Avez-vous déjà entendu parler du phénomène des jôhatsu? C'est comme ça qu'on désigne les évaporés au Japon, des personnes qui disparaissent de façon volontaire. On en recense environ 100 000 cas par année, sur une population de 124,5 millions de personnes. Ça fait quand même une personne sur 1245. Ces disparus ont fait l'objet de plusieurs oeuvres de fiction, que ce soit des films, des romans ou des pièces de théâtre, comme Ceux qui se sont évaporés de Rebecca Deraspe.
Le phénomène est pourtant bien réel au Japon. Il y a même des guides de la dispaition volontaire et des agences qui facilitent l'opération. Et la police ne va pas partir à la recherche de toutes ces personnes qui fuient massivement leur quotidien. Ça laisse des trous dans la vie de centaines de milliers de familles qui se questionnent, s'inquiètent et doivent faire des deuils. Ici au Québec, est-ce que c'est commun de voir des gens disparaître sans laisser de traces?
Que ce soit volontaire ou bien plus souvent, malheureusement, involontaire comme disparition. J'ai regardé un peu les statistiques de la Sûreté du Québec et il y a environ 10 000 signalements de disparition par an dans la province. C'est pas tellement loin de la proportion des Japonais qui disparaissent volontairement. La différence, c'est que les chiffres québécois incluent les adultes et les enfants qui sont égarés, qui fuguent ou qui se font enlever.
Et qu'on arrive à retrouver la majorité des personnes disparues dans les 24 premières heures du signalement et la quasi-totalité dans la première semaine. Aujourd'hui, avec l'autrice et scénariste Marie-Élaine Guay et le réalisateur et concepteur sonore Francis Thibault, on plonge au cœur de ces disparitions non résolues qui sont plus communes qu'on se l'imagine.
Bienvenue à l'Heure de grande écoute, le balado qui vous fait entendre les histoires vraies et les personnages surprenants qui façonnent le Québec. L'épisode d'aujourd'hui, il m'est donné de disparaître.
Disparue depuis le 17 décembre, Shannon Québec. Avec l'accord de la famille. Le service de la police de la haute Saint-Charles rapporte la disparition d'une jeune fille de Shannon, Pascale Paré, 19 ans. Elle a été vue la dernière fois à Shannon, le 17 décembre à 22h. Elle portait un manteau long de couleur noire. Pascale Paré mesure 1m65 et pèse 52 kilos. Elle a les yeux et les cheveux bruns. Signe particulier, elle a un tatouage dans le dos représentant l'aile
d'un ange. Toute personne pouvant aider à la retrouver peut communiquer avec l'enquêteur au dossier en composant... Toute information sera traité avec discretion. Marie-Élaine, Francis, merci d'être en studio aujourd'hui. Merci. Marie-Élaine, on t'a entendu lire l'avis de disparition de Pascale Paré. C'était qui par rapport à toi, Pascale? Pascale puis moi, on était des enfants de la DPJ. J'ai rencontré Pascale en 96, au Centre jeunesse Lescales,
à Québec. C'est bizarre, mais c'est un centre jeunesse qui est par ailleurs fermé aujourd'hui, mais qui était situé dans un quartier très bourge de Québec, Cap Rouge. Les gens super aisés dans leur BMW côtoient quotidiennement des jeunes délinquantes droguées. C'était super weird. Pascale avait 15 ans, j'avais 12 ou 13 ans. J'étais là pour un délit mineur, c'est-à-dire que j'étais là en observation pour voir si j'allais retourner
dans mon milieu familial ensuite. Pascale était là pour divers troubles de comportement, mais principalement sa consommation de drogue puis son refus d'aller à l'école. Classique ado, si on y pense bien, mais une coche de plus au niveau de l'opposition à l'autorité. C'était une jeune fille qui consommait beaucoup, mais qui était aussi beaucoup dans l'autodestruction, la mutilation, était suicidaire, très, très silencieuse comme personne, vraiment pas facile d'accès.
