Le rapport des êtres humains à leur bateau a toujours eu quelque chose de mystique. Il y a eu une intensité dans le lien qu'unit le propriétaire ou le capitaine et son embarcation. Les bateaux sont devenus des personnages clés dans les récits de fiction et dans l'histoire de la colonisation. Et on a souvent eu tendance à faire de l'anthropomorphisme ; à leur donner des qualités d'êtres humains, des personnalités, des traits de caractère.
Dans l'histoire politique récente, les bateaux sont aussi devenus des symboles de corruption des mœurs et de collusion. On peut penser au Monkey Business, un yacht américain sur lequel le sénateur démocrate Gary Hart a été surpris avec sa maîtresse Donna Rice. Les événements qui ont eu lieu en 1987
lui ont coûté sa candidature à l'élection présidentielle. Plus près de chez nous, en 2014, on parlait beaucoup du « Touch ». On disait que c'était le bateau le plus célèbre du Québec, parce qu'il était au cœur de la commission Charbonneau, une commission d'enquête sur l'octroi et la gestion des contrats publics
dans l'industrie de la construction. C'est l'homme d'affaires Tony Accurso qui l'avait fait construire lui-même, parce qu'il n'arrivait pas à trouver sur le marché un bateau qui répondait à ses exigences : quatre chambres, deux jacuzzis, un salon avec bar et une salle à manger qui pouvait accueillir huit personnes. Le « Touch » revenait souvent dans les témoignages de la commission Charbonneau parce qu'on l'utilisait pour influencer les politiciens dans l'octroi des contrats publics.
Le tout dans un design d'inspiration italienne. Tony Accurso l'a vendu quand il a compris qu'il ne pouvait plus l'utiliser pour faire du « PR ». Aujourd'hui, on vous raconte l'histoire d'un bateau qui a un parcours encore plus remarquable que le yacht de Tony Accurso. C'est un voilier qui a fait partie de la flotte d'Hitler et qui est en train de dépérir dans le chantier naval Forillon,
en Gaspésie. La réalisatrice gaspésienne Maïté Samuel-Leduc nous embarque dans un voyage pour sauvegarder la mémoire maritime gaspésienne. Bienvenue à L'heure de grande écoute, le balado qui vous fait entendre les histoires vraies et les personnages surprenants qui façonnent le Québec. L'épisode d'aujourd'hui : « La traversée improbable du voilier Helgoland » (René Renault) Le Helgoland, c'est spécial. Quand il est bien, il te le dit. Je sais pas. Il y a quelque chose, tu sens qu'il est bien.
-On est en studio avec Maïté Samuel-Leduc. Salut Maïté. -Allô Julien. -On commence avec un extrait mystérieux qu'on vient d'entendre. On dirait qu'on parlait d'un personnage, d'un individu, je ne sais pas trop. -On ne parle pas de quelqu'un, mais presque. C'est un être à part, un géant de bois un peu orgueilleux, qui a vu le monde, qui a traversé les époques, puis qui se repose aujourd'hui en Gaspésie. Le Helgoland, c'est un voilier, un vieux grément
qui en a long à raconter. -C'est un bateau en bois, donc un peu comme on voit dans les films. Moi, c'est surtout ça l'image que j'ai, là, Capitaine Crochet. -Exactement. Ceux qui captent l'attention au loin sans rien dire, c'est lui. Quand on passe derrière le chantier naval Forillon à Gaspé, près du quai commercial, on aperçoit un mât dépasser. Si on s'approche, on découvre le voilier immobile, comme s'il attendait
quelque chose. -Et toi, en fière gaspésienne, est-ce que tu l'as croisé souvent, ce bateau-là? -Bien, la première fois, j'avais une vingtaine d'années, un des anciens propriétaires m'avait proposé de faire partie de l'équipage. Il rêvait de faire naviguer des passagers dans la baie de Gaspé. J'avais dit oui, mais après ça, silence radio. Comme si le bateau avait décidé que ce n'était pas encore le bon moment. Il n'aime pas tout le monde, ce bateau-là.
