que j'avais Karim, qui est le copropriétaire du Vestiaire, pour répondre à mes questions,

parce que ça pleuvait. Il était super généreux pour m'expliquer le contexte historique, qu'est-ce que ça représente, pourquoi il en fait, comment il a pensé à celui que lui a fait, et tout. Et je pense qu'on s'est rendu à un point dans la conversation où j'étais vraiment rendu obsédé et il m'a dit « ben là il faut que tu rencontres quelqu'un qui en fait, il faut que tu rencontres quelqu'un pour qui ça compte ces affaires là, puis il m'a dit « ben faut que tu ailles rencontrer Jean-Guy, là. »

-Puis c'est qui Jean-Guy? C'est un autre membre du « Vestiaire »? -Non c'est ça, Jean-Guy fait partie de la communauté CrossFit, mais il s'est entraîné ailleurs. Jean-Guy c'est le père de Marianne, Marianne est décédée en 2016, et depuis cette date là, il y a un « WOD honorifique » qui est tenu à toutes les années en sa mémoire, durant le mois d'avril. Puis c'est ça, tu sais, c'était comme... « si je veux vraiment comprendre ça, il faut que j'aille lui parler. »

Et Jean-Guy... Jean-Guy, il représente parfaitement bien cette signification-là. C'est... Il sait comment parler de sa fille, il sait comment parler de l'importance du mouvement, du dépassement, puis tout. C'est super intimidant, parler avec lui! -J'imagine! -C'est émotif, mais il y a une compréhension de ça, qui dépasse la moyenne, je te dirais, qui dépasse l'entendement. Puis surtout, quand il parle de sa fille. (Jean-Guy) Marianne... tu sais, Marianne,

elle a toujours détesté que je dise ça, mais c'est mon « portrait caché. » Marianne a eu des problèmes à l'école. Elle n'était pas bonne à l'école, j'étais pas bon à l'école. Je suis pourri en français. Puis pas que je suis... Tu sais, après avec le temps, je sais pas que je suis pourri. C'est que je ne me concentrais pas à des choses que j'aimais pas. Marianne, c'était la même chose. Elle a eu des troubles de... pas des troubles de comportement,

elle a eu de l'intimidation à l'école aussi. Elle avait de la misère à l'école. On était allés voir des spécialistes, pour justement lui donner des trucs,

comment étudier. Puis ça l'a aidée, parce que rendue au début secondaire, elle était tellement forte, qu'elle est allée au « PEI ». Ils ont dit, l'école nous a appelés, c'est même pas nous qui avions fait la demande, parce qu'on s'est dit, « impossible ». Ils ont dit : « écoutez, votre fille, elle est tellement rendue supérieure à ce qu'elle était

avant, puis de tous les élèves, on veut l'envoyer au PEI. » Là, on s'est dit, « écoute, avec tous les problèmes... » parce qu'on ne savait pas tout ce qui c'était passé, « avec tous les problèmes qu'elle a eus, être là, moi, je serais fier. » Donc on a dit oui, mais on ne savait pas la pression que ça donnait. Elle aidait tout le temps tout le monde, tout le monde.

Même quand elle se faisait intimider, elle disait « ouais, mais aujourd'hui, il va bien, je ne veux plus qu'on l'agace, je ne veux pas qu'on lui fasse-ci, je ne veux pas... » Elle le défendait, un peu comme moi j'ai fait. Moi, je me voyais dans elle, puis un moment donné, je lui ai dit, puis elle m'a dit « je ne suis pas comme toi ».

Ça, ça m'a fait mal. Mais tu sais, je me suis dit « elle a 14 ans, tu sais ». Mais c'est qu'à un moment donné, c'est qu'elle a commencé à remercier beaucoup de gens, aller voir les gens, leur donner de l'amour. Puis là, comme une semaine après, elle s'est enlevée la vie. C'est comme si elle s'était excusée puis elle remerciait les gens. Puis, tu fais comme « pourquoi qu'on n'a pas compris ça ? »

Mais aujourd'hui, on le voit. Je pourrais quasiment écrire, je pense, un livre sur ça, pour dire tous les détails, mais ça fait 8 ans, presque 9 ans que je travaille sur moi. -Ouin, c'est ça... Être en présence de Jean-Guy, tu comprends immédiatement pourquoi Karim m'a encouragé à aller à sa rencontre. C'est un homme qui inspire tellement de force, malgré qu'on sent qu'il y a une profonde douleur, chez lui.