Fait que finalement, j'ai eu une peine de 18 mois. On a évolué ensemble dans ce milieu-là, puis à l'escale, pendant quelques années, on a appris à se connaître, parce que je suis jamais retournée vive à la maison, puis elle non plus. C'est quelqu'un, je comprends, qui était difficile d'approche. Comment t'as réussi à te rapprocher d'elle et devenir son amie comme ça? Je pense que je la faisais beaucoup rire, je faisais des pieds et des mains pour qu'elle me remarque.
Puis je voulais être acceptée par elle, elle m'intimidait, mais à la fois, elle m'intriguait. C'était une personne avec énormément de présence, très belle, très douce. Puis ouais, elle me montrait un peu comment elle m'habillait plus féminin, même si de son côté, elle était plus dans la mode gothique grunge, on se rappelle. Mais elle avait comme une espèce de, je sais pas, elle savait se maquiller, elle portait des talons hauts.
Puis je vais toujours me souvenir qu'elle fumait avec un porte-cigarette. Je vous jure, c'était comme les femmes dans les années 40, 50. On sortait pour notre cigarette de fin de soirée, elle mettait sa cigarette dans son porte-cigarette, je sais pas, elle était comme d'une autre époque. Elle était spéciale, Pascale, puis elle était comme intemporelle. Qu'est-ce qui est arrivé à Pascale?
Un soir, elle a demandé à sa mère un lift pour aller voir une amie à l'hôpital, puis sa mère a refusé de l'y amener. Elle a dit « Parfait, j'y vais à pied. » Elle est partie à Shannon, qui est quand même... C'est une espèce de village remote, un peu loin de Québec. Puis l'idée, c'est qu'elle voulait peut-être faire du pouce. L'affaire, c'est qu'elle s'est jamais rendue à l'hôpital, puis personne ne l'a revue. Elle c'est comme complètement évaporé.
Ils ont retrouvé son sac à main en cuir accroché au pont de la rivière Shannon. Elle est tombé dans l'oubli et la police ne l'a jamais vraiment cherché longtemps. On a conclu que c'était une tentative de suicide ou un suicide. Le service de police de l'agglomération de Longueuil demande l'assistance de la population afin de retracer M. Gilles Lacroix, prêtre de la paroisse Saint-Antoine-de-Padoue dans l'arrondissement du Vieux-Longueuil.
M. Lacroix est âgé de 76 ans et a été vu pour la dernière fois le 31 août 2009 à Iberville. Il pourrait utiliser un véhicule Ford Focus de couleur brun portant la plaque 783 SQA. Depuis quelques jours, il semblait agité, nerveux et parfois même incohérent dans ses propos. C'est pour ces raisons que les enquêteurs craignent pour sa sécurité. Il s'agit d'un homme qui mesure 1,78 m et pèse 77 kg. Il a les cheveux bruns et les yeux bruns.
Il est également possible qu'il porte des lunettes. Toute personne pouvant fournir de l'information qui permettrait de retracer cet homme est priée de communiquer avec les policiers, en toute confidentialité, en composant le 911. Francis, on vient d'entendre l'avis de disparition de ton oncle, Gilles, dont on est sans nouvelles depuis 2009.
J'ai comme eu un frisson en entendant ta voix, parce qu'il était curé à la paroisse Saint-Antoine-de-Padoue, et c'est le Saint qu'on invoque quand on perd quelque chose, d'habitude. C'est vrai. Là, de savoir qu'il est disparu, on dirait que ça me fait tout bizarre. Mais autre élément assez remarquable, c'est que vous deux, Marie-Élaine et Francis, vous ne vous connaissiez pas avant qu'on commence à parler de disparition ensemble.