Il ne se laisse pas approcher si facilement. En fait, il y a beaucoup de légendes autour du Helgoland, mais il y a aussi beaucoup de faits véridiques, bien sûr. Je vais te dresser le portrait pour que tu comprennes mieux la bête. -Ok, je t'écoute. Le Helgoland est né en 1937. Imagine-le sortant tout droit d'un chantier maritime allemand. 60 pieds de pont en acajou, des lignes élégantes, un imposant mât de 85 pieds,
du cuivre partout où il fallait briller. C'est un yawl, c'est-à-dire un voilier qui a deux mâts, un plus petit qui est placé derrière le gouvernail. Un choix qui ajoute à son élégance, mais aussi à sa complexité. C'est un bateau construit pour impressionner. Il « shine », il avance vite, fièrement, il gagne des courses, il visite des ports prestigieux, il se voit déjà comme un héros de la mer et surtout, il rejoint la flotte du régime nazi.
Oui, le Helgoland faisait partie des bateaux associés à Adolf Hitler. -Ça, on dirait que j'y crois pas. Il a vraiment fait partie de la flotte d'Hitler? -Il a été conçu pour représenter l'Allemagne dans des compétitions internationales. Mais la vérité, c'est qu'on doute même qu'Hitler ait mis un pied à bord. -OK, mais là, je vois le portrait de ce bateau qui a plein de légendes qui sont rattachées, mais en ce moment, il est en cales sèches à Gaspé.
C'est quoi... Qu'est-ce qui se passe? -Mais son histoire est rien de moins que surprenante. Le Helgoland est passé entre les mains de nombreux propriétaires. Certains rêveurs, certains avec des intentions plus mercantiles, si je peux dire, mais peu importe, le propriétaire c'est le voilier qui décide de son destin, pour le meilleur et pour le pire.
-Ok, c'est très intriguant tout ça Maïté, mais si on commence par la base, le nom, Helgoland, ça ne semble pas avoir été donné au hasard... -Ce n'est pas anodin « Helgoland » pas juste un mot qui sonne bien, c'est un nom chargé. J'ai demandé au chroniqueur historique Jean-Pierre Bernard de m'éclairer. Ce qui est important de dire en premier, c'est que « Helgoland » est une île, qui existe près de, évidemment, l'Allemagne continentale. C'est la seule île
que l'Allemagne possède. Et durant la période, finalement, des années 30, cette île-là a été utilisée comme base pour les « U-boats ». Donc durant la Première et durant la Deuxième Guerre mondiale. -Ok, donc dès qu'on le baptise Helgoland, il porte déjà un héritage militaire. -C'est un nom qui parle de guerre, de contrôle, de stratégie. L'île de Helgoland, c'est une espèce de forteresse isolée au milieu de la mer. Puis donner ce nom-là à un voilier, ce n'était pas banal.
C'était une façon subtile, ou pas tant que ça, de projeter une certaine image. (Jean-Pierre) Donc, l'île de Helgoland était évidemment, un autre élément de la défense allemande. Et en donnant le nom à ce bateau-là, on a...
On poursuivait deux objectifs : celui de faire des compétitions de voile transatlantiques, dans certains cas, sur les côtes de l'Atlantique entre Halifax et les Bermudes, mais aussi comme outil de propagande parce que c'était relié à la possibilité pour Hitler de fuir le pays dans le cas, finalement, où les choses tournaient mal durant la guerre. -Et ça, c'est fou quand même, un bateau qui flotte, mais qui porte un message.
Le Helgoland, ce n'était pas qu'un voilier de course. Il représentait quelque chose. Il naviguait pour montrer que l'Allemagne était forte, était élégante, capable de dominer les mers autrement que par la force. Chaque victoire en régate devenait une déclaration politique. C'était de la propagande à voile ouverte. -Ok, une vitrine flottante, mais version troisième Reich. -Exactement. Même son nom parlait pour lui. Pas besoin de canon, il brillait, il glissait sur l'eau, puis il faisait
passer un message. Encore aujourd'hui, c'est difficile de le regarder sans sentir ce mélange de fierté navale et de malaise historique. -Ok. Est-ce que le bateau a appartenu longtemps aux Allemands? Bien, à la fin de la guerre, le Helgoland change de cap. La marine britannique le récupère et devient un bateau-école. Fini la gloire, fini les parades, il accueille des futurs officiers pour leur faire découvrir la mer, mais version encadrée.
