Une savane rendue verte par la saison des pluies à 10 heures de vol de l'Europe. Bienvenue en Namibie, tout au sud de l'Afrique.
Qu'est-ce que c'est que ce temps pourri?
À peine débarqué de Francfort, Michael est nis, un éducateur
allemand.
Et comme chaque fois, il n'est pas venu seul. Avec lui, Sven, un garçon de 14 ans, un peu désorienté. Un adolescent difficile qui entame ce matin un séjour de
redressement.
Sven, tu te sens comment? Je suis stressé là, un peu oui.
Tu as peur?
Oui. Tu es là pour combien de temps? Un an. Sa mère, droguée, n'a plus sa garde. Depuis l'âge de 7 ans, Sven vit en foyer. Mais ces derniers mois, il a multiplié les fugues. Alors, la juge pour enfants a décidé de l'envoyer ici, en exil. Pour lui, aujourd'hui commence une nouvelle vie, loin de son pays, loin de ses amis, loin de tout
Tu sais quelque chose de ta famille d'accueil? Non. On ne t'a pas montré les photos? Ah non. Comme ça, ça te fera une surprise? On va s'arrêter au bureau et dans l'après-midi, un éducateur t'accompagnera dans la famille
Ensuite, lui
va rentrer et toi, tu
trouveras
tes
marques
Trouver ses marques, difficile à 10 000 kilomètres de chez lui. La Namibie, un pays grand comme deux fois l'Allemagne, mais 40 fois moins peuplé. Un paradis pour amateurs de safari, une prison à ciel ouvert pour adolescents en rupture. Car pour les autorités allemandes, ce décor sauvage, c'est un camp de redressement idéal. Une nature hostile ou fuguée n'est plus possible. Ici, les repères
de Sven seront remplacés par des crocodiles ou des girafes. Dépaysement, solitude, introspection, voici comment l'Allemagne soigne ses adolescents rétifs à toute forme d'autorité.
Allez, première étape,
nos
bureaux.
Mais c'est pas ici que tu vas
rester.
Sven n'y sera pas trop dépaysé par les visages
Salut, tu es Sven? Moi, je suis éducatrice.
Ici, que des Blancs. Tous parlent sa langue. La Namibie est une ancienne colonie germanique. L'allemand y est encore langue officielle. C'est pour cette raison qu'Uli Gross, éducateur spécialisé, a installé sa structure dans ce pays Voici la carte de la Namibie. C'est notre zone de travail ici. Et voilà comment sont répartis les enfants. A la demande des autorités allemandes, chaque année, il place une
vingtaine d'adolescents en rupture. Des enfants allergiques à toute discipline, des ados délinquants ou même drogués que les institutions là-bas n'ont pas réussi à remettre dans le droit chemin.
Allez, ça va bien se passer. Bon courage
Cette méthode radicale, c'est chez ce quinquagénaire dont il ignore tout que Sven, le garçon un peu perdu, va la découvrir.
Ce
sera le sixième que j'accueille. Vous n'avez pas peur des difficultés qui vous attendent?
Ouais
c'est un défi. Et vous pensez réussir
J'espère
Je
crois
Je dois. En fait, il le faut. Sven a maintenant un an pour devenir un enfant comme les autres. Et pour faire de ce séjour un nouveau départ. Tous les trois mois, son éducateur, Mickaël, viendra d'Allemagne pour le voir. Des visites pour s'assurer du bon déroulement des séjours. Ce matin, Mickaël part à la rencontre de l'un de ses cas les plus difficiles. Un garçon de 17 ans, ultra violent, envoyé à 6 heures de piste de la capitale.
Comme une prison, mais sans mur. On ne peut pas aller n'importe où parce que ça, c'est 200, 300 kilomètres comme ça. C'est une prison sans barreau. Une prison sans barreau,
sans mur, c'est ça. Cette ferme au milieu de nulle part, nous y voilà. Et la brute épaisse décrite par Michael La voici. Tiens
je t'ai ramené ça. Ça vient de ta maman
Oscar, malabar d'un mètre 85, est ici depuis six mois. Et la première chose qu'il souhaite nous montrer... Je vais vous présenter
mon
lapin. C'est
là
Ça, c'est sa cage Finalement... Il n'a pas l'air méchant, Oscar Petit lapin
t'es où? Il est où mon lapin?
Il devrait être là pourtant. Surpris de le découvrir si sensible, on n'a pas osé lui dire qu'un peu plus tard, on a finalement retrouvé son lapin. En le découvrant ainsi perdu sans son petit animal, on peine à réaliser qu'Oscar en Allemagne était tout, sauf un tendre. Avant de venir en Namibie, nous avions rencontré sa mère à Francfort. Voici ce que son fils lui a fait endurer.