Vous collaborez à l'heure de grande écoute, chacun de votre côté, et vous vous êtes retrouvés pour raconter des histoires, pour raconter celle de Pascale. Et c'est ça. Donc, on vous a comme matché. Oui. Exactement. Sans savoir que vous aviez ça en commun. Bien, j'ai parlé de mon ami Pascale à Francis pour qu'on raconte cette histoire-là en balado puis qu'il réalise le balado. Puis là, je me sentais un peu bizarre d'avoir une amie disparue, puis j'en parlais pas beaucoup.
C'est comme si ça reflétait sur moi cette idée de venir d'un monde différent, d'être une fuckée issue des centres de jeunesse ou d'un monde de drogue, de suicide puis de gens assassinés. Ça fait que je me sentais comme seule un peu là-dedans, puis... Ben, tu sais, moi, de mon bord, à cette époque-là, je me suis dit, c'est sûr que je peux pas savoir qu'est-ce qu'on ressent si on perd quelqu'un de façon... dans une disparition comme ça. Ça va être quoi ma place au micro, en tout cas?
Je me le posais la question. Puis là, on est chez nous, on apprend à se connaître, j'y fais un café, on travaille, puis là, on jase de comment on va aborder ça, puis Francis, genre t'as comme ben juste parce que je me suis souvenu que j'ai un oncle qui est porté disparu ça fait déjà une quinzaine d'années de ça puis ce qui est fou c'est que j'avais complètement oublié pendant un certain instant que c'était arrivé ces événements
là. Ben tu sais à ma défense je pense que j'ai vécu ça ça fait quand même très longtemps j'étais plus jeune j'avais pas une super relation avec mon oncle dans le sens où est ce que on se côtoyait pas Il était beaucoup plus âgé que moi. Ma famille le côtoyait beaucoup, mais je le voyais dans des événements familiaux. J'ai quand même des souvenirs confus de quand ça s'est passé, tout ça. Notamment parce que je pense que c'était tellement bizarre. Je pensais que c'était comme un film, on dirait.
Je le vivais un peu comme un film qui nous arrive. Puis là, on se dit, ça se peut-tu, toute cette histoire-là? J'ai suivi ça de loin, mais sans trop demander de détails, vraiment, sur la chronologie des événements, sur qu'est-ce qui s'est passé vraiment. Donc là, pour en savoir un petit peu plus, j'ai demandé à ma maman, Rachel, de me raconter toute l'histoire. En 2010, mon frère Gilles s'est rendu chez des amis. Durant sa visite, il avait des gros maux de tête.
Alors, il a décidé de revenir à Longueuil. Il devait se rendre au presbytère qui était sa demeure, mais il n'a pas été capable de se rendre, donc il a laissé son auto à Boucherville. Comme il était très confus, il a décidé d'aller dans un parc, de sortir, de laisser son automobile. Il s'est perdu à Boucherville. Tout le monde essayait de le rejoindre par téléphone, puis son téléphone était plein, plein de messages, et puis il ne répondait pas.
La famille était très inquiète, c'est sûr, mais il y avait tellement de recherches qu'on avait espoir aussi de le retrouver, mais ça n'a pas été le cas. Par contre, il y avait un moment donné, il a laissé un message comme quoi il se sentait perdu. Puis il a dit que dorénavant, c'est le bon Dieu qui allait s'organiser avec lui. Déjà, il avait commencé les semaines avant à perdre ses mots. Les gens de l'église se sont rendus compte qu'il était un peu confus durant la messe. Ça a été
parmi ses premiers symptômes, je crois. Son médecin a toujours pensé qu'il avait fait un AVC à cause de ses maux de tête et de la perte de ses mots. Ce qui était le plus difficile, c'est à chaque fois qu'une personne disparue à la télévision ou autre était retrouvée. C'est dans ces moments-là que c'est le plus difficile de se dire, est-ce que c'est mon frère ou c'est le corps de quelqu'un d'autre. C'est ça qui est toujours très difficile pour une famille.