-Ok, comme un bateau-école, une sorte de salle de classe flottante? -Du genre. C'est un voilier qui forme, qui entraîne les futurs officiers, puis qui traverse l'Atlantique, mais plus pour représenter un empire, plutôt pour former ceux qui en serviront un autre. Puis pour souligner cette nouvelle acquisition, les Britanniques font ce qu'on considère comme un sacrilège maritime et le rebaptisent. -Oh-oh, donc là, il y a un nouveau nom, le Helgoland?
-Oui, et puis on l'appelle Pickle. -Pickle, comme le cornichon, genre les cornichons? -C'est ce que tout le monde pense. Oui, mais non. Apparemment, Pickle dans le vieil anglais, ça ferait référence à un enfant malcommode. C'est aussi un clin d'œil à un vieux navire britannique qui avait rapporté la victoire de Trafalgar. Dans la tradition maritime, un bateau qui change de nom, c'est souvent synonyme
de malchance. -OK, mais quand même, passer de Helgoland à Pickle, on dirait qu'on s'arrange pour que le bateau perde de sa noblesse en faisant ça. -Ça ressemble à ça. Certains y voient le début de sa malchance parce que malgré ses belles lignes, le Pickle est vite jugé trop coûteux à entretenir. Il devient ce qu'on appelle un surplus d'armée et c'est là qu'entre en scène le Canada. -OK, là je comprends. Je me demandais à partir de quel moment il arrive ici.
On est dans quelles années environ? -On est en 1953, puis il est offert à la Marine royale canadienne. Il traverse l'Atlantique à bord d'un porte-avion, puis il continue de servir comme bateau-école. On dit même que l'astronaute Marc Garneau aurait navigué à bord pendant sa formation d'officier. -Pour vrai? OK, c'est quand même un bon destin, une bonne reconversion pour un bateau qu'on utilisait pour la propagande avant. -Oui, mais ça ne durera pas. La Marine canadienne finit, elle aussi,
par le juger trop coûteux. Il est retiré du service et mis en vente. -Ah, bien là... Ok, c'est vraiment un bateau qui a une malédiction. Il a eu neuf vies, puis là, le Canada décide de s'en débarrasser. Le Helgoland va passer entre les mains de qui à partir de ce moment-là? -Bien, il devient un objet convoité par plusieurs passionnés de navigation. Puis le premier de ses rêveurs, c'est René Renault, un pêcheur de Bonaventure en Gaspésie.
-OK, c'est lui que j'imagine qu'on a entendu au début de l'épisode nous donner cette description presque poétique du bateau. -Oui, il découvre le Pickle, ou ce qu'il en reste, à Halifax. Il apprend que le bateau est laissé là, dans un chantier en Nouvelle-Écosse, puis il décide d'aller voir par lui-même. (René Renault) C'était dans le mois de mars, à la fin de l'hiver et il y avait
des gens qui avaient volé des choses, là, sur le bateau. Ça fait que quand la pluie rentrait dedans, une fois par année, M. Rossborough, deux fois, allait le vider. Ça fait que moi, j'ai pris le train, puis j'ai descendu à Halifax, puis je me suis rendu au bateau. Et puis, il y avait de l'eau jusqu'en haut dans les couchettes. Les voiles étaient abandonnées dans le bateau. Les planchers en acajou avaient été volés.
C'était misérable, mais j'ai regardé ça, puis j'ai dit, bon, bien, j'ai dit, « coudonc ». Ça fait que c'est un navire historique, quand même. -Ça prend vraiment une âme de rêveur pour se donner autant de trouble pour un bateau en si mauvais état. Mais je trouve qu'il y a quelque chose de beau là-dedans, dans la façon dont René nous le décrit. Il voit son potentiel, il voit ce qu'il a été, puis ce qu'il pourrait redevenir.
