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Les journaux de Mavis Gallant

May 08, 202533 minEp. 6
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Episode description

Une enquête littéraire sur le mystère des journaux de l’écrivaine Mavis Gallant.

Après plus de dix ans d’attente, Charlotte Biron et Éloïse Demers Pinard enquêtent sur la publication sans cesse reportée des journaux de Mavis Gallant, l’une des plus grandes écrivaines canadiennes. Pourquoi garde-t-on ces pages secrètes?

· Animation : Julien Morissette
· Invitée et scénarisation : Charlotte Biron
· Invitée et réalisation : Éloïse Demers Pinard
· Collaboration : Manon Louisa Auger, Marie-Andrée Lamontagne, Mary K. MacLeod, Heather O'Neill et Véronyque Roy
· Production au contenu : Audrey Blackburn
· Indicatif musical : P’tit Belliveau
· Réalisation sonore, enregistrement, montage et mixage audio : Simon Coovi-Sirois
· Musique originale : Simon Coovi-Sirois et Alexis Elina
· Caméra et montage vidéo : Patrick Lozinski
· Recherche : Emmanuelle Gauvreau et Maude Petel-Légaré
· Cheffe de contenu pour Télé-Québec : Sophie Bélanger
· Coordination : Clara Gauthier-Morrison
· Communications : Louis-Philippe Roy
· Visuel : bureau60a
· Remerciements de l’épisode : Manon Louisa Auger, Marie-Andrée Lamontagne, Mary K. MacLeod, Heather O'Neill et Véronyque Roy
· Remerciements de la série : Steven Boivin, Clara Lagacé, Marysol Foucault et Sophie Lacelle-Bastien de Transistor Média

Archives
· Extrait de l'émission Contact, l'encyclopédie de la création, Télé-Québec, 2006.

L’heure de grande écoute est une série de Transistor Média, produite en collaboration avec Télé-Québec.

Ce projet a été rendu possible grâce au soutien financier du ministère de la Culture et des Communications du Québec et de la Ville de Gatineau (via l'Entente de développement culturel avec le gouvernement du Québec).
/
Transistor Média, basée à Gatineau (Québec), est un studio de création, de production et de diffusion d'œuvres audios. En plus de ses balados, l’organisme tient annuellement le Festival Transistor et le Kino-radio.

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Transcript

C'est quand le bon moment pour commencer à parler d'un projet sur lequel on travaille, mais qui n'est pas totalement fini? Quand est-ce qu'on parle de nos plans, même s'ils ne sont pas confirmés? Quand une cinéaste commence la pré-production d'un film, un musicien amorce l'enregistrement d'un album, est-ce qu'on doit être prudent, ou on veut susciter de l'enthousiasme, créer du « fomo »?

Je pense spontanément à « Chinese Democracy », l'album du groupe « Guns N'Roses », qui a été en gestation de 1994 à 2008. C'est l'exemple parfait de « Development Hell », un concept en culture populaire qui désigne l'état de suspension ou de purgatoire dans lequel se trouve une œuvre, entre la création et la diffusion. La majorité des projets qui sont dans ce purgatoire-là finissent par mourir, mais certains d'entre eux voient le jour. C'est rare que ces œuvres-là triomphent, par contre.

Est-ce que c'est lié à l'anticipation des publics qui devient trop grande, la patience et l'engagement des créatrices et créateurs qui s'effritent, le décalage entre l'idée de départ ou l'esprit du temps dans lequel le concept est né et après le contexte dans lequel il est reçu?

Ça pourrait expliquer les déceptions du public, la décision d'abandonner. Des fois, il ne faut pas creuser trop loin pour voir des projets disparaître; des manuscrits perdus dans des incendies, des disques durs cambriolés, des clés USB oubliées dans un avion ou sur la banquette d'un taxi. Aujourd'hui avec Charlotte Biron, autrice et professeure de littérature, et la réalisatrice et autrice Éloïse Demers-Pinard, on vous présente une enquête sur un mystère de la littérature canadienne.

Une publication annoncée il y a des années, mais qui tarde à voir le jour. Bienvenue à l'Heure de Grande Écoute, le balado qui vous fait entendre des histoires vraies et des personnages surprenants qui façonnent le Québec. L'épisode d'aujourd'hui : « Les journaux de Mavis Gallant » On est en studio avec Charlotte et Éloïse, salut à vous deux!

Vous êtes ici pour nous parler d'une écrivaine canadienne, de Mavis Gallant, Et vous venez nous parler de ses journaux, de la publication de ses journaux en livre. -Oui. En fait, je veux vous parler de ses journaux personnels, plus précisément d'un livre qui s'intitule : « The Journals of Mavis Gallant, 1952-1968 ». Mais pour être claire, je ne l'ai pas lu, le livre. En fait, personne ne l'a lu. Ça fait dix ans qu'on annonce la sortie du livre et ça tarde.

