C'était trois semaines avant la fin d'un monde. Nous sommes le 23 juillet. Les talibans n'ont pas encore pris Kaboul. Le drapeau tricolore afghan flotte toujours sur la capitale. Le pays n'est pas encore un émirat islamique. Et surtout, elles sont encore là, dans les rues. Des femmes, des jeunes filles qui vivent leur dernier moment de liberté. Une liberté payée au prix fort. Nous nous rendons sur le lieu de la dernière attaque terroriste d'envergure avant la chute de Kaboul.
Un attentat à la bombe, perpétré ici même en mai dernier. devant cette école. Ouvrez le coffre. Il n'y a eu aucune revendication. On sait en revanche avec certitude qui étaient les cibles. Là, on est dans une école mixte. C'est l'heure de la sortie des garçons.
Mais ici, il y a quelques mois, il y a eu une attaque terrible à l'heure de la sortie des filles, spécifiquement pour cibler les écolières afghanes. Il y a eu des dizaines de fillettes tuées
Une première voiture chargée d'explosifs, suivie de deux bombes artisanales, ont tué 96 personnes. Quasi exclusivement des collégiennes de 11 à 15 ans. Ce jour-là, l'école doit rouvrir après deux mois de fermeture. C'était leur plus grand souhait. Elles ont enfilé leur uniforme et sont revenues par
centaines.
Avant, on étudiait avec passion. Maintenant, c'est avec rage. Et je suis certaine que de cette façon, on finira par les
battre. Nos
stylos seront plus forts que leurs
fusils.
Parmi toutes ces jeunes filles, il y en a une qui nous a particulièrement marquées. Atifa a 14 ans. Une détermination de faire sous un sourire que rien ne semble effacer. au milieu des décombres de son école pulvérisée
J'étais là, juste là
au
moment de l'attaque. Il y a eu une énorme explosion. On a tous couru se réfugier dans les salles de classe là-haut. Les
enseignantes nous ont dit que c'était une bombonne de gaz qui avait explosé. Mais nous, on savait. On savait que ce bruit, c'était autre
chose. On a cru qu'ils
allaient rentrer dans l'école, les talibans ou Daesh, ces hommes méchants, et qu'ils allaient nous tuer une par une. Alors on s'est dit
adieu entre
nous. Vous vous êtes
dit adieu? Oui. On s'est prise dans les bras. On pensait qu'on se reverrait jamais
Trois de ses amis sont mortes dans l'attaque. Atifa est l'une des meilleures élèves de l'école. Elle a appris l'anglais toute seule et n'a qu'une hâte, que les cours reprennent. Les murs ont été repeints. A cet instant, toutes pensent encore que des jours meilleurs les attendent
Je suis trop heureuse de les retrouver, qu'on soit toutes revenus.
On est
là pour notre
avenir. Regardez-elle,
elle est toute petite, mais elle fait tout pour s'en sortir
Si on ne se bat pas
pour nous-mêmes,
pour notre pays, personne ne nous aidera.
Ici, on est à Dajt-e-Barchi, qui est un quartier
Hazara, c'est-à-dire de la minorité chiite. C'est un quartier qui est particulièrement ciblé par les talibans et récemment beaucoup par l'État islamique. Il
y avait un centre de langue anglaise
Là,
il y avait une école d'anglais, ici. Il y a eu
une attaque suicide ici et il y a eu
beaucoup de morts.
Là-bas, une mosquée qui a même été
ciblée.
Mais le comble de l'horreur a été atteint ici. Une tuerie sans précédent, même pour l'Afghanistan. Des hommes armés de grenades et de kalachnikovs ont pris pour cible cette maternité. Ils y ont tué 15 femmes enceintes, une sage-femme et deux jeunes enfants. Ces nourrissons de quelques heures ont survécu par miracle, mais certains ont été blessés par balles. C'était il y a un an. Les assaillants se sont
fait passer pour des policiers, sont rentrés par là, ils ont traversé tout l'hôpital. Ils sont allés uniquement là où sont les femmes, c'est-à-dire à la maternité au bout à gauche. Ils ont attaqué les femmes
enceintes en train d'accoucher. Aujourd'hui, la maternité continue à fonctionner, tant bien que mal. Grâce aux sages-femmes qui sont restées, comme celle-ci en foulard
rouge.