Ta mère a été courageuse, Francis, de te raconter ça. Merci, Rachel, pour ce témoignage-là qui est assez fou. Est-ce qu'on a une piste quelconque pour retrouver Gilles à ce moment-là, ton oncle? La police avait une hypothèse qui a quand même été retenue par la majorité des gens, qui serait qu'il serait allé se cacher dans un container derrière un centre commercial parce que c'était l'hiver, puis ils seraient peut-être allés se protéger du froid à l'intérieur d'un container.
Puis ce qui vient appuyer ça, c'est qu'il y a déjà deux ados dans les semaines suivantes qui ont été retrouvés dans ce genre de container-là. Donc là, quelqu'un est venu chercher le container, puis le chauffeur s'est rendu compte qu'il y avait deux ados qui criaient dans le container en arrière, il les a laisser sortir.
Donc eux, ils ont été chanceux, mais ces containers-là, ils allaient probablement vers les États-Unis, puis peut-être que mon oncle aurait été moins chanceux, puis se serait endormi ou serait resté dans le container. En tout cas, c'est ce que ma famille, ou du moins ma mère, sont assez convaincus qu'il se serait passé. Mais tu sais, dans tout ça, franchement, on saura jamais qu'est-ce qui est vraiment arrivé.
Si on n'a pas plus d'infos, tant que t'as pas retrouvé un corps, c'est assez surprenant qu'il n'aie pas retrouvé le corps, même dans ces circonstances-là. Fait qu'on le saura peut-être jamais, tu sais. Ta mère a perdu son frère dans cette épreuve-là. Tu lui en as parlé, donc, à micro ouvert comme ça. Elle va comment, Rachel, ta mère? Bien, elle va bien, là. Maintenant, ça fait plusieurs années, c'est sûr. Elle est fonctionnelle dans tout ça.
Mais je pense qu'on s'en remet vraiment jamais, tu sais. En tout cas, il pense vraiment souvent, chaque semaine, du moins, minimalement. C'est un souvenir qui revient. Ça, ça hante un peu les gens, je pense, ce genre de deuil-là. Puis sa vie a été beaucoup teintée par ça quand même. Ce qui a peut-être un peu aidé, c'est que maintenant, il y a un avis de décès puis des vrais funérailles qui ont été organisées pour Gilles.
Puis, tu sais, ça a beaucoup aidé ma famille à faire un peu mieux leur deuil parce que, tu sais, un genre de deuil comme ça, ça reste vraiment intangible quand il n'y a pas de corps qui a été retrouvé. Donc, il y a toute la charge émotive. C'est pas facile psychologiquement de passer à travers ça, mais il y a aussi la charge administrative qui vient avec une disparition de la sorte.
Oui, oui, exact. C'est que déjà, t'as perdu quelqu'un, t'as un deuil émotif à vivre, puis là, arrive l'administration, parce que je pense que les gens, c'est pas tout le monde qui sait ça, du moins, mais ça prend sept ans avant qu'on déclare quelqu'un légalement mort lors d'un cas de disparition, ce qui implique que dans le fond, il faut que tu fasses toute l'administration de la personne comme si elle était vivante.
Je ne sais pas si tu aimes faire tes impôts, mais tu sais, là, il faut que tu... Oh boy! Je ne pense pas. Non. Moi non plus. Donc là, il faut que tu fasses les impôts de la personne disparue pendant sept années consécutives que tu gères, tu sais, les revenus. Ça fait que c'est vraiment compliqué, puis ça devient un poids pour la famille, c'est certain. Donc, mais quand j'en ai parlé avec ma mère aussi, ce que ça fait, c'est qu'on dirait, elle s'est dit, moi, je veux que Gilles,
toutes ces choses soient en ordre au cas où qu'ils reviennent. Ça l'induit un genre d'espoir quand même qui est particulier. Même, ils ont rangé toutes ces choses dans un entrepôt pour les meubles, donc au cas où qu'ils soient de retour et qu'ils refassent surface. Donc, ça nourrit toujours une forme d'espoir qui est un peu dans le chemin du deuil, j'ai l'impression. C'est ça qui est particulier avec le deuil des personnes disparues.
