Congé à partager - podcast episode cover

Congé à partager

Jul 31, 202529 minEp. 18
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Episode description

Quand le père de Catherine devient pionnier du congé parental, dans les années 80.

En 1984, le père de Catherine défie les normes en obtenant un congé rémunéré pour prendre soin de sa fille. Une histoire avant-gardiste qui a marqué un tournant dans l'évolution de la paternité et des droits familiaux au Québec.

· Animation : Julien Morissette
· Invitée et scénarisation : Catherine Lavoie
· Réalisation : Francis Thibault
· Collaboration : Jacques Lavoie, Pierre L’Heureux et Sophie Mathieu
· Production au contenu : Audrey Blackburn
· Indicatif musical : P’tit Belliveau
· Enregistrement, montage et mixage audio : Simon Coovi-Sirois
· Musique originale : Simon Coovi-Sirois et Alexis Elina
· Caméra et montage vidéo : Patrick Lozinski
· Recherche : Emmanuelle Gauvreau et Maude Petel-Légaré
· Script-édition : François DesRochers
· Cheffe de contenu pour Télé-Québec : Sophie Bélanger
· Coordination : Clara Gauthier-Morrison
· Communications : Louis-Philippe Roy
· Visuel : bureau60a
· Remerciements de l’épisode : Jacques Lavoie, Pierre L’Heureux et Sophie Mathieu
· Remerciements de la série : Steven Boivin, Clara Lagacé et Sophie Lacelle-Bastien de Transistor Média

L’heure de grande écoute est une série de Transistor Média, produite en collaboration avec Télé-Québec.

Ce projet a été rendu possible grâce au soutien financier du ministère de la Culture et des Communications du Québec et de la Ville de Gatineau (via l'Entente de développement culturel avec le gouvernement du Québec).
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Transistor Média, basée à Gatineau (Québec), est un studio de création, de production et de diffusion d'œuvres audios. En plus de ses balados, l’organisme tient annuellement le Festival Transistor et le Kino-radio.

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Transcript

On a descendu les matelas simples de leur chambre pour s'installer dans le salon, sur le plancher devant la télé. Léon a 11 ans, Blanche en a 8. Le film qu'on regarde ce soir, Three Men and a Baby, l'adaptation américaine du film français Trois hommes et un couffin, qui a triomphé au César du cinéma en 1986. Mes parents m'ont montré l'original quand j'étais jeune, et là c'est à mon tour de regarder une comédie familiale bon enfant des années 80, avec mon fils et ma fille.

L'idée de base est assez simple, trois hommes qui ont plus ou moins la trentaine, qui sont colocs à New York et qui doivent, contre leur gré, s'occuper d'un bébé. Mes propres enfants trouvent le film très comique parce que les modèles paternels sont tellement caricaturaux que c'en est absurde. Pour eux, il n'y a rien d'étrange ou d'inhabituel à l'idée qu'un ou plusieurs hommes s'occupent d'un bébé. Anne-Marie Picard a écrit un excellent article sur le sujet en 1990 dans la revue d'études

cinématographiques Cinéma. La chercheure française dit que le coeur du film s'est perdu dans l'adaptation. La production française mettait de l'avant des hommes tendres, responsables, assumant leur part dans le soin des enfants. Aux États-Unis, le film met de l'avant un tout autre discours. Les hommes refusent leur rôle de soins et deviennent pères par devoir, jamais par

désir. Ce qu'on vous propose aujourd'hui avec la réalisatrice et comédienne Catherine Lavoie, c'est plutôt l'histoire d'un père qui est allé à contre-courant des conventions de son époque. Ça peut paraître banal, mais c'était complètement inusité, il y a 40 ans. Bienvenue à L'heure de grande écoute. Le balado qui vous fait entendre les histoires vraies et les personnages surprenants qui façonnent le Québec. L'épisode d'aujourd'hui, congé à partager.

C'est très marginal, ce qu'il a fait votre père, c'était très, très, très avant-gardiste. Vraiment. On est en studio avec Catherine Lavoie. Salut, Catherine. Salut, Julien. Je suis très contente de te retrouver en studio. Moi aussi, surtout que je suis très intrigué par l'extrait qu'on vient d'entendre. Ton père, qu'est-ce qu'il a fait de si marginal? Écoute, mon père, il était prof de cégep. C'était un homme bien ordinaire.