Alors là, bon, gros travail. Il commence par vider l'eau, réparer ce qu'il peut, puis il y a quelque chose de bizarre qui se produit. (René) Puis tout d'un coup, le bateau a tremblé. « Oh, c'est quoi qu'il se passe? » Bien, il était plein d'eau. Puis là, bien, tu dis, c'est quoi? « Il est-tu possédé, lui? » Ça fait que là, je me souviens, je lui ai dit, je l'ai touché
puis j'ai dit, « tu t'en viens chez nous. » Mais après ça, après l'analyse, c'est la succion de la vase qui avait lâché le bateau, puis il avait flotté. Mais il flottait à toutes les marées, mais il y avait quand même la quille dans la vase. Ça fait que là, la marée avait monté et puis là, le bateau a monté d'un pied, d'une « shot ». C'est spécial, tu sais.
-J'aime tellement ça écouter René. Je me sens dans une taverne de marins en train de me faire raconter l'histoire d'un bateau qui s'est réveillé. -C'est comme s'il avait entendu René Renault puis accepté de repartir. Puis c'est à partir de ce moment-là, l'aventure. René Renault l'amène jusqu'à son chantier maritime dans la Baie des Chaleurs. Il passe deux ans à le restaurer, lentement mais avec détermination. Puis surtout, il fait un geste fort et lui rend enfin son nom d'origine.
Comme si après toutes ces années, le bateau redevenait lui-même. Ok, « bye Pickle » et « rebienvenue Helgoland », c'est cathartique comme événement. Puis ça, ça vient au bout de deux ans de travaux. C'est assez ambitieux comme projet, j'imagine, en termes de temps, d'énergie, d'argent. J'espère qu'à ce moment-là, le bateau est redevenu navigable, tu vas me dire, Maïté? -Oui, il est redevenu navigable.
Il le met à l'eau dans la Baie des Chaleurs. Puis dès ce moment-là, le Helgoland reprend sa place là où il a toujours voulu être, sur la mer. Pour René, c'est un moment marquant, le rêve qui devient réel. (René) Quand on a fait le tour du Cap Gaspé, les gars étaient couchés dans la grand-voile, les pieds sur le baume, puis ça rentrait. Il y avait une bonne brise d'automne, là, tu sais. Le bateau, il jouissait, lui, là.
Je veux dire, il y a rien qui craquait, tu sais. C'est une bête en vie, ça. -C'est puissant comme image une bête qui finit par reprendre son souffle. On sent que le Helgoland retrouve sa nature. Le vent, la vitesse, le silence. Il y a plus rien qui grince, plus rien qui résiste. C'est un bateau qui, pour un instant, devient ce qu'il était censé être. -Puis ça, j'imagine que pour René, ça doit être une récompense, ça doit être valorisant. -C'est plus que ça. C'est un moment
de grâce, une communion. René a sorti un fantôme de la vase, puis là, il file avec lui autour du Cap Gaspé dans le vent. Il n'y a pas de course, il n'y a pas de public. Il y a juste lui, son équipage et un voilier heureux. Mais après plusieurs années, René finit par le vendre. -Ah non! On dirait que j'aurais aimé ça, que ça finisse comme ça, René et son voilier. Mais qu'est-ce qui se passe avec le bateau? -Bien, ce n'est pas de gaieté de cœur, mais parce qu'il sent que c'est devenu
trop lourd à porter seul. Le bateau demande de l'énergie, une constance, puis des moyens. Il sait, à un moment ` donné, quand tu n'as pas les moyens de l'entretenir, il faut se rendre à l'évidence, il faut le laisser aller. -C'est sage. -Puis dans son cas, le fait que ce soit Julien Chevarie qui le reprenne, ça rend la décision un peu plus douce. -OK, donc j'imagine que René connaissait Julien Chevarie?
-Oui, c'est un pêcheur de Nouvelle, pas loin de chez lui, un gars de mer, un autre passionné. René savait que le bateau serait entre bonnes mains. -OK. Là, le bateau se retrouve avec Julien, ce nouveau propriétaire, et ça, j'imagine que ça donne un nouveau souffle à la restauration? -Bien oui et non. Julien y croyait, il voulait vraiment en prendre soin, mais il est tombé malade assez vite, un cancer, puis il est mort avant d'avoir vraiment pu en profiter.