Marie, je sais que tu voulais parler à un psy ou une psy de cette question-là pour avoir peut-être une opinion plus scientifique sur la question. Oui, bien, on a contacté la psychologue et écrivaine Nathalie Plaat parce que ça faisait consensus que c'était la personne avec qui on voulait discuter de tout ça. Puis, bien, turns out que Nathalie Plaat, elle aussi, elle a vécu une disparition marquante. Son premier chum, il était atteint de schizophrénie. Il est porté disparu depuis 2013.
Ça, tu le savais pas en la contactant? Je ne le savais pas. Et ses proches présument qu'il est mort de froid, peut-être près d'une rivière. Le corps a jamais été retrouvé. Puis, comme tu viens de dire, on le savait pas. On connaissait pas ce fait-là avant de l'inviter comme experte sur l'épisode. On ne le savait pas du tout, sincèrement.
Puis même à la sortie, quelques temps avant qu'on veuille travailler sur cet épisode-là, un livre qui s'appelle « Mourir de froid, c'est bon, c'est délicieux » sur la question qui parle de ça, de son amour avec un homme qui était schizophrène et qu'elle a dit qu'il est devenu fou puis avec qui elle a vécu des choses vraiment extraordinaires. Puis pour ceux qui reconnaissent le titre, « Mourir de froid, c'est bon, c'est délicieux », c'est aussi celui d'une chanson de Richard Desjardins.
OK, mais là, ça veut dire que l'autrice du balado, le réal, mais aussi la spécialiste, vous avez en commun la disparition de quelqu'un qu'on n'a pas retrouvé. Puis il y a des circonstances qui sont assez similaires. Quelqu'un qui est perdu en nature, sur le bord de l'eau. J'avoue que c'est beaucoup d'informations à processer. Oui, bien là, je t'avoue que rendu là, je commençais un peu à battre tripé.
Je me disais, ayoye, il me semble que les coïncidences, c'est cool quand t'as genre 5 piastres dans tes poches, puis là, ce que tu veux acheter, c'est exactement 5 $. Pas quand les gens que t'aimes disparaissent, puis dans le fond, ça nous dit aussi que c'est plus fréquent qu'on le pense. Oui, c'est ça, on est un petit échantillon de trois personnes qui se rencontrent quand même de façon hasardeuse, puis dans un projet,
puis tout à coup, on a trois disparus autour de nous. Trois disparitions irrésolues sur trois personnes. Ça vous donne une perspective, au moins, si j'essaie de voir le bon côté des choses, qui vous mène à réfléchir à ça. Est-ce que vous avez trouvé des réponses sur pourquoi ça nous fascine, en général, les cas de disparitions non résolues? Bien, moi, je pense que, d'une part, les humains, on accepte très peu, voire pas du tout, que des choses nous échappent,
en général. Ce qui nous arrive... qu'on n'arrive pas à comprendre, ou à synthétiser, ou à conclure dans notre tête, ça nous tenaille très longtemps. La personne nous manque, il y a plein de questionnements qui persistent. On veut savoir ce qui est arrivé. Le but, c'est de passer à l'autre étape, qui est le deuil. On veut que nos proches puissent vivre une espèce d'accalmie en passant cette étape-là le plus vite possible.
Je pense que ce que ma mère et le reste de ma famille, qui étaient plus proches de Gilles, ont vécu, c'était quand même très lourd. Fait qu'on a abordé ça avec Nathalie Plaat. On voulait savoir comment elle voyait ça. La disparition, elle est psychologique, elle est sociale, elle est politique, elle est économique. Comment les humains vont s'agiter autour d'une disparition, c'est un révélateur de la collectivité dans laquelle on vit.