Sauf qu'en 1984, l'année de ma naissance, il a fait quelque chose d'assez inusité pour l'époque. Ma mère, elle devait retourner travailler quelques mois après que je suis née, parce qu'elle était contractuelle, puis qu'elle risquait de perdre son emploi si elle ne retournait pas travailler rapidement. Et c'est mon père qui a pris l'essentiel de l'année de congé de maternité pour s'occuper de moi.

Aujourd'hui, ça peut sembler quand même normal qu'un papa prenne un congé parental, mais ça n'a pas toujours été comme ça. Non, c'est clair. Dans ces années-là, je pense qu'on peut dire que c'était assez normé, assez typé. Le père retournait au travail après quelques jours. Des fois, c'était vraiment très, très rapide, selon ce que j'ai compris. Et la mère restait à la maison pour s'occuper de l'enfant. Bien oui, c'était ça le parcours

typique à l'époque. Il existait un congé de maternité, mais il était uniquement pour les femmes, puis il était aussi beaucoup moins long que maintenant. Il était de 15 semaines contre plus ou moins 55 semaines — un an maintenant. Puis c'était lié à l'assurance chômage. Donc, il fallait que les femmes, elles occupent un emploi avant que le bébé naisse pour y avoir accès, ce qui était quand même pas le cas de beaucoup de femmes à l'époque. OK, donc le congé parental, ça n'existait juste pas.

Exact, ça n'existait pas à cette époque-là. Mais là, maintenant, nous, on a bénéficié du RQAP, du Régime québécois d'assurance parentale en tant que parent. Ça, ça a été créé en quelle année? Ça a été créé en 2006, le RQAP. OK, donc c'est vraiment… ça fait juste 20 ans. Je n'avais pas réalisé que c'était si récent. Puis, peut-être que ça explique pourquoi nos parents, nos grands-parents ont eu une expérience de la parentalité très différente de la nôtre.

Moi, je me souviens d'en avoir parlé avec mon père dans les premiers temps, quand je suis moi-même devenu père, pour un peu comparer, en lui demandant conseils, savoir comment ça s'était passé. Puis, je me suis rendu compte assez rapidement que nos expériences étaient totalement différentes. Moi, j'ai pris six mois, j'ai partagé de façon égale avec la mère de mes enfants les congés pour Léon et Blanche, pour mon fils et ma fille.

Puis, j'ai compris assez rapidement que ce n'était pas une possibilité quand moi, je suis né en 88. Je trouve ça un petit peu dommage parce que j'ai pu mesurer tout le bien que, tu sais, les bonnes répercussions que ça a eu dans ma vie de père. Ben oui, c'est clair. De prendre ce congé-là. Ça fait que c'est vraiment très différent de nos parents. Ben, puis c'est super inspirant aussi, comme la façon dont toi, tu l'a fais.

Tu sais, moi, ça me rappelle, en fait, plusieurs discussions que j'ai eues avec mon copain quand j'étais enceinte de ma fille. Parce que moi, j'avais aussi moins envie de vivre l'année de maternité en solo, dans le schéma plutôt classique de la femme qui prend l'année de maternité, puis le père qui retourne travailler après 5-6 semaines. C'était moins quelque chose qui m'appelait, mettons. C'était une envie personnelle qu'on le fasse autrement.

Puis on s'est mis d'accord, mon chum puis moi, que lui allait prendre une bonne partie des semaines partageables pour qu'on puisse vivre cette année-là ensemble, puis aussi pour que moi, je puisse continuer à faire certains contrats. Fait que finalement, c'est ça qu'on a fait, puis moi, j'ai trouvé ça vraiment génial de le faire comme ça.

Oui, surtout que tu travailles dans le milieu des arts, c'est pas une forme de travail qui est très conventionnelle non plus, puis de ton côté, juste pour avoir des contrats en tant que comédienne, ça vient avec un autre enjeu, de prendre un long congé, de disparaître... C'était plus compliqué, dans le cadre de mon métier, c'est sûr.