Ça a commencé dès le collège, avec des mauvaises fréquentations. Puis il s'est mis à voler et à se battre sans cesse. C'était l'enfer Et puis à partir de là, il a déserté
l'école.
Il passait son temps à
voler. C'était
la police qui me le ramenait. Et à un moment donné, tout ça, ça a été trop pour moi
Le pire que j'ai fait, ce sont des coups et blessures.
Une
fois, j'ai éclaté la tête d'un
type. J'ai fait un coup, j'ai fait un coup, j'ai fait un coup.
Ah oui, une autre fois, j'ai brisé
les côtes d'un autre
Une année en
centre fermé n'a rien changé. Alors pour les juges, pour sa mère, l'ultime solution, c'était cet exil en Namibie. Pour interrompre la spirale infernale, pour qu'Oscar ne finisse pas en prison. Ici, l'adolescent a repris goût à l'école avec ses cours à distance. Et quand il termine, il donne un coup de main à Nils, le fermier qui l'a accueilli ici. Vous pensez parfois au fait qu'Oscar était un délinquant en Allemagne? Non
je ne peux même pas le croire. Je ne peux
pas le croire.
Je vais vous donner mon avis sur ces problèmes Selon moi, son souci, c'était ses amis. Ça, c'est mon opinion. La première fois que nous nous sommes rencontrés, je lui ai dit« Oscar, voici les règles de la maison». Il en a accepté certaines, refusé d'autres, et on a
parlé.
À partir de là, plus de
problème.
Vous diriez que vous avez une bonne relation tous les deux? Je
pense, oui
Regardez, il dit toujours que je suis son papa
Pas vrai? Ouais. En Allemagne... Oscar n'a jamais connu son père. Alors peut-être est-ce pour rester auprès de Nils qu'il a demandé à ce que son exil soit prolongé d'une année. Mais la greffe prend-elle toujours aussi bien? Ces adolescents amorcent-ils tous une telle métamorphose? Nous reprenons la route avec Michael vers une autre ferme. Hébergé, l'un de ces jeunes Allemands
rapporte 90 euros par jour aux familles d'accueil. Et des adolescents difficiles, l'Allemagne en envoie 600 par an dans une trentaine de pays à travers le monde, comme le Portugal, le Canada ou même le Kyrgyzstan. Ce programme coûte dans les 150 euros par jour et par enfant. Les
coûts journaliers sont identiques à ceux de l'Allemagne. Évidemment, il faut payer le transport et les assurances spéciales pour l'étranger.
Mais
bon, tout ça a tout cassé, ça fait... 10 euros de plus par
jour. Donc
bon, ça ne coûte pas beaucoup plus cher que ce qui existe chez nous en Allemagne. Certains dispositifs, comme les centres fermés, coûtent
même
bien plus cher
qu'ici.
Dans ces conditions, les juges ne rechignent pas à envoyer ces enfants en exil. Parfois même à la demande des parents. Tiens! De la part de ta maman. Chaussures, livres et saucisses. Des saucisses? Un peu de réconfort, car ici, Laura a la vie dure Elle n'a que 15 ans. Elle n'a jamais eu de problème avec la justice. Mais elle est une adolescente fugueuse, rebelle, hermétique à toute forme d'autorité. Ses parents ne savaient plus quoi faire avec elle. Alors depuis 8 mois, elle est chez Christo.
Un africaneur pas vraiment commode. Ce chien à dresser, c'est un plaisir. Ça, c'est un cauchemar. Les relations sont
difficiles avec Laura? Tout le temps Avec elle, il faut toujours se battre.
Parce
qu'ici, il ne peut y avoir qu'une seule loi, la mienne. Quand je lui dis, nettoie la table, elle me dit, c'est fait. Je lui dis, c'est quoi ces miettes alors? Tu n'as pas nettoyé la table? Elle dit, si, si. Non?
Il
faut le faire à ma manière, pas à la tienne Mais c'est toujours
comme ça, conflictuel, à 80%. Pourtant, elle, c'est la 7e qu'on accueille. Et c'est plus compliqué avec Laura? Oui. Des méthodes à l'ancienne, Michael, l'éducateur, n'y voit pas d'inconvénient. Il ne demande d'ailleurs aucune formation particulière à ses familles. Christo, l'ancien militaire, applique donc les techniques de redressement qu'il a jadis apprises dans l'armée sud-africaine. Mais avec Laura, même ça,
ça ne marche pas. En Allemagne, son père nous avait confié à quel point face à elle, il se sentait
démuni.