Moi, la première fois que j'ai entendu parler du livre, c'était parce que le magazine « New Yorker » avait fait pareil des extraits des journaux. C'était tellement bon; on voyait Mavis essayer de publier ses premiers textes. On la voyait au début, dans les premières années en Europe. On la voyait essayer de devenir écrivaine. C'était extraordinaire comme extrait. Puis on annonçait la sortie du livre tiré des journaux pour 2015. Puis là, on est en 2025. C'est toujours pas publié.

-OK, donc là, c'était supposé être publié, ce l'est toujours pas, 10 ans plus tard. -Oui, puis moi, ça fait 10 ans que j'essaie de comprendre ce qu’il se passe avec les journaux, puis que je lance ponctuellement la question dans l'univers, ça me revient comme un boomerang. On me dit, « ça tarde, c'est long, c'est compliqué ». Tellement qu'il y a eu un moment où je me suis dit, « je vais peut-être arrêter de chercher ». Puis même, je me suis demandé, « est-ce que les journaux sont disparus? »

-OK. Puis toi, Éloïse, étant donné que, bon, je l'ai dit, tu es une autrice, tu as étudié en littérature aussi; Mavis Gallant, est-ce que ça te disait quelque chose? -Pas du tout. Maintenant, je le sais qu'elle est connue au Canada anglais, mais pas au Québec. Mais je ne savais pas qu'elle avait été journaliste à Montréal. Je ne savais pas qu'elle avait habité à Paris. Je ne savais pas non plus qu'elle avait écrit des nouvelles pour le New Yorker.

Donc moi, je ne suis vraiment pas une spécialiste de Mavis Gallant, contrairement, par exemple, à Charlotte. -Moi je suis spécialiste là, mais je suis devenue spécialiste de Mavis Gallant un peu par accident parce que, comme Éloïse, j'ai étudié en littérature, en français, au Québec. On ne parle pas vraiment des auteurs-autrices anglophones de Montréal. -OK, là, c'est par un hasard que tu l'as connue. Comment tu l'as découverte?

-La première fois que je l'ai entendue, c'est parce que je regardais la série « Contact », qui était une série d'entretiens sur la création, avec des gens comme Marie Laberge, Daniel Pennac, Michel Tremblay, Robert Lepage. Puis il y a eu un épisode sur Mavis Gallant. (Mavis Gallant) Je voulais vivre de mes écrits. Je trouvais que si on voulait être écrivain, il fallait vivre de ses écrits. Et je ne voulais pas être quelqu'un qui écrit les week-ends et après le travail.

Je voulais vivre de ça uniquement. Et ça, c'était une gageure. -C'est la voix de Mavis Gallant, ça? -Oui, c'est elle, puis elle décrit ses premières années comme écrivaine en 1950. -On dirait que ça me surprend qu'elle ait un si bon français, c'est moi, ou... c'est pourquoi? -Elle vient d'une famille anglo-protestante de Montréal, mais ses parents, sa mère, l'ont placée super jeune dans un pensionnat catholique francophone.

Donc, elle parle un français parfait, mais elle a écrit toute sa vie en anglais. -Je pense que c'est un peu ça aussi qui la rend insaisissable quand on la découvre. C'est ce rapport-là aussi, je pense, à son passé. Mais ce qui est aussi remarquable, c'est cette publication, j'arrête pas de le dire, mais... ces publications-là de nouvelles aux New Yorker, aux États-Unis. -C'est gros quand même. -Ça payait bien.

-Ça payait bien, et ce qui est encore plus fou dans son histoire, c'est qu'à 28 ans, elle décide de lâcher sa carrière de journaliste à Montréal. Elle divorce et elle part à Paris pour devenir écrivaine. (Marie-Andrée Lamontagne) Elle m'a raconté son divorce. Donc, il avait fallu trouver un subterfuge, parce qu'à l'époque, on ne divorçait pas. Donc, la seule raison pour ce subterfuge, c'était de faire constater un adultère. Donc, il y avait une scène de théâtre qui a été jouée.

C'est dans le ton de l'époque, là, où il faut ruser avec les pouvoirs en place, puis les conventions. -On vient d'entendre l'écrivaine et journaliste Marie-Andrée Lamontagne, à qui vous avez parlé durant vos recherches. -Oui, mais c'est elle qui était recherchiste à l'époque pour l'émission « Contact ». C'est elle qui a eu l'idée de faire un épisode sur Mavis Gallant. C'est comme ça que moi, j'ai entendu sa voix la première fois.