Ça fait quand même quelques années, mes enfants sont rendus, je trouve qu'ils sont rendus vieux, mais le souvenir est encore très, très vif de ces mois-là passés à la maison. Mais aussi des nuits blanches aussi, parce qu'on s'entend qu'un congé parental, ce n'est pas tant un congé, finalement. Non, non, c'est clair. Moi, c'est plus récent dans ma tête, donc je peux te confirmer qu'en effet, ce n'est pas des vacances, ce n'est pas relax.

Mais en plus, moi, cette année-là, ça m'a fait beaucoup, beaucoup réfléchir sur la place des hommes et des femmes dans la parentalité. Oui, puis en tant qu'homme, ça te fait prendre la mesure de tout ce que ça implique d'être un parent. Oui, les beaux côtés, mais aussi les tâches, les sacrifices.

Oui, puis ça fait réaliser aussi la chance énorme qu'on a au Québec d'avoir des politiques familiales, comme le RQAP, les centres de la petite enfance, les garderies subventionnées, puis tout ça, ça donne quand même un gros coup de main aux familles. Oui, et pour que toi et moi, ainsi que tous les autres parents qui en profitent, on se rend compte que... Finalement, il y a des gens qui se sont battus pour ça avant nous. Ce n'est pas arrivé par magie dans nos vies.

Non, c'est sûr, comme tous les changements sociaux, il y a du monde qui ont été là. C'est exactement là que je voulais en venir. Ce que mon père a fait à ma naissance, j'ai réalisé que ça n'arrivait vraiment pas souvent à l'époque. En tout cas, moi, j'ai aucun, aucune amie ou personne dans ma génération qui m'a raconté avoir vécu ça avec

son père. Fait que j'en suis venu à me demander, tu sais, coudonc, ça se pourrait-tu que mon père soit un précurseur, qu'il soit un des premiers hommes à avoir pris un congé parental au Québec? À ce moment-là, en 84, ça fait déjà une douzaine d'années que je suis à l'emploi du cégep John Abbott, j'enseigne l'archéologie. J'ai regardé la convention collective parce que moi, je travaillais aussi sur l'exécutif syndical.

J'ai vu dans la section congé de maternité, il y avait un item qui disait, « après les semaines de congé couvert par, je pense, l'assurance chômage, le parent pourra ». Fait que, je suis allé voir le directeur du personnel, qui était très gentil, qui s'appelait Gerry. J'ai dit, Gerry, j'aimerais ça, moi, continuer le congé de parent. Mais là, il me dit, « Écoute, Jacques, c'est sous l'item congé de maternité. » J'ai dit, « Oui, mais ça ne dit pas la mère,

ça dit le parent. » Puis là, finalement, je ne sais pas combien de semaines plus tard, mais ça n'a pas tardé beaucoup. Il me convoque, il dit, « Jacques, ils ont accepté. » Il n'en revenait pas, il était étonné. Il dit, « Vraiment, je n'en reviens pas, mais en tout cas, ça a été accepté. » Ton père est quand même rusé d'avoir trouvé une brèche comme ça dans la convention collective à son travail et d'en avoir profité pour questionner le congé parental. C'est assez courageux.

Oui, avoue que c'est quand même funky comme situation. Il est bien tombé aussi sur Gerry. Il a eu de la chance quand même d'avoir quelqu'un d'assez ouvert pour l'aider dans ce questionnement-là. Oui, oui. Puis mon père était aussi impliqué dans son syndicat. Donc, c'est clair qu'il connaissait quand même bien ses droits, puis ça l'a aidé à tenter sa chance.

Et puis, on en a fait du chemin depuis ces années-là, parce qu'on dit, bon, t'es né en 84, à l'heure actuelle au Québec, je pense qu'on est dans les pays, dans les lieux qui ont les congés parentaux les plus progressistes en Amérique du Nord. Ben oui, et de loin, aux États-Unis, si on se compare, il n'y a aucun programme national là-bas, donc il n'y a, à toute fin pratique, rien. Puis, même dans le reste du Canada, c'est vraiment moins intéressant qu'au Québec.

C'est plus difficile d'avoir accès à des prestations. Puis en plus, elles sont moins élevées qu'ici. Donc, tu sais, le pourcentage de remplacement du revenu est moins élevé qu'au Québec, dans le reste du Canada. À l'échelle planétaire, est-ce qu'il y a des pays qui sont plus progressistes que ce qu'on a ici? Bien, en Suède, entre autres, ils ont encore plus de congés qu'ici. Puis, ils peuvent les utiliser aussi sur une période qui est beaucoup plus longue.