Ce qui nous fascine dans les récits de disparition, c'est plusieurs choses, mais c'est le mystère, un des mystères de la condition humaine qui est comme un peu mis en image quand il y a une disparition. Parce qu'à quelque part, on est tous, autant que nous sommes, soumis à la finitude. Je ne veux pas être déprimante avec les auditeurs, mais nous allons tous mourir. Par contre, on fait beaucoup, beaucoup, beaucoup de manœuvres et de chorégraphies pour ne pas le conscientiser à tout moment.
Un peu cette conscience-là qu'on est en train de réfléchir sur notre existence, sur le fait qu'elle a une fin, sur le fait qu'on est soumis au temps, sur le fait qu'on naît, on vit, on meurt, on ne sait pas trop pourquoi. On s'agite beaucoup entre les deux. Et voilà, donc ça, tout ça peut être assez angoissant, fascinant en même temps. C'est depuis qu'il y a des humains qu'on sait qu'il y a une certaine réflexion par rapport
à ça, bien avant la psychologie, il y avait la philosophie, la théologie, tout ça. Et donc, une disparition, c'est vraiment comme la mise en image de se concentrer, je dirais, de ces deux bouts-là de l'élastique existentiel. Il y a quelqu'un, il n'y a plus personne. Et on n'a même pas de corps pour pouvoir étayer, travailler cette disparition-là. Donc, le travail du deuil, c'est déjà un grand travail pour les humains.
Il y a des gens qui ne sont peut-être pas si rigolos que ça, qui disent que la vie est un grand deuil. On passe notre vie à faire toutes sortes de deuils. Mais disons que ce type de deuil-là, il y a une coche, je dirais, de plus qui nous plonge dans des considérations philosophiques. Je suis comme toi, Marie-Élaine, je l'aime beaucoup, Nathalie Plaat, c'est tellement éclairant ce qu'elle dit.
Entre autres, par rapport à l'élastique existentiel, que ça met en image les deux bouts de l'élastique existentiel. Ça frappe fort comme image. Est-ce que ça, ça vous a aidé dans votre cheminement, dans votre réflexion, à comprendre pourquoi ça nous habite autant, les disparitions? En tout cas, grâce à Nathalie, on a appris qu'on va tous mourir. Merci Nathalie. La finitude, oui. Personnellement, ça, ça a été mon plus grand choc.
Mais sans blague, je pense que le plus grand défi, c'est de faire la paix avec le deuil en tant que tel. Il y a des personnes chanceuses, mais c'est débattable, qui ne vivront jamais ou très peu d'adversité dans leur vie. Moi, j'ai un père qui est décédé de la maladie d'Alzheimer. J'ai une amie qui est portée disparue. Puis une multitude de gens que j'ai connus et aimés qui se sont enlevés la vie, qui sont morts d'overdose ou qui ont été assassinés.
Ça, c'est quelque chose qui m'habite, bien sûr, mais en même temps, je vous jure qu'on s'habitue à ça. Puis pour la plupart de ces disparitions-là, j'ai des réponses, sauf pour Pascale. Puis évidemment, c'est ce deuil-là qui est impossible à faire. Oui, parce que pour le commun des mortels, les deuils, on en rencontre dans notre vie plusieurs, différents. Je pense juste aux gens autour de moi, comme perdre sa job, perdre un amoureux, une amoureuse.
J'ai déjà eu un collègue qui a perdu son enfant d'une maladie. On peut perdre sa maison dans un feu, name it. Mais les deuils qu'on appelle des deuils blancs, par contre, ceux-là sont plus difficiles à traverser. Le deuil blanc, c'est un mot qu'on utilise pour qualifier les deuils qui se passent dans une sorte d'ambiguïté, premièrement, entre présence et absence. Un deuil blanc, par exemple, on peut le vivre avec quelqu'un qui fait des psychoses.
C'est-à-dire que la personne est là, mais elle n'est pas là, ou elle n'est pas toute seule. Il y a du monde avec elle. Les personnes qui vivent de la démence, de l'Alzheimer, on va parler d'un deuil blanc aussi, parce qu'au moment où la personne commence à souffrir de ses symptômes d'Alzheimer, il y a un corps, mais le partenaire, il est vraiment en train de faire le deuil de toute sa relation, de toute la personne avec qui il est. Et pourtant, il n'y a pas de mort. Donc, il y a une ambiguïté.