-Puis, de quoi elle parle dans l'extrait avec l'adultère? Elle décrit ça comme une scène de théâtre? -Oui, elle raconte comment Mavis Gallant s'est entendue à l'amiable avec son mari pour divorcer; il fallait faire venir un huissier pour faire constater un problème avec le mariage, donc un adultère. Ils ont créé une fausse scène d'adultère. -Éloïse, tu n'as pas trouvé d'archives sonores de cette scène-là, malheureusement? -Non, malheureusement. Ça aurait été excellent.

Mais tu sais, je pense qu'il faut quand Même se rapporter à l'époque, on est en 1950, au Québec, c'est encore très contraignant, l'institution du mariage. Les femmes, par exemple, n'ont pas le droit de disposer de leurs propres biens. Mais quand même, ça n'empêche pas Mavis de partir en Europe, de tout lâcher. -Moi, c'est ça qui m'impressionne. Le geste est spectaculaire. -Puis clairement, son départ de Montréal pour Paris, je pense que ça ne nous fascine pas juste toutes les deux.

Ça fascine les artistes encore aujourd'hui, ce geste-là spectaculaire. Puis c'est le cas de l'autrice Heather O'Neill, une grande admiratrice de Mavis Gallant. (Heather O'Neill) Moi aussi, j'avais ce goût d'aller à Paris. Comment est-ce qu'une jeune femme de Montréal peut arriver à Paris? C'était comme un énorme océan pour moi. Je trouve ça tellement intéressant qu'elle aille suivi ce chemin, mais elle a vécu d'une tellement différente façon que celle des hommes.

Elle était tellement féminine d'une façon intéressante. Elle a trouvé un très intéressant regard sur la fémininité. Elle n'a jamais comporté ou changé de vêtements. Non, je trouve ça fascinant. -Est-ce qu'on peut dire que c'est une des écrivaines canadiennes les plus reconnues, les plus lues, Mavis? -Plus reconnue dans la communauté littéraire, oui. Pas l'écrivaine la plus lue au Canada anglais non plus.

Il y a quelque chose que je n'ai pas encore dit et que j'ai peut-être de la misère à formuler un peu, c'est que Mavis Gallant n'est pas facile à lire. Mettons, moi, je ne sais jamais si je dois recommander ses livres aux gens. -Je pense que Heather, c'est sans doute une Des meilleures personnes pour comprendre la magie des livres de Mavis. Qu'est-ce qui fait, par exemple, que son écriture est si exceptionnelle.

-Oui, parce que Mavis, c'est particulier, elle est adorée par les écrivains et les écrivaines, comme Heather O'Neill. C'est une des questions que j'ai posées à Heather, c'est une des choses qui m'intriguent : « Pourquoi les écrivains aiment autant Mavis? » (Heather O'Neill) Je pense que peut-être c'est parce que les écrivains, on reconnaît qu'il y a quelque chose de vraiment différent, vraiment, vraiment unique dans la façon dont elle écrit.

Puis peut-être qu'on a la patience aussi, parce qu'on veut... on sent qu'il y a quelque chose dans le texte qu'il faut relire. -Je pense que Heather, elle aime le fait que Mavis, elle ne fait pas de compromis Dans l'écriture, qu'elle assume son projet d'écrivaine jusqu'au bout. Puis quand on l'écoute, on dirait même qu'elle, elle trouve des réponses dans les livres de Mavis sur comment devenir une écrivaine.

Heather va parler aussi beaucoup du fait que Mavis écrit des personnages féminins qui se trouvent un peu mal à l'aise ou à l'étroit dans leur rôle de « blonde ». (Heather O'Neill) J'ai lu son roman « A Fairly Good Time », et cette image d'une jeune femme qui est mal à l'aise dans son environnement, c'était un des premiers textes où j'ai lu où un homme disait à elle « qu'elle n'était pas une bonne blonde, qu'elle n'était pas une bonne femme » et tout ça.

Et j'ai vraiment aimé ça, parce que c'était le cas dans ma vie, même à ce moment. Chaque fois que je sortais avec un gars, il m'arrête à un moment pour dire : « Mais écoute, tu ne réagis et tu ne te comportes pas comme une vraie « girlfriend ». Il faut faire ça, puis il faut faire ça.» Et je me sentais exactement comme les personnages de Mavis Gallant; ça te rend très petite.

Et j'ai adoré le fait qu'avec les hommes, toutes les crises dans les histoires avec les hommes, ce n'est pas décrit comme des grands événements qui brisent le cœur, ou n'importe quoi ; c'est comme juste... elle en train de les regarder. -Mais, on se sent comme ça en lisant Mavis. On se sent comme si elle était juste en train d'observer ses personnages, assise dans un café.