Je pense que c'est jusqu'à ce que l'enfant ait 8 ou 10 ans. Puis en plus, ils peuvent fractionner leur congé à la journée, donc ça permet d'être plus modulable aussi. Puis en Islande, c'est super intéressant parce que le congé parental, c'est exactement ce que t'as fait, Julien. C'est 6 mois pour les femmes puis 6 mois pour les hommes. OK, par défaut. Oui, oui, par défaut, puis c'est comme ça pour tout le monde.

Ça fait que ça permet, dans le fond, une meilleure implication des parents dès la naissance des enfants. Si je reviens à l'histoire de ton père, je suis curieux de savoir comment ça a été perçu dans son entourage, comment il a vécu à ce moment-là cette situation qui était quand même novatrice. Dans son entourage, ça s'est super bien passé, tant au niveau de ses collègues de travail que de ses amis ou de sa famille. Puis il y a un fait un peu drôle, un peu cocasse.

Mon père s'est même intégré à un groupe de femmes qui habitaient sur notre rue. On habitait dans un genre de rond-point, de croissant. Puis, il s'est intégré à ce groupe de femmes-là qui étaient aussi en congé de maternité avec leur bébé. On dirait que j'aime ça entendre, voir qu'il y avait de l'ouverture à ce moment-là. Même si c'était un homme, ça reste un parent qui est en congé, qui a une réalité, qui ne peut pas...

Oui, il peut partager ça avec sa femme, mais quand même d'avoir cet espace-là avec des gens qui vivent la même situation que lui, peu importe le genre, ça me semble assez important. Bien oui, tu as besoin d'avoir des gens autour de toi dans cette année-là. Puis, il m'a raconté qu'au tout début, ça leur faisait un peu étrange qu'un homme soit intégré dans leur groupe, mais que rapidement, c'est devenu naturel, elles l'ont intégré dans leur promenade, leur discussion.

Mais est-ce qu'ils sentaient qu'ils se faisaient traiter différemment, d'être un homme qui fait un rôle qui est plus associé traditionnellement à ce que font les femmes ? Il y a une fois en particulier où il y a eu une altercation assez spéciale. Ce matin-là, j'avais déjà un rendez-vous pour les vaccins. Bon, c'est l'hiver, c'est février, ça fait qu'il n'y a pas de poussette parce qu'il y a de la neige. Ça fait que je t'avais dans mes bras. C'est tôt le matin, peut-être vers 10 h,

quelque chose comme ça. Et je suis sur le chemin du retour. Et puis là, je marche avec toi dans mes bras. Puis là, je vois une auto de police qui passe. Tout d'un coup, j'entends une sirène de police. Je me tourne de bord, je me dis « qu'est-ce qui se passe? » Et je vois la même auto de police qui revient sur le boulevard à contresens. Même pas dans le bon sens de la route, à contresens. Et puis là, ça freine à côté de moi. C'était deux hommes.

Celui qui conduisait, se trouve à être celui qui est à côté du trottoir, celui qui me parle. Puis il dit « qu'est-ce que vous avez dans vos bras? » J'ai dit, « J'ai ma fille. » « Où est-ce que vous vous en allez? » « Je m'en vais chez moi. » « D'où vous venez? » Je suis allé lui faire donner ses vaccins. Et je le trouvais rude. J'ai demandé, j'ai dit, « Qu'est-ce qui se passe? » « Avancez! » Il me répondait comme ça, vraiment, brutalement. Aucune explication.

« Avance, avance, avance, puis tais-toi, puis avance. » Là, nous autres, on avait un abri d'auto. Eh bien, l'auto de police est rentrée jusqu'en dessous de l'abri d'auto et ils ne sont pas partis tant que je n'ai pas eu débarré la porte et mis le pied dans la maison. Tout ce temps-là, je leur demandais, mais qu'est-ce qui se passe, qu'est-ce qui se passe? Et tous ceux qui ont su à me dire, « taisez-vous, avancez. » Ah, là, j'étais fâché. J'étais vraiment furieux.