Il a été généreux, il m'a parlé du décès de sa mère, de celui de son frère, de Marianne. Il m'a aussi parlé de sa vie actuelle avec sa fille Audrey. Puis, il était tellement généreux que j'ai pu lui poser des questions sur le « WOD » de Marianne. (Jean-Guy) L'ancien CrossFit de Chambly, Guillaume, le propriétaire, parce que je m'entraînais à Chambly avant, il y a un certain nombre d'années.

Quand tout ça est arrivé, il a décidé de faire un « WOD », puis il a créé ce « WOD Marianne », avec la date. Tu as le « 4 » qui est pour « avril », après ça, tu avais le « 20 Wall Ball », l'année 2000. Après ça, t'avais... Voyons. « Pull up », «Wall Ball », donc 2016. Fait que, tu sais, tout ça est parti de là.

Puis je crois, écoute, sous toute réserve, avril, mai... Même pas un mois, ou trois semaines après, j'étais dans le gym en train de faire le « WOD Marianne ». Écoute, c'était dur psychologiquement, puis physiquement, mais j'étais bien entouré. Parce que la communauté de CrossFit, c'est... Comme je te disais tantôt, je m'ennuie, parce que tu peux pas avoir meilleur,

je pense, parce que cette communauté-là, elle est énorme. Il y a eu pas mal presque tous les pays dans le monde qui l'ont fait, ce « WOD » là. Ça a été propagé partout. Puis à chaque fois que tu rentres au gym, juste une petite tape dans le dos, juste un petit sourire, des yeux, ou peu importe où est-ce que tu vas, le monde le sait. Puis la communauté, c'est énorme. Puis, année après année, les CrossFit se sont ajoutés, puis ils le font, ils le font.

Il y a une année, je le faisais trois fois, dans trois CrossFit différents, dans la même journée. Le monde disait, « mais t'es malade »,

je leur dis

« oui mais pour moi, c'est pour la cause. » C'est violent comme « WOD », quand tu fais ça pendant 24 minutes, avec du « clean & jerk », quatre d'affilé avec du 185 livres, ça arrache, là, tu sais? Après ça, tu a « 20 pull up », après ça, tu as tes « 16 Wall Ball », pis tu sais le but, c'est d'essayer d'arrêter de moins souvent. Tu sais, ça coupe le souffle, ça coupe tout, mais... J'étais démoli, j'étais comme un entre-deux, tu sais. Je survivais, mais pas fort, fort, pas fort. Mais...

Tu sais, je l'ai souvent, souvent dit : « oui, le sport m'a sauvé, mais la communauté dans ce temps-là de CrossFit, même si je ne suis plus dedans aujourd'hui, sans cette communauté-là, je ne sais pas ce que je ferais, par exemple. » Vraiment, je ne sais pas où est-ce que je pourrais être. C'est eux qui m'ont aidé à rester dans le droit chemin. Ce « WOD » là, il me tient beaucoup à coeur, mais comme je dis,

j'aimerais un autre niveau. Tu sais, vraiment parler de « la journée de prévention pour... » Pas « le papa de Marianne », j'aimerais qu'on parle des gens qui ont besoin. Pour moi, ce qui est le plus important, c'est que quelqu'un, à chaque fois qu'on va faire ce « WOD » là, à chaque année, les 24 avril, c'est qu'ils expliquent un peu pourquoi, puis essayer de donner une ouverture aux gens pour qu'ils en parlent.