Puis on va aussi parler de deuil blanc quand il y a une disparition, comme ça, et qu'on ne retrouve pas nécessairement le corps de la personne. C'est comme si on ne peut pas trancher. On ne peut pas dire, bon, c'est terrible, mais c'est terminé. L'espèce de coupure finale ne se fait pas. Et c'est très exigeant psychiquement à ce moment-là, parce qu'on peut vivre, par exemple, si je pense aux personnes qui ont perdu des gens qui, justement, avaient plus d'identité sociale.
Bon, des itinérants, des sans-abri, puis tout d'un coup, ils disparaissent, puis on ne sait pas pourquoi, on ne sait pas où ils sont. Je pense à Karim Ouellet, notamment, aussi, qu'on a retrouvé après. Et puis, il y avait des gens qui s'étaient trouvés à reprocher à la famille de ne pas avoir été assez là pour lui à la fin.
Puis moi, je me rappelle, ça m'avait choqué, j'avais écrit une chronique là-dessus parce que je me disais, mais vous avez aucune idée de ce que c'est, accompagner quelqu'un qui a soit des problèmes de consommation ou soit toutes sortes de réalités qui font qu'il est là, mais il n'est pas là. En rencontrant Nathalie Plaat, en faisant des recherches là-dessus, est-ce que ça vous a donné, ça vous a aidé à donner un sens à ces questions-là de la disparition, du deuil à faire dans ce cas-ci?
Pour moi, ça a été extrêmement libérateur. Il n'y a pas de question là. C'est comme si en plongeant dans la recherche puis les discussions avec Francis et Nathalie, j'ai compris à quel point j'avais des peurs liées à la notion d'irrésolu. J'ai toujours eu l'impression de porter une espèce de poids en lien avec ça, puis en s'y penchant, puis pendant nos recherches, j'ai découvert que je n'étais pas toute seule dans cette quête-là.
Ça m'a permis d'avancer, de mieux comprendre ce qui m'habite depuis très longtemps. C'est comme apprendre à accepter l'inconfort de l'irrésolu sans qu'il s'en aille, cet inconfort-là. Oui, même chose de mon côté. Je réalise que j'étais inconfortable avec tout le manque de réponses, puis que ça devient un peu tabou, le sujet. T'as pas de réponse.
Puis en échangeant avec Marie-Élaine et ma mère là-dessus aussi, je comprends mieux ce qui s'est passé lorsque je me pardonne un peu d'avoir oublié parce que c'est difficile de se rappeler et de toujours se remémorer ces événements-là. Fait que ça fait. Si je comprends bien ce que vous avez vécu, les trois, j'inclus Nathalie là-dedans, c'est une forme de deuil blanc. Puis ça, ça vous empêche un peu de tourner la page, de passer à autre chose.
Oui, surtout que dans le cas de ma famille, ça a été beaucoup médiatisé, tout ça. Il y a beaucoup de gens qui l'ont recherché. Il y a eu des battus à Boucherville. Fait que dans ce temps-là, tout le monde prend des nouvelles.
En plus, mon oncle, qui était quand même curé de la co-cathédrale, fait que tout le monde le connaissait il y avait des lois, il y avait des personnages publics, fait que tout le monde prend des nouvelles ce qui est super gentil pis c'est bien correct mais c'est sûr que ça replonge toujours la famille là-dedans Ouais ça te suit constamment, peu importe où tu vas, c'est lourd à porter ça aussi
Mais tu sais, je t'écoute parler de ça Francis pis je me demande si la disparition de Pascale aurait fait plus de bruit aurait fait plus couler d'encre, si elle avait eu lieu à l'époque actuelle, avec l'Internet, les réseaux sociaux, puis la fascination qu'on semble avoir collectivement pour tout ce qui est irrésolu, ou simplement si elle n'avait pas été une jeune délinquante, donc immédiatement stigmatisée comme «fille à problème», puis je mets des guillemets là-dessus,
qui de toute façon était vouée à l'échec dans le futur aux yeux de la société. Comme si elle avait moins de valeur. Tu sais, Nathalie Plaat parlait de la disparition de l'identité sociale de la personne qui commence à s'affaiblir déjà avant même de mourir ou de disparaître. On n'est pas tous égaux, finalement, devant la disparition ou dans la façon dont on traite ces disparitions-là.