La seule chose qui me venait à l'esprit, c'était que ces deux policiers-là considéraient que c'était pas normal que, je pense que c'était un lundi matin, qu'un homme soit là avec un bébé dans les bras. Ça devait être sûrement la mère qui aurait dû être là. C'est ça qui me fâchait, là. C'était beaucoup l'attitude à ce moment-là. C'est quand même fou que ça se soit arrivé. Puis honnêtement, si ça arrivait aujourd'hui, je pense que ça ferait les manchettes.

En tout cas, si moi, ça m'arrivait avec ma fille, j'appellerais Patrick Lagacé tout de suite pour qu'il fasse une chronique là-dessus. C'est sûr, c'est sûr. Heureusement, maintenant, rassure-toi, c'est plus bizarre qu'un père se promène tout seul avec son enfant. Mais par contre, il ne faut pas se leurrer. Il existe encore des préjugés qui perdurent aujourd'hui.

Par exemple, de mon expérience personnelle, puis selon ce que j'entends de mes amis autour de moi, quand les enfants sont malades, très souvent, la garderie ou l'école va appeler systématiquement les mères en premier. Comme si la responsabilité du soin des enfants revenait d'emblée à la mère. Tellement. Moi, ça m'arrive encore. Mes enfants sont aux primaires, puis il faut toujours que je leur dise de mettre une note au dossier. Vous pouvez appeler ou vous devriez m'appeler en premier.

Je vais venir prendre soin de mon enfant si jamais il y a une incidence, s'il est malade. En tout cas, il y a encore des mentalités à changer par rapport à ça. Est-ce que tu penses que le geste de ton père a eu des répercussions autour de lui en prenant cette décision-là, que ce soit de près ou de loin?

Bien, écoute, quand la convention collective de son cégep a été renégociée deux ans après qu'il a pris le congé avec moi, il a remarqué que l'onglet congé maternité avait été remplacé par congé parental. Ah oui ! Donc, tu sais, c'est probablement grâce à lui que ce changement-là a été fait à son cégep. Ça doit être satisfaisant de, je ne sais pas, réussir à faire changer les mentalités ou à faire un changement pour une institution comme un cégep.

Ce n'est pas une mince affaire. Est-ce que tu sais si ça fait boule de neige après ça, que ce soit dans d'autres institutions ou à d'autres paliers gouvernementaux? Écoute, j'ai eu envie de creuser un petit peu plus loin mes recherches. Puis pour commencer, je me suis entretenue avec Sophie Mathieu, qui est chercheuse et experte en politiques familiales. Dans les années 70, dans les années 80, le parcours typique pour les femmes était d'entrer sur le marché du travail avant le mariage.

Parfois, au moment du mariage, on quittait l'emploi. Mais, définitivement, lorsqu'arrivaient les enfants, là, bien, on cessait l'activité économique. La transition à la parentalité, c'est vraiment le point de rupture pour les femmes. Elles sont actives sur le marché du travail, elles sont dans une certaine mesure un peu autonomes. Et puis là, bien, elles ont un enfant, et là, leur perspective de carrière, à toute fin pratique, elle disparaît.

Dans le fond, ça n'arrivait pas vraiment souvent dans les années 80 qu'il y a un futur père qui demandait un congé parental. C'était complètement atypique, c'est très marginal, ce qu'il a fait votre père. C'était très, très, très avant-gardiste. Vraiment, c'est vraiment... c'est marginal.

Donc, je ne connais pas le cas précis de M. Lavoie, mais c'est clair qu'il y a eu des pères visionnaires, qu'il y a eu des pionniers qui sont allés cogner aux portes de leur syndicat, qui sont allés voir leurs employeurs et qui se sont posés la question « Mais pourquoi moi, je n'ai pas droit à un congé alors que ma conjointe a droit à du temps pour s'occuper de notre enfant ? » Ce genre d'initiative-là a probablement fait jaser au niveau de son organisation, de ses collègues,

de sa communauté. Et puis, il y a eu comme ça probablement plusieurs petites bougies d'allumage à différents moments dans l'histoire du Québec qui ont fait qu'aujourd'hui, les pères sont tout à fait légitimés dans leur rôle de soin. Donc, c'est ça. En parlant avec Madame Mathieu, j'ai eu la confirmation que ce que mon père a fait en 84-85, c'était vraiment avant-gardiste. Que son geste, il a certainement eu des impacts autour de lui.