Pour que, eux aussi, ils disent à un moment donné, « hey, j'ai besoin d'aide ». C'est pour ça que moi je veux qu'on le fasse, pas pour moi, ni ma fille, je veux juste qu'elle soit comme un peu... la porte-parole, de dire : « ben ça, il faut plus que ça arrive, parce que ça arrive trop souvent. » -Bon Jean-Michel, t'es tombé sur un bon porte-parole dans la personne de Jean-Guy. Ça témoigne d'à quel point on est à des années-lumières de ce qu'on perçoit comme étant le deuil.

On le disait un peu plus tôt, cérémonie, salon funéraire et tout ça, mais là, quelque chose de tellement intense, de tellement physique, qui rejoint peut-être pas mal de monde dans leur façon de voir le deuil, de passer à travers ça. Surtout, tu sais, dans ce cas-ci, on parle d'un deuil lié au suicide, suicide d'une adolescente, c'est assez... C'est quand même délicat, mais très intense aussi.

-Non non, tu as raison, je suis vraiment chanceux d'avoir pu passer ce temps là avec Jean-Guy, puis ouais... Cette observation-là, je la partage, tu sais, on a tendance à regarder nos rites funéraires comme étant doux, silencieux... -Passifs... -Ouais, immobiles. On enlève les couleurs, on enlève les sons, on ralentit. Puis là, de voir l'inverse total, c'est du monde qui... c'est bruyant, c'est intense, ça bouge...

-C'est fort. -Tu te dépasses. C'est fort, exactement J'étais pris par ce contraste-là. Puis évidemment, la suite logique, ben, il fallait que j'aille le faire : (Marie-Ève, coach) P-A ! Donc P-A Yelle qui est un membre, un ancien membre ici au Vestiaire, qui est décédé en 2019, mort d'un accident de moto. Donc Karim, en son honneur, d'un membre qui était hyper généreux, qui était là pour la communauté, qui était toujours prêt pour l'autre, a designé un workout en son honneur.

Donc ça sera « 15 rounds full time », en 23 minutes, donc que tu as, pour faire tout ça. Tu as le choix de faire « 9 Kettlebell Swings », ou « 3 Power Clean », avec les poids suggérés, ou « 3 Power Snatch » avec ici, les poids suggérés. Peu importe le poids que tu prends, ou l'option, ça devrait être assez challengeant. Donc, un poids qui te dit « Single »,

tu sais, un à la fois. Suivi de « 7 Toes-to-Bar », ou « V-up », suivi de « 10 Step Up » ou « Box Jump, Step down ». Donc, c'est à ton rythme à toi... -Je t'imagine, Jean-Michel, pauvre Jean-Michel, avec son enregistreuse dans un gym qui suit le « WOD ». Moi, je l'ai vécu souvent, d'être dans un lieu en train de faire du documentaire sonore avec enregistreuse, écouteur, perche, et enregistrer des gens qui ne sont pas toujours ravis de te voir. Des fois, tu contrastes dans le contexte.

Toi, comment c'était de vivre cette perspective-là ? -C'est tellement d'efforts à essayer d'appartenir à l'endroit. Puis là, tout d'un coup, débarquer dans un moment hypersensible, puis avoir tout cet équipement-là, c'était vraiment pas une journée comme les autres. -J'imagine. -La première chose qui m'a frappé, en fait, le truc que tu t'attends pas, c'est que les gens soient aussi émotifs. Les gens parlaient de leurs émotions. T'associes pas ça pantoute à un gym. -... Au gym, c'est vrai.

-D'être aussi transparents. Puis, il y avait des gens qui le connaissait, il y avait des gens qui ne le connaissaient pas, mais c'était comme un moment d'être capable d'échanger par rapport à ça. Et quand j'ai commencé à expliquer qu'est-ce que je faisais là, les gens ont immédiatement compris. Ils ont synthonisé au diapason, au « mood » où est-ce que j'étais. Ils ont été super avenants. Ils ont partagé plein d'histoires à propos de P-A.