Après, il y a eu d'autres tentatives de vente, des transactions qui n'ont pas fonctionné. Chaque fois, les propriétaires qui, eux aussi, finissaient par mourir. -Voyons, c'est bien bizarre tout ça. C'est comme une malédiction autour du navire. Je me sens dans un album de Tintin soudainement. -Certains disent que le Helgoland porte quelque chose, qu'il choisit à qui il se donne vraiment. Pendant un bon moment, il reste dans cet état d'attente.
Jusqu'à ce qu'un nouveau rêveur entre dans l'histoire, Michel Tadros. -Ok, mais là, je pensais à ça tantôt. On n'a pas parlé d'argent vraiment jusqu'à maintenant. Ça doit coûter une fortune, pareil, un bateau comme ça, la restauration, l'achat, l'entretien. -Bien, c'est important de le nommer parce que, pas juste pour sortir des chiffres, mais pour comprendre à quel point le Helgoland a occupé une place énorme dans la vie de ceux qui l'ont possédé.
Il a aspiré du temps, de l'énergie, puis énormément d'argent. -Est-ce qu'il y a des montants que tu peux nous donner, des montants qui sont connus, juste pour avoir, c'est ça, juste comme une idée de l'échelle de prix? Les transactions sont souvent floues, mais on sait que René Renault a reçu un financement gouvernemental d'environ 85 000 $ pour démarrer la restauration. Pour le reste, il a surtout donné de son temps, puis beaucoup de lui-même, c'était un projet de vie.
-Puis les autres, est-ce qu'on a des données? -Selon les rumeurs, Julien Chevarie aurait investi autour de 100 000 $ pour refaire la coque. -Quand même. -Ensuite, d'autres propriétaires s'y sont essayés aussi, chacun avec leur vision, leurs moyens et souvent leurs limites. On estime que plus d'un demi-million de dollars ont été investis dans le Helgoland au fil du temps. Et encore, ça ne dit rien des heures passées à y croire.
-Wow, donc, il coûte cher à acheter d'une part, mais aussi cher à aimer. -Pour ceux qui l'ont navigué, il valait tout ça. -Ok, là, on revient à Michel Tadros. Comment ça commence pour lui? -Bien, Michel Tadros rachète le bateau alors qu'il est déjà à Gaspé. Il lance un projet ambitieux : croisière pour passagers, normes de Transport Canada, restauration complète, il voit grand.
Mais pour atteindre les standards, il faut faire des compromis, puis c'est là que le Helgoland commence à changer profondément. -Changer comment? -Je suis allée voir avec Robert Côté, l'ancien directeur du chantier naval Forillon. Il a vu le bateau se transformer, puis pour lui, ce qu'il a perdu, c'est pas juste des pièces. (Robert Côté) Et nous, on l'avait réparé, mais sous la supervision
de l'ancien propriétaire qui était M. Tadros. Lui, il voulait le rendre aux normes de Transport Canada. Donc, il y a beaucoup de choses qui ont été enlevées du bateau, elles sont cachées et disparues pour rencontrer justement ces normes-là, comme l'angle des escaliers. Avant ça, c'était comme des escaliers droites. Mais à Transport Canada, il y a des règlements et des normes à suivre pour les passagers et tout ça. C'est ce qui a fait que... Ça a enlevé le cachet du bateau, tant qu'à moi.
Moi, la chose qui me vient à l'esprit, que j'avais eu plus de peine, on dirait, c'est les puits de lumière qu'il y avait sur le pont à l'avant, qui avaient été enlevés. Puis ça, je me rappelle, il y avait des bords de protection de cuivre pour protéger les fenêtres qui avaient juste les puits de lumière là. Puis tu sais, c'est ça qui donnait vraiment du cachet au bateau.