-Là, on entendait l'autrice Heather O'Neill, que moi j'apprécie beaucoup, comme bien des gens au Québec, parce que Heather O'Neill, elle est traduite, elle est lue massivement, mais je n'ai jamais lu Mavis Gallant, je suis un peu comme Éloïse, je ne la connaissais pas. Est-ce qu'il y a des similitudes? Est-ce qu'on peut tracer des parallèles entre leurs pratiques d'écrivaine?

-Oui, surtout dans leur vie ; je pense que c'est ça qui interpelle Heather. C'est l'ambition de Mavis Gallant, l'ambition de devenir écrivaine, le fait qu'elle ait réussi à écrire à temps plein, qu'elle ait échappé aussi au destin d'épouse, de mère. C'est comme si elle ne pouvait pas concevoir comment elle pouvait réussir à être une écrivaine si elle était l'épouse de quelqu'un.

Il n'y avait pas de demi-mesure possible. Puis c'est sûr que pour moi, quand j'imagine ça, ça représente vraiment une grande force de caractère, surtout à l'époque. Puis je pense que c'est peut-être ça aussi qui fait en sorte que les journaux, finalement, sont aussi attrayants, que les gens veulent absolument les lire. -Moi, c'est pour ça que les journaux m'intéressent autant, parce que le livre qui a été annoncé, ça décrit ces années-là : 1950-1960. C'est le début de l'écriture.

Je pense que ça intéresse beaucoup d'écrivains et d'écrivaines pour ça aussi, mais je sais que les journaux, c'est un truc de geek littéraire. -Oui, même pour être tout à fait honnête avec toi, Charlotte, moi, au début, j'avais quand même un préjugé, je pense, sur les journaux d'écrivaines et d'écrivains. Je pense que je trouvais ça niché, puis je me rappelle même, j'avais suivi un séminaire à la maîtrise en littérature à l'UQAM sur les journaux et les correspondances d'écrivains.

Puis j'avoue que ce n'était pas mon premier choix. Je me suis un peu ramassée à la dernière minute avec ce séminaire-là. -Ok, donc toi, même si tu étais une étudiante en littérature, aux études supérieures, tu trouvais ça niché en tant que tel? J'avais comme des préjugés, comme si c'était un peu le « 7 jours » des écrivains.

Comme si on voulait chercher des potins sur des auteurs et des autrices qui fréquentent des affaires comme ça, puis je pense c'est pour ça que j'étais un peu comme « ben on dirait que c'est pas si intéressant », mais j'avoue qu'à la fin de mon séminaire, j'étais convertie et que je me suis rendue compte que j'avais des préjugés, donc on s'est dit dans le fond, que la meilleure personne peut-être pour vous convertir aussi,

c'était une prof, une chargée de cours en fait à l'UQAM, qui est spécialiste de la question des journaux et qui est aussi écrivaine, qui s'appelle Manon-Louisa Auger, et peut-être qu'avec Manon, on va mieux comprendre l'obsession de certaines personnes sans nommer, ou pointer quelqu'un... -Haha, Charlotte... -Sans nommer Charlotte ici, cette obsession-là pour les journaux d'écrivains et d'écrivaines.

(Manon-Louisa Auger) C'est un peu comme les « Vault Track » de Taylor Swift, ou les chansons des Beatles qu'on re-sort, c'est-à-dire qu'on n'en a pas eu assez, puis on a comme envie de voir, on aime vraiment ce que fait cet écrivain ou cette écrivaine-là. Puis à ce moment-là, on peut s'intéresser au journal, justement pour aussi avoir une espèce de vue à hauteur d'homme, si on veut, une vue de la création, voir comment ça s'est fait.

On peut aussi s'intéresser à ça parce que ça va venir nous apporter des informations supplémentaires sur la vie de la personne, sur son œuvre. Donc, on peut voir aussi des brouillons, des ébauches. -Donc, ça n'intéresse pas seulement les fans. Je pense parce que ça nous fait voyager aussi. Quand on lit des journaux, on a accès aux pensées des gens d'une autre époque. Ça nous donne vraiment l'impression et le sentiment de les côtoyer.

(Manon-Louisa Auger) Le « feeling » d'avoir l'impression que cette femme-là est assise à côté de toi et qu'elle te parle, à un siècle et demi de distance, c'est comme un voyage dans le temps. C'est ça, c'est extraordinaire. J'ai l'impression de communiquer avec des personnes à travers le temps. Là, c'est vraiment une communication authentique, il y a quelque chose qu'on ne peut pas avoir avec les romans qui sont écrits, réécrits, construits, retravaillés, édités, tout ça.