J'ai parlé à Caro Champoux, que je connais depuis super longtemps. Elle, c'est une ancienne coach du « Vestiaire », ça fait qu'elle a pu me dire des trucs comme ça : (Caroline Champoux) Quand j'ai su le moment de son décès, ça faisait quelques mois que je coachais au Vestiaire. Puis c'est Jacob, je me souviens encore du moment, on était... on s'en allait faire un entraînement au parc Jarry. Puis on était les deux ensemble à ramasser l'équipement pour l'amener

au parc. Puis là, Jacob fait « Hey, tu sais, P-A... » Puis je fais comme « Ouais ? » Il dit « ben, il y a eu un gros accident de moto hier, blablabla ». Puis je fais comme « Oh, ouais, merde, OK, il va-tu bien ? » Puis il est comme « Ben non, Caro, il est mort ». Puis là, j'ai eu un choc, mais tu sais, je ne le connaissais comme pas tant. Je le voyais quand je venais au gym, tout ça. Puis là, on a accroché ses souliers parce que c'est l'endroit où il s'entraînait.

On dirait que c'est là que j'ai vu l'ampleur de la chose. Quand c'est arrivé, Karim a fait un gros workout, on était plein de monde. Il y avait des gens de d'autres gyms. C'était vraiment comme un événement. On a gardé ça chaque année. Quand ça arrive dans ton gym, c'est un autre sentiment. C'est comme... « Je l'ai vu, je le voyais. » Je venais m'entraîner, je le voyais, puis là ça arrive chez nous, dans notre maison, là c'est autre chose.

-Caro l'a bien dit, c'est comme si l'échelle de proximité était toujours variable dans le « WOD honorifique », des fois c'est quelqu'un que tu as connu, que tu as croisé dans un gym, des fois c'est... tu sais, tout à l'heure Jean-Guy disait que le « WOD Marianne » a été fait partout à travers le monde, donc il y a des gens qui n'ont même pas idée c'était qui, Marianne, mais ça, c'est un gros contraste avec...

On parlait des rites funéraires plus classiques. Quand tu vas à un enterrement ou à un salon funéraire, tu connaissais la personne, de près ou de loin, mais tu la connaissais quand même. Là, tu fais une activité super intense et peut-être que tu ne connaissais même pas cette personne-là. Comment c'est vécu, ça ? Il y a même des gens qui ne le savent même pas. Ils débarquent au gym pour aller faire leur séance de la semaine. -Ils ne savent pas que c'est un « WOD honorifique » qui est prévu.

-Non, c'est ça. C'est dans l'explication. Là, tout d'un coup, il y a quelqu'un qui dit ; « bien là, aujourd'hui, on est en train de faire quelque chose de spécial et tout. » Tu peux complètement ignorer tout ça, puis là, tu te fais exposer à une situation de « non, non, il y a quelque chose de profondément significatif à propos de ce que tu es en train de vivre là »,

pour plusieurs gens. Puis c'est ça, tu sais, à force de parler avec des gens, bien, je me suis rendu compte qu'il y a des personnes qui amènent énormément de bagage émotif. Il y a beaucoup de souvenirs, il y a beaucoup d'affaires qui viennent quand tu viens faire le « P-A Yelle ». Comme Pascal, qui est un gars que je connais depuis que je suis au gym. (Pascal) Oui, je le connais depuis la première journée que je suis arrivé ici. C'est le premier qui m'a salué, qui s'est adressé à moi,

qui m'a souhaité la bienvenue. C'était un gars qui était toujours à fond de train, qui levait très lourd, qui était très charitable pour les autres, très accueillant. C'était un gars de party. Donc, on a vite « boundé » ensemble. Puis, on fait le workout de chaque année. C'est important de le faire en sa mémoire. Qu'on le veuille ou pas, on vient, on se présente, on fait du mieux qu'on peut.

Ça perpétue le sentiment d'appartenance au « Vestiaire ». Je me présente toujours à l'entraînement pour P-A cette journée-là. Je pense à lui pendant l'entraînement. Je vois ses souliers en entrant, son chandail qui est retiré. Quand tu veux abandonner ou quand tu trouves ça difficile, tu montes une coche de plus parce que tu sais qu'il y a quelqu'un qui aimerait ça être là. On le fait pour lui. Le Vestiaire, c'est une équipe : on le fait pour l'équipe.