Mais bon, elle n'était pas en mesure de me dire si mon père était le premier ou un des premiers. Mais par contre, elle m'a conseillé d'écrire à un organisme qui s'appelle le Regroupement pour la valorisation de la paternité. Donc j'ai fait ça, je leur ai écrit. Mais bon, eux autres non plus, ils n'étaient pas en mesure de me donner de registres précis à savoir qui seraient les premiers pères à avoir pris un congé parental au Québec.

Sauf qu'ils m'ont mis en lien avec un homme qui s'appelle Pierre L’Heureux. Puis là, c'est vraiment intéressant parce que j'ai appris que Monsieur L’Heureux, il a une histoire qui est assez similaire à celle de mon père. Lui, il a partagé le congé parental avec sa femme Andrée, mais en 1982-1983, donc juste un peu avant mon père. En 1982, au printemps, j'ai pris un congé parental d'un peu plus d'une

année avec ma fille Naomi. J'étais en Montérégie, je travaillais dans un CLSC et j'ai pris le congé du printemps 82 au printemps 83. Alors, j'ai pris cette partie du congé parce que ma conjointe, comme c'était encore assez courant à l'époque, n'avait pas de garantie de garder son emploi si elle quittait pour un congé plus long que le congé de base prévu par son contrat de travail et le Code du travail.

Et donc, devant cette réalité et son désir de poursuivre avec son emploi, moi, j'ai proposé de prendre une année et de rester avec notre fille à ce moment-là. Je suis devenu père à la maison à temps plein. À l'époque, on avait obtenu un certain élargissement des droits pour les femmes, mais les pères n'étaient pas clairement installés dans le décor.

Le seul élément, on avait réussi à glisser le mot « parent » plutôt que « mère » dans le contrat de travail, ce qui fait qu'on pouvait s'en prévaloir, bien que ça a fait sourciller souvent les gestionnaires, hommes et femmes d'ailleurs. Comme j'étais officier de syndicat, je connaissais à peu près tous les établissements de ma région à moi. Et donc, de ce côté-là, je savais que j'étais le premier à le demander dans ma région. Comme ton père, M. L'Heureux, c'est un peu un pionnier.

Je trouve ça vraiment inspirant de l'entendre. Puis, je ne peux pas m'empêcher, en l'écoutant parler, de faire un lien aussi avec la situation de ton père qui était très impliqué dans son syndicat. Est-ce que c'est un profil de combattant, de fonceur, de défenseur des droits qui a fait en sorte que ces hommes-là ont défoncé des portes? Bien, sûrement. C'est vrai que les deux étaient quand même très impliqués dans leur syndicat et tout ça.

Mais il y a une différence qui est très importante entre l'histoire de M. L'Heureux et celle de mon père. C'est que M. L'Heureux a eu le droit de prendre un congé en 82-83, oui, mais c'était un congé sans solde, donc ce n'était pas payé. Alors que mon père, c'était en 84-85, mais lui a réussi à obtenir un congé payé de son employeur. C'est quand même une grosse différence. J'ai demandé à M. L'Heureux ce qu'il pensait de l'histoire de mon père. L'histoire de ton père est assez exceptionnelle.

Je n'avais jamais entendu quelque chose comme ça et j'ai trouvé ça très audacieux qu'il ait eu le « guts » de négocier ça. C'est sans doute une première, vraisemblablement une première, parce que je n'ai jamais entendu après quelqu'un qui avait réussi à faire une aventure comme celle-là. C'est vraiment exceptionnel. C'est fou quand même, non? Tellement !

Puis, à ce stade-ci de mes recherches, sans nécessairement avoir eu accès à des registres officiels, les discussions que j'ai eues avec plusieurs personnes me permettent de déduire que mon père est probablement un des premiers pères au Québec à avoir eu un congé de paternité payé. C'est vraiment capoté. Ça me rend quand même assez fier. Je comprends. Moi, en tant que père, ça me rend... Je trouve ça inspirant d'entendre des histoires comme ça parce qu'on sent que ça a fait évoluer

les choses. Moi, je suis très reconnaissant que ces gens-là aient tracé la voie avant moi parce que ça m'a permis de vivre une expérience qui a tellement de valeur dans ma vie, mais qui m'a aussi fait prendre conscience de toute la charge. C'est souvent plus ardu, finalement, ce travail-là domestique que celui plus classique de travail dans la sphère quand on s'inscrit dans l'économie et la productivité, au bureau, sur la route, dans mon cas, dans un studio ou sur une scène.