-Puis moi, une des choses que Manon m'a rappelées pendant l'entretien, puis qui est tellement importante, c'est que pour les femmes, dans plusieurs contextes, ça a été la seule manière d'écrire. (Manon-Louisa Auger) Pendant super longtemps, c'est à peu près le seul type d'écriture que les femmes ont été autorisées à produire. Donc ça, puis la correspondance, sont souvent beaucoup plus intéressants, je trouve, parce que toute la créativité littéraire s'exprimait là-dedans.

Tandis que pour les hommes, c'était vu comme quelque chose de « ah, c'est féminin, c'est un peu péjoratif ». Donc les hommes, par exemple, ont souvent beaucoup de mal à dire qu'ils tiennent un journal. Ils vont dire « ah, c'est un carnet ». Puis là, ils vont passer l'essentiel de leurs notes à dire pourquoi ils ne font pas du journal, pourquoi eux c'est meilleur, pourquoi eux c'est différent. Tandis que les femmes vont comme vraiment juste plonger dans cet espace-là, cet univers-là intime.

Elles vont beaucoup parler de ce qui empêche la création. -C'est frappant d'entendre Manon parler de l'aspect genré du journal. Juste dans la vie quotidienne, je cherchais ça pour mes enfants ; j'ai un garçon, une fille, et essayer de trouver un journal pour un garçon, c'est pas facile.

On voit que c'est très féminisé, que les petites quêtes qu'on achète en librairie ou dans les papeteries, c'est axé vraiment sur les filles plutôt que les gars, donc encore un siècle et plus plus tard... -Oui, les garçons, peut-être aussi, voudraient avoir une petite clé avec un cadenas. Il faut garder leurs secrets, leurs pensées. -Oui, puis à l'inverse, les journaux des femmes, comme le journal de Mavis, mais ça parle d'enjeux hyper importants, graves, d'enjeux économiques.

Dans les extraits des journaux de Mavis auxquels on avait accès dans le New Yorker, elle racontait qu'elle vendait des morceaux de vêtements pour arriver à vivre dans les premières années où elle était écrivaine. Donc, c'est pas des petits enjeux, c'est pas des petites choses. -Ça va au-delà du « 7 jours » et des potins de l'époque.

-Oui, puis moi, ce que j'ai compris, c'est que les extraits avaient fait du travail de promotion, puis que j'étais pas toute seule dans les derniers mois, en faisant les entretiens, à m'intéresser aux journaux, puis à me demander qu'est-ce qui arrivait avec les journaux. Par exemple, quand j'ai demandé à Heather O'Neill si elle avait entendu parler des journaux, tout de suite, elle m'a dit oui.

(Heather O'Neill) C'est comme un grand mystère ; je me souviens la première fois que j'ai lu un extrait dans The New Yorker, ça fait comme quoi, 20 ans? J'étais tellement excitée, parce que je me disais « bon, ils vont venir »... J'ai même demandé aux auditeurs, j'ai dit « c'est quand que ça va arriver », parce que je veux écrire quelque chose là-dessus, je veux le lire.

Ça existe, je les ai vus, donc il y avait l'impression que quelqu'un travaillait là-dessus, mais je ne sais pas ce qu'ils sont en train de faire. Est-ce que toi, tu le sais? -Oh, c'est énoncé, vous avez une mission là, les gens veulent des réponses! -Tout le monde se pose la question! -Wow! -Puis je pense qu'à un certain moment, on se demande même si, en fait, ça va jamais être rendu accessible, est-ce qu'un jour on va pouvoir avoir accès? On n'est pas seules à chercher désespérément.

-Oui, oui, moi avant de commencer à faire les entretiens, je vous l'ai dit ; j'avais peur que les textes avaient été jetés, qu'ils soient disparus, qu'ils soient tenus loin du public, mais, j'ai compris aussi, en écoutant des gens comme Heather, qu'attendre la sortie des journaux pendant 10 ans, 20 ans, on dirait que ça crée quelque chose de beau aussi.

Quand je parlais aux gens, je voyais que leur imagination s'était emballée, moi incluse, puis qu'on avait créé un peu un mythe autour de Mavis, qu'on avait commencé à écrire le roman de sa vie, à force d'attendre les journaux. -Ah, comme si on avait fabulé un peu sur ce qui aurait pu se passer. Il y a comme le principe de la fabulation critique, des fois, de nourrir ça et de se dire, bon, bien, avec les informations qu'on a, ça peut faire aller notre imagination. Mais là, on parle des éditeurs.