Ça s'est aggravé au point qu'on ne pouvait plus tenir au quotidien
Ni physiquement, ni nerveusement. Et
c'était surtout très difficile pour ma femme Elle devait passer toutes ses journées avec Laura. Et c'est elle qui devait gérer les conflits. Donc, on en est arrivé à la conclusion que tout cela, c'était bien plus grave qu'une banale crise
d'adolescence
En fait, je n'ai jamais obéi à mes parents, c'est comme ça.
J'ai
décidé que je serai le patron de ma propre
vie. Je ne
ferai que ce que je veux faire, pas ce que l'on me dira de faire. Tout ça, ça ne marche pas avec
moi.
Alors tu voudrais rentrer maintenant?
Oui, mais c'est impossible. Ils m'ont dit qu'ils ne voulaient pas me laisser rentrer
Laura devra rester un an encore. Ses éducateurs espèrent à présent que le temps fera le reste. Il lui faudra donc s'habituer à cette ferme d'Africaners où flotte la nostalgie de l'apartheid.
Ici à la maison, ils disent, eux sont les noirs, nous sommes les blancs. On vit au même endroit, mais nous ne mélangeons pas les cultures
Laura accepte mal la condition des travailleurs noirs dans cette ferme
C'est là que vivent nos employés
C'est un sujet de discorde entre elle et Christo.
Je ne vois pas les choses comme les adultes de la
maison.
Pour moi, ces Noirs sont des gens comme moi. Mais quand je dis ça ici, je ne me crée pas de problème. Mais ils me disent
tu as tort, tu ne peux pas dire ça. Alors je laisse tomber. Laura
je ne veux pas qu'ils
filment ici. Drôle d'endroit pour réapprendre à une adolescente comment vivre avec les autres. Nous quittons la ferme de Laura, mal à l'aise. Dans cette famille, il y a quand même des relents d'apartheid. Est-ce que c'est un climat très sain pour une enfant de 15
ans? C'est vrai que c'est un
problème.
La manière dont les fermiers traitent leurs employés ici... Pour nous Européens, ça ressemble à de
l'apartheid.
Mais pour eux ici, ce n'est pas de l'apartheid Et puis ce n'est pas ça qui importe dans l'éducation de
Laura.
Ce qui est important pour elle, c'est cet isolement indispensable au
programme.
Choc culturel total, dépaysement brutal... Et après? À leur retour, comment s'en sortent les adolescents qui ont suivi ce programme? Pour le savoir, nous sommes allés à leur rencontre en Allemagne. Dans les environs de Fribourg, nous retrouvons Irina, 19 ans, rentrée il y a un mois d'un séjour d'isolement de deux années en Namibie. Elle nous a donné rendez-vous dans ce parc, théâtre de ses dérives adolescentes.
Ici,
c'est tout mon passé. Je trouvais mes dealers dans ce parc et je pouvais tout acheter. Ecstasy, herbes, cocaïne
héroïne.
Aujourd'hui, je suis fière de pouvoir traverser ce parc sans penser
Il faut que j'achète ma dose, il faut que je trouve mon dealer. Je n'ai plus
cette tentation.
Elle avait été envoyée en Namibie à cause de cambriolages commis avec son compagnon d'alors, un toxicomane qui l'avait entraîné dans les drogues. Elle ne l'a plus revue depuis, ni lui, ni ses anciens amis drogués. A son retour, la ville lui a fourni cette chambre le temps qu'elle retrouve ses marques après cette expérience qui a changé sa vie.
Ce n'était pas facile d'accepter de partir en
Namibie.
Je savais que ce serait dur d'aller là-bas, mais je ne pouvais rien y changer.
J'avais besoin d'aide.
Là-bas, j'ai eu le temps de réfléchir à tout ça, toutes les nuits, et j'ai trouvé du secours Je pense que si je n'étais pas allée là-bas, je serais peut-être aujourd'hui droguée ou prostituée, peut-être même morte.
Sans doute est-il un peu tôt pour estimer Irina sortie d'affaires, mais désormais elle a un projet, devenir styliste. Et puis Irina n'est plus en rupture. Ce soir, chez sa mère, auprès de sa sœur et de ses grands-parents, flotte une certaine émotion, car c'est sa première réunion de famille depuis 4
ans
Une étude universitaire allemande évalue à 70% le taux de réussite de ce programme d'exil à l'étranger.