Nous l'appellerons Salima et masquerons son visage pour la protéger
Tu peux me donner le dossier, s'il te plaît? Je vais l'emmener. Toi, occupe-toi de l'autre patiente.
Salima était présente au moment de
l'attaque.
On voit
encore les impacts de balles. Là... Elle
tient à nous montrer ce qu'était la salle des prématurés
Quand ils ont attaqué
l'une des mères a couru ici.
Elle a pris son bébé dans ses bras et s'est penchée pour le protéger
Elle a été tuée par une rafale, mais son bébé lui
a survécu
Après l'attaque, Médecins sans frontières, qui soutenaient la maternité, a décidé de se retirer du projet. Il a fallu fermer l'aile des prématurés. Les effectifs sont passés de 75 à seulement 8 sages-femmes. Pourquoi t'es là? J'ai
des contractions. Alors assieds-toi.
Salima et ses collègues ne peuvent plus compter que sur elles-mêmes Elles doivent refuser du monde.«
Tu n'es qu'à 2 cm
tu as encore le temps,
ma fille. Il faut que tu ailles dans un autre hôpital,
on ne peut pas te garder ici,
on n'est pas assez
nombreuses.»«
Si tu as encore des contractions, ne reviens pas ici. On n'a pas l'équipement pour faire une
césarienne
Mais à l'extérieur, les femmes continuent
d'affluer.
L'une d'elles n'en peut plus. Elle s'appelle Djamila. C'est son beau-frère qui l'a conduite ici Il nous explique qu'ils ont fui en catastrophe une province tombée aux mains des
talibans
On a laissé tout ce qu'on avait.
On a
juste pris nos vêtements et on est venus ici. Ça vous a pris combien de
temps? 18
heures de
route.
Djamila est sur le point d'accoucher. Alors Salima va essayer de lui trouver une
place
D'autres bébés viennent de naître.
Il faut bien te laver les
mains avant de donner le sein à ton bébé
L'Afghanistan est l'un des pires pays au monde pour la mortalité infantile et celle des mères Le rôle des sages-femmes est aussi de les protéger face aux risques de grossesse à répétition
Félicitations, tu
as
une fille
grâce à Dieu. Merci. C'est ton combien de thème? Cinquième.
Cinquième,
tu veux t'arrêter? Oui je vais
m'arrêter. Alors reviens tout à l'heure, je te prescrirai quelque chose. Elle
leur donne accès à la contraception inacceptable pour les fondamentalistes
Et
cela fait des sages-femmes comme Salima, des femmes à abattre.
Je reçois constamment des menaces par téléphone.
Ça fait 14 ans que je fais ce métier, vous
savez. Tout le
monde me connaît ici. Tout le monde sait ce
que je
fais.
Je reçois des
lettres aussi où on
me dit«
toi et ta famille, vous allez payer».
Mes collègues aussi sont menacés. Mais il
faut bien
qu'on vienne
ici pour aider.
On a une responsabilité. Et puis mon mari n'a
plus de travail. Ma
fille est à l'école. Je
dois travailler pour nourrir
ma famille
Mais je n'en peux plus.
J'ai
trop de pression. J'ai trop peur
Sous la peur et la menace, elle vient pourtant de mettre au monde le bébé de Djamila.
Tiens,
emmène-la pour la vaccination
Ce jour-là, toutes les naissances sont des
filles
Au même moment, la République afghane s'effondre village après village. Chaque jour, nous recevons des alertes annonçant que les talibans ont conquis un nouveau district. L'étau se resserre autour de Kaboul. Toute la ville retient son souffle. Ce bunker ultra sécurisé portes blindées et gardes armés, c'est une école de musique. La seule du pays où filles et garçons répètent ensemble. Musique et mixité. Ici, tous les interdits sont réunis. Naïma a 17 ans
J'ai commencé le violon il y a 6 ans. On a un concert prévu en Colombie dans deux mois. Je suis très excitée. C'est pour ça qu'on
répète
Le violon est un instrument difficile, mais je veux montrer aux autres jeunes afghanes qu'on peut le faire à force de travail. Je voudrais que d'autres filles nous rejoignent.