Est-ce qu'on sait c'est qui? -Ça m'a pris un moment pour trouver toutes les infos. À partir de la mort de Mavis, en février 2014, il y a eu beaucoup de promotions pour la publication du livre, des journaux. On lisait « À surveiller, les journaux vont paraître en 2015 ». Puis là, bien, 2015, rien. 2016, rien. Mais là, 2016, il y a un document, où on voyait le nom des éditeurs à qui les droits ont été vendus.

Sur le document, il y avait une nouvelle date. Ça disait que ça allait sortir à l'automne 2017. Puis là, bien, 2017, rien. 2018, rien. 2019, rien. Mais à partir de là, quand on cherchait, on pouvait voir le titre « Journals of Mavis Gallant 1952-1968 » sur les sites de bibliothèques, sur « Goodreads », comme si le livre existait. -Puis en plus, sur « Goodreads », le livre est coté 5 étoiles. -Ok, « il n'est pas sorti, mais il est bon! » -Personne ne l'a lu, mais il est coté. -Mais voyons!

-Puis là, moi, vu que j'avais trouvé le nom de l'agence qui a vendu les droits, qui s'appelle l'agence « Borchardt », je leur ai écrit en leur demandant « Mais qu'est-ce qui arrive avec les journaux? » Je vous lis réponse que j'ai eue : « Dear Charlotte, unfortunately this project has been put on hold and we aren't sure when or if it will actually be completed. » -C'est bien mystérieux!

Ils ont répondu « On n'est pas sûrs quand ou même si ça va être complété. » Donc, il y a des chances que ça ne se passe pas. Malgré que ce soit sur Goodreads, que le livre ne paraisse pas du tout. -Oui. Moi, leur courriel, je trouvais que ça ressemblait à un cul-de-sac. -Oui, vraiment. Oh mon Dieu, ça doit être décourageant pour toi, Charlotte, dans ce cas-là! Est-ce qu'à ce moment-là, tu t'es dit, bon, ça bloque pour telle ou telle raison? Est-ce que tu avais des hypothèses?

-Bon, on s'est demandé si c'était pas lié aux droits d'auteur, ou au droits de personnalité. C'est des enjeux, là, quand même un peu compliqués à comprendre. Pour nous aider à démêler tout ça, on a contacté Véronique Roy, qui est avocate en droit du divertissement, étudiante au doctorat et chargée de cours à HEC Montréal et à l'Université de Sherbrooke. (Véronique Roy) Il y a deux aspects auxquels je pense par rapport à cette question :

Il y a la durée du droit d'auteur. Dans le fond, dès qu'on crée quelque chose qui est fixé, qui est écrit, d'une façon ou d'une autre, on est protégé par le droit d'auteur. Et ça, c'est pour la durée de notre vie + 70 ans. En fait, ça se termine le 1er janvier suivant la fin de la 70e année. -On lui a demandé plus précisément qu'est-ce qui arrive aux oeuvres et aux inédits des écrivains après leur mort.

(Véronique Roy) Mais en dehors de ça, quand on pose la question de ce qui arrive aux oeuvres et aux inédits, dépendant du contenu, il peut y avoir un problème lié à la vie privée. On a le Code civil du Québec qui protège la vie privée des gens. On appelle ça les droits de la personnalité. C'est notre protection contre la diffamation, contre l'usage de notre nom, de notre image, sans notre accord. Mais tout ça, en contexte québécois, c'est seulement pour la durée de la vie de la personne.

Mais si dans mes écrits, je dévoile des éléments de vie privée de quelqu'un, que la personne est toujours vivante, mes écrits peuvent être quand même dangereux ou illégaux. Dans un sens, on pourrait décider de ne pas vouloir le publier après le décès parce qu'il y a des gens concernés qui pourraient avoir leur droit à la vie privée atteint. -Ce que je comprends de ce que Véronique Roy nous explique, c'est que le droit d'auteur, c'est vraiment par rapport aux œuvres de l'artiste.

Et les droits de personnalité, c'est par rapport à la vie privée des personnes dont on parle dans les livres. Puis ça, est-ce que ça pourrait s'appliquer aux journaux de Mavis? -Ce qu'on a compris finalement, c'est que ce n'était pas vraiment ça le problème. -Non, parce que Mavis était encore vivante au moment d'approuver la publication des journaux. -Je pensais qu'on avait une piste, mais là c'est quoi la prochaine hypothèse, pourquoi ça bloque?