-Oui donc à force d'avoir fait toutes ces entrevues-là, à force d'avoir parlé avec plein de gens, je voyais le temps passer, puis il restait une dernière occasion pour le faire, le « P-A Yelle ». Il fallait que je vive l'expérience au bout. Donc je me suis installé, puis je l'ai fait ! -Tu t'es lancé. Comment tu as trouvé ça? Parce que c'est un « workout » assez exigeant, si je comprends bien : il y a toute la charge physique, mais aussi la charge émotionnelle que tu portes en toi.

-Oui, c'est tellement spécial. Moi, je le sais à la base que je suis un « chokeur ». Je suis quelqu'un qui est prêt à abandonner les affaires. Si c'est trop difficile et les enjeux ne sont pas si grands, ça ne me dérange pas, on rapatrie les affaires. Mais je n'étais pas capable cette fois-là. -Tu voulais aller au bout. -Oui, je suis allé voir le tableau, puis le « WOD » sur papier, il est facile... -Il a l'air facile ? -Exactement. Tu te donnes l'impression que, « OK, non, je vais y arriver,

c'est correct. » Mais c'est hyper traître. C'est épouvantable. -Est-ce que tu as « choké »? -Je n'ai pas choqué, je l'ai fini. Mais je l'ai fini à 18 secondes de la fin. J'étais vidé, vidé, vidé. Puis c'est vraiment le 11e, la 12e, quand tu arrives, tu n'as plus d'énergie, tu n'as plus rien. Il y a quelque chose qui vient au-dessus de toi ou à l'intérieur de toi. Faut que tu finisses. Tu finis à tout prix. -Ça t'a donné cette force-là de finir, même si tu connaissais pas P-A Yelle.

J'ose même pas imaginer, quand c'est quelqu'un qui a été proche de toi, dans le cas de Jean-Guy, disons, le père de Marianne, qui lui fait le « WOD honorifique » pour sa fille, ça doit être intense. -On a fait le même truc, mais son expérience, lui, elle est à des années-lumière de la mienne. Tu l'entends, il y a plein de beauté, il y a plein de force, plein de lumière. Passer du temps avec Jean-Guy, ça m'a aidé à perdre un peu cette crainte-là que j'avais, cette crainte-là du deuil.

Est-ce que je suis prêt ? Est-ce que je vais être capable ? Il parle beaucoup de comment c'est pas fini, pas vaincu. Il continue à s'entraîner, il continue à se dépasser. Une manière extrêmement intéressante de voir le dépassement individuel, comment est-ce que ça lui permet de lui donner les outils pour être capable de gérer ce truc-là. C'est unique comme rencontre, comme conversation. Puis on est vraiment arrivé au point où est-ce que j'étais capable d'y parler,

de ce qu'il ressent quand il le fait. C'est vraiment unique comme réponse. (Jean-Guy) Aussitôt que j'arrive, elle l'est avant, elle l'est après. Pendant, jamais. Parce que je le sais que je peux me blesser. Puis le monde me dit, « je comprends pas, comment tu fais ? » Ben un, c'est pour elle, parce qu'elle le mérite. Puis je me dis, si je le fais, puis que j'arrive là, puis que je pleure, puis que j'ai pas d'énergie, puis que je pense juste à elle,

ben j'ai un barre de 185 livres en haut de ma tête, là. Puis le « Pull up » ou peu importe, puis je risque de me blesser ou de me tuer. C'est quand même 185 livres en « jerk », là. Fait que je dis, quand j'arrive là, je fais le vide, je suis dans ma zone, comme on dit. Aussitôt que je rentre, on n'en parle plus, tu me donnes une tape, «that's it, that's all». Puis tout le long, tout le monde va me donner une tape ou une main ou de quoi, mais ils savent qu'il faut pas que...