C'était vraiment un style unique. C'était comme un peu le pont du Blue Nose, mais là, ça disparaissait pour de l'époxy, puis de la peinture, puis tout le bois, puis la chaleur disparaissait. -Puis petit à petit, son charme s'efface, l'authenticité laisse place à la conformité, puis certains éléments marquants disparaissent complètement. (Robert) -Présentement, on voit que le Helgoland encore une fois, il a besoin d'amour. Il en avait déjà eu. Puis là, on voit sincèrement
qu'il a vraiment besoin d'amour pour... S'il veut reprendre la mer. Par contre, la coque, il me semble, est en excellente condition. C'est l'esthétique, la peinture qui est à refaire, mais sinon, c'est quand même bien. -On dirait qu'en essayant de le sauver, on a fini par le dénaturer. -Mais le karma fait bien les choses. Du moins, il fait bien les choses pour l'Helgoland. Michel Tadros a abandonné le projet, puis sa famille s'est aperçue à son décès, un autre,
qu'il devait beaucoup d'argent à la banque. Résultat : la banque saisit le bateau et le redonne à devine qui, Julien? -Si je me fie un peu à l'esprit du Helgoland, il doit revenir à René Renault. -C'est exactement ça! René Renault redevient propriétaire du Helgoland pour la deuxième fois. -Ok, je suis vraiment content d'une part qu'il revienne à René, mais je suis comme inquiet aussi, on dirait, parce que ça représente une grosse charge mentale, le Helgoland.
Je dirais même que ça a l'air d'un cadeau empoisonné... Je ne sais pas si tu es d'accord, Maïté, mais après tout ce qui est arrivé aux autres, tu ne serais pas inquiète, toi, d'être propriétaire d'un bateau qui semble avoir une personnalité, une force propre à lui-même? -C'est sûr que je me poserais des questions, mais René, lui, il ne semble pas trop s'en faire. Il est lucide, mais il garde un lien avec le bateau. (René) Il donne des signes spéciaux, ce bateau-là.
Quand quelqu'un lui fait du mal, il se venge. Quand il aime pas quelque chose, il se venge. Le Français là, qui a tout changé, la navigation du bateau qui avait été planifiée par Henry Gruber, un des meilleurs architectes de yachting, il est mort. C'est bizarre ça. -C'est pas le seul. -Non. Tu sais, je veux dire, c'est spécial. Moi, je vais te dire de quoi, c'est « freakant »! (Traduction libre : épeurant) Mais moi... Il ne me fait rien. Il ne m'a rien fait encore,
je suis rendu à 78 ans. Puis je lui parle! Quand je vais à bord là, je lui parle! Je suis peut-être innocent, mais « what the hell ». -OK, là, c'est encourageant d'entendre René en parler de cette façon-là. Il y a clairement un lien spécial qui l'unit, lui et le Helgoland, mais... Reste que le bateau dort toujours sur la terre ferme. -Il flotte entre les rêves des uns et les moyens des autres. C'est un bateau plein de promesses, mais qui n'a jamais trouvé sa vocation définitive.
Jean-Pierre Bernard résume bien cette idée-là. (Jean-Pierre Bernard) Si j'étais dans le spiritisme, je dirais qu'on fait simplement perpétuer la malédiction d'un changement de nom pour ce bateau-là. Donc, les espoirs qu'on met dans la restauration sont-ils contrecarrés par le fait qu'on a sorti ce bateau-là de son environnement?
On lui a donné plusieurs vocations au cours des ans, mais les derniers efforts qui ont été faits pour sa restauration sont un peu complexes à interpréter : est-ce qu'on veut vraiment lui donner une utilité ou simplement donner une fascination pour ce bateau-là? -J'avoue que rendu là, on se demande c'est quoi la vraie motivation à entretenir un bateau qui a plus ou moins raison d'être. J'ai comme l'impression que ça devient plus un objet de collection.
Quand j'ai demandé à Robert Côté si ça valait encore la peine de le restaurer, il était à la fois prudent et ouvert. (Robert) Dans la condition qu'il est là, où est-ce qu'il a perdu tout son cachet et tout ça, je me questionnerais. Je me questionnerais. Si c'est vraiment un bateau qui reflète l'époque et tout ça, bien c'est oui, oui, « go », il faut le garder. Mais si le bateau a été complètement dénaturé, bien là, est-ce que ça vaut la peine? Il faut se questionner.