Est-ce que faire de la musique,
ça t'a
causé des problèmes? Oui, certains me disent que c'est un péché que faire de la musique est contraire à l'islam. Ils disent que je suis une dépravée, une mauvaise fille. Un jour, les talibans sont arrivés dans mon village Quand ils ont appris que je faisais de la musique, ils ont arrêté mon père et l'ont jeté en prison. Et moi, aujourd'hui, je ne peux pas rentrer chez
moi.
Et c'est très
dur.
Maintenant, ils s'en prennent à mes petites sœurs qui ont 15 ans Ils veulent les marier de force pour
se venger de moi
Son violon lui a été offert par des donateurs étrangers. C'est ce que tu possèdes de plus précieux?
Oui, de loin
Aujourd'hui, Naïma, la violoniste, se terre chez elle. Elle espérait fuir à l'étranger. L'opération a échoué. Les talibans occupent son école de musique, dorment sur place et ont détruit tous les instruments, y compris son violon. Salima, la sage-femme, a fui son domicile. Après avoir porté à bout de bras une génération d'Afghanes, c'est elle qui appelle à l'aide. Nous
avons transmis son dossier aux autorités françaises, sans succès pour l'instant. Atifa, notre collégienne, a foncé à l'aéroport, dans la cohue, la bousculade et les coups de feu. C'est elle qui nous a envoyé ces photos. Par miracle, elle a franchi la grille et trouvé une place dans un avion pour la France avec toute sa famille.
Atifa est aujourd'hui en quarantaine. Covid oblige. Elle serait réfugiée dans un hôtel de la banlieue d'Orléans. Jamail, notre traductrice à Kaboul, elle aussi réfugiée en France, nous accompagne. Elle espère retrouver la jeune fille.
La
voilà qui arrive, je
crois. C'est
formidable de te voir ici! Je suis tellement heureuse de te voir ici. Moi aussi Comment
vas-tu?
Je me sens bien, détendue. Bonjour, bonjour. Ça va? Depuis combien de temps tu es ici en France? Ici, depuis peut-être 5 jours. Comment s'est passée ton évacuation quand tu as quitté Kaboul? Est-ce que c'était dangereux d'aller
à l'aéroport? C'était dangereux. Mais c'était
tellement important d'arriver à l'aéroport à ce moment-là
Parce que ça
n'était pas possible pour tout le monde. Il n'y a que quelques chanceux qui ont pu
passer. C'était
tellement
dur. On a
affronté plein de problèmes, mais on a réussi à tous les
surmonter. Est-ce
que tu as toujours peur pour tes amis restés en Afghanistan
Oui, oui
Ma meilleure amie, je n'ai pas pu la prévenir
que j'étais venue en
France. Jusqu'à hier. Et sur WhatsApp, elle me demandait« Où es-tu? Pourquoi tu ne réponds pas à mes messages?» Et quand je lui ai dit« Je
suis en France», elle était
surprise. Elle ne
m'a rien dit de sa situation. Elle était juste triste que je sois partie en France
Et comment va-t-elle
là-bas, à Kaboul?
Elle a peur? Oui.
Et tout particulièrement parce que les femmes et les filles sont en danger en Afghanistan Elles ne peuvent pas aller à leurs activités.
Aller
à
l'école, à l'université?
Oui,
aller à l'école. Les hommes, ils peuvent, mais les filles, c'est impossible
Même si
elles y allaient, les talibans les
chasseraient.
Donc tu es très heureuse d'être ici? Oui, je suis vraiment une fille
chanceuse. Je me dis
que je suis la plus chanceuse au monde.
C'est
tellement incroyable que j'ai pu venir ici avec toute ma famille
Qu'est-ce que tu veux faire dans les 3 à 6 mois qui viennent? D'abord, il faut que j'apprenne le
français J'aime cette langue.
Quand ils le
parlent, c'est tellement joli
à entendre. J'ai déjà
appris quelques mots de français.
Et quels mots tu connais? Merci, merci, bonjour
Et donc en cinq jours, tu as déjà appris une dizaine de mots en français On est vraiment chanceux de t'avoir rencontré. Oui, nous sommes tous chanceux. Enfin, pas
tous, Hélène
Non, bien sûr, mais dans quelques jours, il n'y aura plus ce grillage.
Oui,
je déteste les grillages
Au revoir, bonne journée.