Puis, toute l'énergie aussi de la conciliation travail-famille quand on a la charge du soin en tant que... dans le rôle de parent. Fait que, c'est sûr que même si on fait des efforts pour essayer de pas trop être absent au travail, pour être là, ça ralentit nos activités professionnelles. Puis, de façon très personnelle, moi, j'ai un profil quand même workaholic.

Les gens autour de moi pourraient te le confirmer, puis ça m'a permis de remettre en perspective mon rapport au travail, de recalibrer les choses. Donc, il y a beaucoup de bénéfices. Mais c'est vraiment touchant que tu racontes tout ça puis que tu le nommes, en fait. Parce que c'est exactement ce que m'a dit Sophie Mathieu. C'est documenté qu'il y a des répercussions positives à plein de niveaux quand les pères s'impliquent davantage dans le congé parental.

Les impacts de l'implication des hommes dans le congé parental sont multiples et dans différentes sphères. Donc, on voit vraiment des effets, premièrement, à court terme et à long terme dans leur implication. Donc, on pourrait penser que le fait que les papas prennent 5 semaines ou 8 semaines de congé parental, ça a un effet circonscrit dans le temps, mais en fait, l'effet positif du congé parental va être ressenti sur plusieurs années.

Autrement dit, quand on revoit des couples où le papa a pris le congé parental et on les revoit plusieurs années après la prise du congé. On se rend compte que dans ces couples-là, il y a une meilleure division du travail, de soins. Autrement dit, les papas sont plus impliqués auprès de leur enfant.

On voit aussi que, et ça c'est assez étonnant, que les couples où le congé parental, où les hommes s'impliquent, disons qu'ils prennent le congé de paternité ou le congé parental, sont des couples où il y a moins de divorces. Donc, c'est bon pour le couple, c'est bon pour les conjoints, c'est bon pour tout le monde. C'est sûr que c'est bon pour le lien d'attachement aussi.

Il y a quelque chose de tellement intéressant pour les enfants, parce qu'ils nous imitent, là, en tant que parents, et de voir un père donner le biberon, je sais pas, changer des couches, chercher à la pharmacie pour le bon médicament puis être frustré de pas le trouver. Tu sais, ils apprennent que le soin des enfants, c'est une responsabilité partagée. Ce n'est pas seulement une responsabilité féminine.

Je me demandais, tu sais, est-ce que là, depuis tantôt, on parle d'une perspective très hétéronormative, toi et moi. Mais il y en a quoi pour les autres structures familiales, que ce soit des couples homoparentaux, des mères soloparentales, les parents qui adoptent. Il y a plein de modèles différents. Bien oui, bien oui. Écoute, les données du Conseil de gestion de l'assurance parentale, ils montrent qu'il y a un partage plus égalitaire des semaines de prestation dans les couples de même sexe.

Donc, le partage du congé parental entre les deux parents, il est plus équitable dans les couples de même sexe. Au niveau des mères soloparentales, j'ai appris que le RQAP offre maintenant 5 semaines additionnelles pour ces parents-là. En fait, c'est pour que ces familles-là, où il y a juste un seul parent, elles puissent bénéficier du même soutien. Puis ça, c'est une mesure qui semble-t-il est récente, puis qu'on est les seuls à l'avoir en Amérique du Nord.

Puis par rapport aux familles qui adoptent, bien, jusqu'à tout récemment, il y avait moins de semaines de prestations que les familles biologiques. Mais là encore, ils ont corrigé le tir, puis maintenant, bien, elles ont droit au même nombre de semaines de prestations que les familles biologiques. OK. Mais ça, ça confirme encore que le Québec est à l'avant-garde dans le soutien aux familles. Puis on le voit à quel point c'est documenté, ça a des répercussions positives à plein de niveaux.