-En 2024, je vous l'ai dit, c'était l'anniversaire de la mort de Mavis Gallant, il y a eu plein de nouvelles infos sur elle. Puis là, je suis tombée sur un nom que je n'avais jamais vu, Mary Kay McLeod. -J'aime ça, un nouveau personnage dans l'enquête. C'est qui Mary Kay McLeod? -C'est l'exécutrice littéraire de Mavis Gallant. (Mary Kay McLeod) OK, my full name is Mary Kay McLeod, and I'm Mavis Gallant's literary executress and also the heir to her estate.

-C'est quoi le rôle d'une exécutrice littéraire? -C'est la personne à qui l'autrice ou l'auteur a confié la gestion de ses droits d'auteur, mais aussi de ses archives. Donc, si par exemple, quelqu'un veut faire une nouvelle traduction d'un texte de Mavis Gallant, ou si quelqu'un veut consulter une correspondance de l'écrivain, ben il faut faire la demande auprès de l'exécutrice littéraire. - Est-ce qu'on sait comment elle est devenu l'exécutrice littéraire de Mavis Gallant?

-Bien moi c'est une des premières questions que je voulais lui poser. (Mary Kay McLeod) (traduction libre) Premièrement, je ne sais pas comment je suis devenue son exécutrice littéraire. Elle me l'a demandé, et j'ai dit oui, après avoir tenté de la persuader du contraire.

Donc ce qui est arrivé, c'est qu'après son retour du Cap Breton pour la première fois, nous avons commencé à s'écrire des lettres et à se téléphoner, et elle est revenue à Cap Breton une fois de plus et je l'ai visitée en France à maintes reprises. -Donc vous êtes devenues amies? -Des amies,oh oui, nous étions de bonnes amies.

J'étais étonnée, elle dit « je ne sais pas comment je suis devenue exécutrice littéraire. » Donc Mavis lui a demandé environ deux ans avant de mourir, puis elle lui a laissé toutes ses archives avec pas de plan de match à suivre à peu près. -OK, donc là, c'est Mary Kay McLeod qui a toutes les archives. -Toutes. Il faut imaginer, ça veut dire que c'est une maison remplie de papiers, d'objets qui représentent la vie entière d'une écrivaine adorée par les gens.

C'est des boîtes, des boîtes, ça doit être des centaines de photos, des lettres. Il y a même des œuvres d'art qu'elle a, elle, en sa possession. Tu sais, c'est quand même une tâche assez colossale pour quelqu'un. Mais nous aussi, on se dit, si elle a toutes ces choses-là, toutes ces archives-là, elle a peut-être les journaux! (Traduction libre) Savez-vous ce qu'il arrivera avec les journaux? -Oh, je le sait : les journaux seront éventuellement publiés.

Mais je ne peux pas... comment je peux expliquer ça comme il le faut pour que tu comprennes bien? J'ai besoin d'approuver ce que l'éditeur écrit. Je ne veux pas de spéculations. Je ne veux pas que les gens assument des choses que Mavis aurait pu pensé ou aurait pu faire. J'aimerais mieux que les journaux soient publiés tels quels. -Oh, je comprends -Parce que si c'est quelqu'un qui interprète, dans ce cas, ce n'est plus la voix de Mavis.

Donc la chose importante dans la publication, c'est d'avoir la voix de Mavis tout au long, plutôt que d'avoir la voix de quelqu'un d'autre. -Donc là on comprend que c'est Mary Kay McLeod qui a empêché la publication des journaux, parce qu'elle ne voulait pas qu'il y ait de la spéculation. -C'est ça, c'est ça. Elle a rejeté ce qui a été fait, puis moi, j'essayais de comprendre, comment est-ce qu'on peut spéculer tant que ça? -C'est des journaux!

-C'est ça. Je me demandais, c'est dans les marges, c'est en notes de bas de page, c'est où? (Mary Kay McLeod) (traduction libre) L'introduction n'était que de la spéculation, 90% de spéculations. Mais aussi dans le texte, la personne interagissait, en écrivant un paragraphe ici ou un paragraphe là. -Ok, donc vous travaillez pour enlever ces choses, et peut-être que lorsque ce sera fait, ça arrivera dans un x nombre de temps.

-Tout est déjà enlevé, parce que je n'accepte rien de tout ça. J'ai refusé, je l'ai rejeté. Donc rien de tout ça n'apparaîterait dans les journaux. Comme je l'ai dit, je veux uniquement les journaux, ce qu'elle a écrit, publié. Et vous pourriez avoir des commentaires sur « comment l'Espagne était en 1952 »... -Bien sûr.

-Ou « comment était l'Italie »,ou... vous pourriez l'avoir. Mais pas les spéculations comme « oh, je me demande si elle est restée dans une chambre d'hôtel cette nuit-là, ou si elle est partie avec quelqu'un, et elle spéculait, l'éditrice spéculait sur qui était ce « quelqu'un ». Donc là, Mary Kay McLeod, qui est l'exécutrice littéraire de l'oeuvre de Mavis, a refusé la version des éditeurs.