Évidemment, je me suis rendu compte que parfois, on dirait que les gens disparaissent progressivement autour de nous. Ce n'est pas toujours une disparition soudaine ou spectaculaire. C'est comme si leur présence diminuait petit à petit. Un petit fondu au noir, progressif. Oui, puis on les entend moins, on les voit moins. Un jour, ils ne sont plus là. Puis ça m'a amené à me demander, est-ce qu'on contribue, nous, en tant que société, à ces disparitions-là?
Est-ce qu'on laisse faire par individualisme ou parce qu'on est trop absorbé par nos propres affaires? On perd le lien? Parce que c'est vrai qu'on vit dans une société qui est quand même chacun dans son petit coin, dans sa bulle, dans son petit confort, puis on se surprend que des gens qui sont fragilisés, qui ont vécu des traumatismes ou des blessures disparaissent.
Mais en fait, ça finit que ces gens-là sont tellement discrets, sont moins visibles, on passe complètement à côté de leur potentiel. Et ça me fait vraiment réaliser à quel point la société valorise vraiment une norme qui exclut plein de gens. Oui, exact. Quand on pense aux personnes en institution, en situation d'itinérance ou même aux enfants de la DPJ, on réalise parfois trop tard qu'on les a à peine croisés, on ne sait presque rien d'eux, on sait qu'ils sont là.
Mais l'empreinte qui se laisse en nous s'efface aussitôt. On ne s'y attarde pas vraiment. Ça vient nuancer notre conception de c'est quoi une disparition. Ça ne se limite pas à un cas précis ou à un corps qu'on ne retrouve pas. Ça peut être plus subtil, plus progressif, comme tu le dis, Marie-Élaine. Oui, ça m'a confrontée. En fait, je me suis dit, wow, il y a plein de situations où, malgré nous, on contribue à invisibiliser des gens, à les rendre invisibles.
Oui, je pourrais dire que je me sens aussi quand même plus attentif par rapport à ça maintenant. Puis, tu sais, c'est sûr que je n'ai pas de solution miracle à tout ça, mais je pense que déjà, qu'on en parle ensemble aujourd'hui, ça peut ouvrir les yeux de certains auditeurs et de nous-mêmes. Merci d'en avoir parlé avec nous, Francis et Marie-Élaine. Avec plaisir. L'Heure de grande écoute est une série de Transistors Média produite en collaboration avec Télé-Québec.
Écoutez tous nos épisodes sur les plateformes de Télé-Québec, sur Apple Podcasts ou l'application de votre choix. Enregistrement, montage et mixage audio : Simon Coovi-Sirois. Musique originale : Alexis Elina et Simon Coovi-Sirois. Caméra et montage vidéo : Patrick Lozinski. Productrice au contenu : Audrey Blackburn. Cheffe de contenu pour Télé-Québec : Sophie Bélanger. Coordonnatrice : Clara Gauthier-Morrison.
Louis-Philippe Roy. Visuel : Simon Guibord. Indicatif musical : P'tit Belliveau. À la recherche, Maude Pétel-Légaré et Emmanuel Gauvreau Merci à Stephen Boivin et Clara Lagacé de Transistor Média et au ministère de la Culture et des Communications du Québec qui a rendu ce projet possible Je m'appelle Julien Morissette Merci d'avoir été à l'écoute.