Ouais. Tu peux en parler avant, après, j'ai aucun problème. Moi, j'ai comme la switch qui peut... Puis pourtant, c'est supposé être le plus dur, parce que c'est la journée même. Mais moi, j'ai... Tu sais, le monde le sait pas, mais dans la journée ou la veille, j'ai pleuré ma vie, puis je le pleure encore. Mais quand j'arrive là, c'est là. Je suis plus la même personne, oui. -Jean-Michel, la vie étant ce qu'elle est, au moment où on se parle, t'es exposé à un important deuil que tu dois gérer.

Ce que tu appréhendais un peu, quand on se parlait au début de l'épisode. -Oui, c'est... L'amoureux de mon meilleur ami est décédé, il y a 24 heures. C'est la première fois que ça vient chez moi, dans ma maison. J'avais un entraînement de prévu. Quand j'ai appris la nouvelle, l'autre affaire que j'avais à mon horaire, c'était d'aller au gym et d'aller faire un « WOD ». -Tu n'as pas « choké », tu as décidé d'y aller quand même? -Non, oui, exactement. Je suis allé le faire.

C'est un « WOD » super dur. Puis, je l'ai fait au complet. Je me suis assis épuisé à la fin. Et quand on termine des « WOD» qui sont vraiment durs, les gens s'encouragent. Les gens s'encouragent généralement, mais à la fin, quand on a tous vraiment travaillé... -Ça crée un lien. -Oui, oui, et puis là, tout le monde vient se féliciter. Puis il y a une des membres qui ne savait pas du tout ce que j'étais en train de vivre, qui m'a tapé sur l'épaule

et elle dit, « tu vois, t'es pas mort! » J'étais pas prêt. J'étais pas prêt à recevoir ça. J'étais déjà un peu en retrait. Ma... mon amoureuse et moi, on s'entraîne ensemble. Elle m'a vu, elle m'a vu réagir. Puis elle est venue me voir. Elle a vu que je n'allais pas bien. Elle a dit, « ben là tu vas l'écrire. Tu vas écrire tes charges, tu prends tes poids. » Puis je ne comprenais pas ce qu'elle voulait dire.

Je fais, « pourquoi j'écrirais ça ? » Elle dit, « parce que tu vas le refaire l'année prochaine. Tu vas le refaire parce que ça va être le « WOD Robert », pour ton ami. » Je sais que l'année prochaine, à pareille date, je vais aller faire exactement les mêmes mouvements pour quelqu'un que j'aimerais qu'il soit encore là. Ça va m'avoir appris ça. -Ça va t'avoir préparé, puis ça va devenir ta façon de passer à travers ce deuil-là,

puis de t'accompagner. Jean-Michel, merci de nous avoir guidés dans la communauté du CrossFit et de nous avoir tant appris sur les « WOD ». -Merci, Julien. -On pense fort à Robert. -Ouais. -Salutations aussi à Jean-Guy, Pascal, Caro, Marie-Ève, Cédric, tout le monde qui a témoigné à ton micro. « L'heure de grande écoute » est une série de Transistor Média, produite

en collaboration avec Télé-Québec. Écoutez tous nos épisodes sur les plateformes de Télé-Québec, sur Apple Podcast, ou l'application de votre choix. Enregistrement, montage et mixage audio : Simon Coovi-Sirois.

Musique originale

Alexis Élina et Simon Coovi-Sirois. Caméra et montage vidéo : Patrick Lozinski. Productrice au contenu : Audrey Blackburn. Cheffe de contenu pour Télé-Québec : Sophie Bélanger.

Coordonnatrice

Clara Gauthier-Morrison.

Communication

Louis-Philippe Roy. Visuel : Simon Guibord. L'indicatif musical est de P'tit Béliveau À la recherche : Maude Pétel-Légaré et Emmanuelle Gauvreau. Merci à Steven Boivin et Clara Lagacé de Transistor Média, et au Ministère de la Culture et des Communications du Québec, qui a rendu ce projet possible. Je m'appelle Julien Morissette, Merci d'avoir été à l'écoute.

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