-C'est ça. Elle dit dans le fond que l'introduction, c'était à peu près 90% de spéculation, mais aussi que dans le texte, la personne en charge du projet, Mary Kay McLeod a trouvé qu'elle intervenait un peu trop. -C'est ça, elle dit, elle « accepte des détails factuels », genre on précise c'était comment l'Espagne en 1952, quand Mavis voyageait, mais rien d'autre. -Ok mais il y a autre chose que je comprends à l'écoute de l'extrait, c'est que ça va être publié! -Oui ça va être publié!

-On a le feu vert mais on ne sait juste pas c'est quand! -On ne sait pas c'est quand! -Ok mais là, comment tu te sens Charlotte, par rapport à ça, es-tu heureuse? Es-tu prudente dans ta réaction, je ne sais pas? -J'étais contente, mais je pense qu'il y a plusieurs moments durant l'enquête où je me suis demandé si je ne devrais pas arrêter.

J'avais l'impression de creuser quelque chose de privé. Je me disais peut-être que c'est correct qu'il y ait des trous et qu'on laisse une partie de la vérité de Mavis derrière un mur. -Très sage quand même. -Merci. Il y a Marie-Andrée Lamontagne qui a dit une phrase durant l'entrevue avec elle qui m'a

marquée, elle dit : « il y a une limite, il y a un seuil sur lequel il faut s'arrêter. » (Marie-Andrée Lamontagne) Et puis, s'il y a une chose que j'ai apprise, c'est que le mystère des êtres, on ne le connaîtra jamais. On peut s'approcher au plus près, on peut faire le travail de manière consciencieuse, on peut... Mais il y a un moment où il faut se... On s'arrête au seuil, on s'arrête au seuil de la pensée, on s'arrête...

Ça, c'est le roman qui peut, après,faire... prendre le relais. Mais pas une biographie au sens documenté du terme. -Pour toi, Charlotte, qu'est-ce que ça veut dire s'arrêter au seuil, comme le dit Marie-Andrée? -Je pense que j'ai eu l'impression que je connaissais Mavis Gallant, à force de la lire, tu sais, dans les dix dernières années.

Puis là, en parlant avec Mary Kay, puis en imaginant cette maison-là remplie d'archives, je me suis dit, bien, non, en fait, je sais très peu de choses sur elle. -Mais en même temps, j'ai l'impression qu'il y a quelque chose quand même d'un peu rassurant là-dedans. Parce que même avec les publications qu'on espère et qu'on souhaite vraiment lire, il va toujours avoir des doutes.

Ça prouve qu'on ne sait pas toujours tout sur les gens. Puis je trouve que c'est correct aussi qu'il y ait des intimités qui sont gardées intactes, puis que dans le fond qu'il y ait des moments qui ont été vécus juste parce qu'ils ont été vécus et que nous, on n'aura jamais accès, mais en même temps, je pense que c'est sain et je pense que c'est correct de laisser le vécu au vécu aussi. -Oui, c'est bien dit. -Mais on veut quand même lire les journaux! -Moi, je veux vraiment lire les journaux!

-Oui, c'est ça. Là on parle de doute pis tout, mais clairement que tu as hâte là! -J'ai vraiment hâte. -Tout ça, c'est comme une histoire de fiction. C'est incroyable. C'est vraiment toute une enquête littéraire que vous avez faite. Merci à vous deux, Éloïse et Charlotte. -Merci. -Merci. -L'Heure de Grande Écoute est une série de Transistor Média, produite en collaboration avec Télé-Québec.

Écoutez tous nos épisodes sur les plateformes de Télé-Québec, sur Apple Podcast ou l'application de votre choix. Enregistrement, montage et mixage audio ; Simon Coovi-Sirois. Musique originale ; Alexis Élina et Simon Coovi-Sirois. Caméra et montage vidéo ; Patrick Lozinski. Productrice au contenu ; Audrey Blackburn. Cheffe de contenu pour Télé-Québec ; Sophie Bélanger. Coordonnatrice ; Clara Gauthier-Morrison. Communication ; Louis-Philippe Roy. Visuel ; Simon Guibord.

L'indicatif musical est de P'tit Béliveau. À la recherche ; Maude Petel-Légaré et Emmanuelle Gauvreau. Merci à Steven Boivin et Clara Lagacé de Transistor Média, et au Ministère de la Culture et des Communications du Québec qui a rendu ce projet possible. Je m'appelle Julien Morissette. Merci d'avoir été à l'écoute.

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