-C'est vrai que d'une perspective patrimoniale, c'est un peu délicat comme questionnement. Donc, qu'est-ce qu'on fait? On le laisse tomber? -Bien, je dirais qu'on espère autrement. Les marins sont faits comme ça ; toujours à scruter l'horizon, même quand la mer est calme. C'est peut-être décourageant de le voir là, après tout ce qu'il a traversé, mais tant qu'il est debout, il y aura toujours quelqu'un pour rêver de le remettre à l'eau.
(Jean-Pierre) Le rêve pour ce petit bateau-là, c'est qu'on retrouve les plans originaux et que la prochaine restauration, si restauration il y a, qu'elle soit faite finalement en respect de la structure originale du bateau.
Et je pense que là, à partir de ce moment-là, on retrouverait le Helgoland des années 30 dans toute sa splendeur et avec toute son histoire qui serait possible de raconter, avec évidemment des hypothèses autour de tout ce que le régime nazi pouvait apporter dans son côté de fascination qu'on retrouve encore aujourd'hui, parce qu'il y a des artefacts qui nous restent de la période d'Hitler. Il n'en reste pas beaucoup.
(Robert) J'espère qu'il va pouvoir reprendre la mer, un jour et pouvoir faire revivre un peu, parce qu'il y a eu beaucoup d'argent, beaucoup d'efforts de mis, mais ça n'a jamais abouti à vraiment faire une vocation au bateau, fait que j'espère que ça va venir. -Le Helgoland, c'est plus qu'un bateau. C'est un morceau de patrimoine vivant. Il incarne une époque où les bateaux étaient faits de bois, de cuivre
et de volonté. Il y en a presque plus des comme lui. Le garder vivant, c'est garder un lien avec la mer, avec notre mémoire maritime, avec ce qui nous fait encore rêver ici en Gaspésie. -Je me dis aussi que si René Renault est encore là, ça doit être parce qu'il porte lui aussi un bout de cette mémoire-là. -C'est le seul propriétaire encore en vie. L'histoire du bateau passe par lui,
par ses mains, ses mots, son regard. Puis quand il ne sera plus là, il faudra se demander qui la portera à sa place. (René) -Quand tu as un voilier, tu as le droit d'avoir des rêves. Un bateau, n'importe quel bateau, tu as le droit d'avoir des rêves. Qu'est-ce que c'est qu'un rêve? C'est une idée. Puis tout sur la Terre a commencé par une idée. Tout ce qu'on fait dans une journée, c'est parce qu'on a l'idée de le faire. Ça fait que l'important, c'est d'avoir
des bonnes idées. -C'est sûr, ça passe mieux! -Maïté, merci tellement pour cette rencontre-là, avec René Renault, et de nous avoir raconté le récit passionnant du Helgoland. Ça m'a fait plaisir de te raconter ça, Julien. -Merci. L'heure de grande écoute est une série de Transistor Média, produite en collaboration avec Télé-Québec. Écoutez tous nos épisodes sur les plateformes de Télé-Québec, sur Apple Podcast ou l'application balado de votre choix.
Enregistrement, montage et mixage audio : Simon Coovi-Sirois.
Alexis Elina et Simon Coovi-Sirois. Caméra et montage vidéo : Patrick Lozinski. Productrice au contenu : Audrey Blackburn. Script-édition : François Desrochers. Coordonatrice : Clara Gauthier-Morisson.
Louis-Philippe Roy. Visuel : Simon Guibord. L'indicatif musical est de P'tit Béliveau. À la recherche : Maude Petel-Légaré et Emmanuelle Gauvreau. Merci à Steven Boivin, Clara Lagacé et Marysol Foucault de Transistor Média, à la Ville de Gatineau et au ministère de la Culture et des Communications qui a rendu ce projet possible. Je m'appelle Julien Morissette, merci d'avoir été à l'écoute.