Mais là, je ne veux pas qu'on se mette la tête dans le sable non plus. Je pense qu'il y a encore pas mal d'inégalités et qu'il reste du travail à faire. Oui, oui, tout à fait. Il y a encore beaucoup de chemin à faire. Qu'est-ce que t'as aimé de pouvoir avoir la chance de vivre ce congé parental ? De vivre le congé parental, ça me permettait de libérer du temps pour développer le lien avec toi.

Je vois comment ça se passe tellement vite ces premiers mois-là qu'à un moment donné, on se dit « Oh, elle a deux ans déjà, puis je n'ai pas vu passer ça. » J'ai tellement entendu d'hommes de ma génération qui disaient à un moment donné « Hey, j'ai 50 ans, j'ai 55 ans, je n'ai pas vu vivre mes enfants. » Et moi, je leur disais toujours « Moi, une chose dont je suis fier, je les ai vus vivre et j'ai vécu avec eux. » Je n'étais pas absent, j'étais là.

Et je vois que ça l'a porté fruit. C'est évident que les liens ont été solides, se sont développés, puis ça peut pas... Ces liens-là peuvent pas se développer de cette façon-là autrement qu'en ayant un contact étroit pendant une certaine période de temps. Si c'est une fois de temps en temps, une journée de fin de semaine, on va glisser, c'est pas la même chose que d'être

toujours là. Et ça là, si je pouvais revenir en arrière, j'essaierais de le faire aussi pour tes deux frères, pour les trois, parce que ça a été tellement un beau moment. Je ne peux pas être plus d'accord avec ton père. Honnêtement, on prend conscience de la puissance des moments ordinaires passés avec nos enfants quand on est en congé parental.

De sortir de l'image qu'on a de la relation avec notre père qui est là pour les événements festifs, pour les tournois de hockey, pour les spectacles à l'école ou pour aller prendre une frite au casse-croûte du coin. Non, de s'impliquer dans la vie de nos enfants, dans les moments ordinaires, ça a une valeur inestimable. Moi, ça m'émeut d'entendre ton père dire ça. Toi, en tant que sa fille, ça te fait quoi?

Écoute, ça me touche au bout de l'entendre dire tout ça parce que c'est vrai que j'ai un lien particulier avec mon père. On a souvent des longues discussions ensemble. On est capables de parler de nos émotions ensemble. Il m'a aussi toujours beaucoup encouragée dans mes projets. La preuve, c'est qu'il était super emballé de participer à l'épisode d'aujourd'hui.

Bon, le congé parental, c'est sûrement pas l'unique raison de notre lien particulier, mais j'imagine que ça y a sûrement contribué en quelque sorte. C'est sûr que ça nous change, ça nous transforme. C'est des moments privilégiés comme ça qui changent une vie. Bien oui, c'est sûr. Merci Catherine de nous avoir présenté l'histoire incroyable de ton père. Surtout, merci à lui d'avoir fait tout ça pour les enfants et les parents qui l'ont suivi.

On prend la chance aussi, s'il y a des auditrices, auditeurs qui nous entendent et qui voudraient témoigner de gens qui ont eu un congé parental avant 84, 85, qui auraient profité d'un congé parental payé. On veut vous entendre, on veut vous lire. Et on va peut-être réussir à remonter encore plus loin que M. Lavoie et M. L'Heureux. L'heure de grande écoute est une série de Transistor Média produites en collaboration avec Télé-Québec.

Écoutez tous nos épisodes sur les plateformes de Télé-Québec, sur Apple Podcast ou l'application de votre choix. Cet épisode a été réalisé par Francis Thibault. Enregistrement, montage et mixage audio, Simon Coovi-Sirois. Musique originale, Alexis Elina et Simon Coovi-Sirois. Caméra et montage vidéo, Patrick Lozinski. Productrice au contenu, Audrey Blackburn. Scripte-édition, François Desrochers. Coordonnatrice, Clara Gauthier-Morrison. Communication, Louis-Philippe Roy. Visuel, Bureau 60A.

L'indicatif musical est de P'tit Béliveau. À la recherche, Maude Petel-Légaré et Emmanuelle Gauvreau. Merci à Stephen Boivin, Clara Lagacé et Sophie Lacelle-Bastien de Transistor Media, à la Ville de Gatineau et au ministère de la Culture et des Communications du Québec qui a rendu ce projet possible. Je m'appelle Julien Morissette. Merci d'avoir été à l'écoute.

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